L'émir et nous
Par Pierre-Olivier Rouaud Rédacteur en chef délégué - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3172Les crises, souvent, surviennent quand on ne les attend pas. Celle de Dubai le confirme. Deux jours après que l'Emirat a pu se faire accorder un prêt de 5 milliards de dollars par Abu Dhabi, la stupeur a frappé les marchés quand le groupe semi-public Dubai World a demandé un moratoire sur sa dette géante (59 milliards de dollars). Entraînant aussitôt la panique sur la validité des engagements (80 milliards de dollars) de ce luxueux confetti. Abu Dhabi a promis son secours au cas par cas. Nul ne connaît l'issue de cet événement, qui nous interpelle à trois titres au moins.
Le premier a trait à la gouvernance. Le 9 novembre, Cheikh Mohammed Al Maktoum, celui qui a lancé la folle expansion de son bout de désert en 2004, traitait avec dédain les voix doutant de « Dubai Inc. ». Aujourd'hui, l'émir est nu. Et les investisseurs furieux. Pour eux, Dubai World bénéficiait du soutien implicite de la famille régnante. Erreur ! Derrière les rapports sur papier glacé et les audits des cabinets anglo-saxons, tout s'est joué sur la fuite en avant d'un souverain mêlant affaires personnelles et publiques. L'exemple est extrême, mais pas isolé. Cette confusion, cette carence de gouvernance publique, on la retrouve dans bien des pays du Golfe et au-delà. En Russie, rien d'important ne se décide sans le Kremlin, comme en ce moment la recapitalisation du géant de l'aluminium Rusal. L'envol des dragons chinois se fait, lui aussi, sous étroite surveillance de Pékin. Le G20 s'est donné pour mission d'apporter de la transparence aux marchés. Mais sur la question des Etats, il reste muet. Souveraineté oblige. Investisseurs et industriels ne doivent jamais l'oublier.
Le deuxième point a trait à la fragilité du système financier mondial. Chacun veut se persuader que la crise de 2008 est passée, que la croissance repart et que la flambée des Bourses illustre ce retour à la normale. Possible. Malgré 4 000 milliards de dollars de dépréciation d'actifs, Dominique Strauss-Kahn, le patron du FMI, affirme que 50 % des mauvaises créances bancaires restent à solder. L'affaire de Dubai montre surtout que le prochain hoquet viendra peut-être des Etats. Ceux-ci ont accumulé, selon Moody's, 49 500 milliards de dollars de dette, soit grosso modo un an de PIB mondial et, surtout, 45 % de plus qu'en 2007. En la matière, on ne peut que compter les risques, Ukraine, Kazakhstan et Venezuela en tête. Sans compter ceux logés au coeur même de l'Europe, voire de la zone euro. La Lettonie peut flancher à chaque instant. La Grèce est sous surveillance rapprochée avec 12 % de déficit public, une dette de 110 % du PIB et 5 petits milliards d'euros de réserves de change. A l'inverse, situation inouïe, le Brésil doit instaurer une taxe sur les entrées de capitaux pour ne pas voir le real continuer de flamber, conséquence des flots de liquidités circulant autour de la planète. Pas très sain.
Venons-en au dernier point : la précaution. Dans ce monde de cigales, il existe des fourmis. Après la tourmente de 1997, les nations asiatiques retinrent la leçon. Leurs gouvernants n'eurent plus qu'une obsession : se constituer un matelas. Depuis cinq ans, le Brésil, notamment, leur a emboîté le pas. La Malaisie aligne 95 milliards de dollars de réserves de change ; le Brésil, 230 ; l'Inde, 280. On connaît celles hors normes (2 200 milliards) d'une Chine... qui lorgnerait Dubai. Le paradoxe actuel de l'économie mondiale, c'est que les risques sont au moins autant le fait des pays riches que des pauvres.

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