L'éclatement attendu
Par Camille Chandès - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3087Jouets - En redressement judicaire depuis le 9 octobre dernier, le fabricant de jouets jurassien attend le nom de son ou de ses futurs repreneurs. Le numéro 1 français pourrait voler en éclats
Smoby-Majorette occupera la vedette au Salon de Nuremberg, la grande messe mondiale du jouet, qui débute ce 7 février. Davantage pour le dernier épisode du feuilleton à rebondissements que constitue sa défaillance que pour son nouveau catalogue. Placé en redressement judiciaire depuis cinq mois, le groupe jurassien connaît l'attente la plus longue de son histoire. Le tribunal de commerce de Lons-le-Saunier devrait trancher aux alentours du 15 février. Il décidera si l'américain MGA, actionnaire majoritaire depuis mai, reprend les rênes ou si Smoby-Majorette change de mains.
Quelle que soit l'issue, l'unité du groupe devrait voler en éclats. Au coeur des monts du Jura et dans l'Ain, berceau de Smoby, l'angoisse des premiers temps a laissé la place à la résignation. « Le groupe ne conservera pas son périmètre actuel », avance Claudie Bernard, la gérante de Verpillat, une PME spécialisée dans le travail du fil et sous-traitant du fabricant de jouets depuis quarante ans. Même sentiment chez les salariés et les syndicats. « Le futur repreneur ne gardera probablement pas l'entité complète », confirme Laurence PrudSur, déléguée CFDT de Berchet, l'une des filiales du groupe.
Sur une dizaine d'offres de reprises, la majorité concerne des rachats d'une partie des actifs et seules trois la totalité de Smoby. Si les administrateurs judiciaires privilégient a priori cette solution globale, rien n'exclut que le futur propriétaire opère un tri une fois les clés en poche. « Le repreneur décidera peut-être de revendre des parties dans de meilleures conditions financières », avance Michel Dieudonné, le président de la chambre de commerce et d'industrie du Jura, par ailleurs trésorier de la Fédération française du jouet et de la puériculture. Car le deuxième fabricant européen de jouets, derrière le danois Lego, est à l'asphyxie. En 2007, les usines n'ont pas ralenti la cadence et les dégâts ont été limités en terme d'activité (le chiffre d'affaires est resté stable), mais les résultats (25 millions d'euros de pertes en 2006) ont encore plongé. Et certains prédisent une année noire pour 2008.
A court de trésorerie, la société familiale fondée par Jean Breuil en 1924, dont le cours de Bourse est suspendu depuis avril, a de plus en plus de mal à rassurer ses clients. « Beaucoup de commandes ont été annulées », constate une salariée du site de Moirans-en-Montagne (Jura). Les rebondissements de la fin 2007 n'incitent pas à l'optimisme. Etouffé par plus de 276 millions d'euros de dettes, le jurassien a d'abord été placé sous plan de sauvegarde en mars, à la demande de la famille. En cause, des acquisitions mal digérées (sept rachats d'envergure en douze ans), une envolée du prix des matières premières et un positionnement marketing discutable. Smoby n'ayant pas assez investi ces dernières années des segments dynamiques, comme le « petit univers féminin ».
MGA Entertainment a profité de la procédure pour devenir le principal actionnaire du fabricant en s'emparant de 55 % du capital pour 1 euro symbolique. Mais, peu convaincu par ce groupe californien, créateur des poupées Bratz, le tribunal de commerce a placé Smoby en redressement judiciaire le 9 octobre, retirant à MGA l'exclusivité d'une reprise.
De nombreux candidats à la reprise
Selon la justice, l'américain n'aurait pas présenté de plan de sauvegarde viable. « MGA a apporté 18 millions d'euros en compte courant et n'a pas recapitalisé la société comme elle aurait dû l'être. Il n'a injecté que 30 millions en fonds propres, et encore, assortis de garanties », regrette l'avocat d'un pool de créanciers. Depuis, c'est l'attente. Le groupe californien tarde à révéler son plan de continuation. En parallèle, les candidatures à la reprise - totale ou partielle - s'amoncellent sur le bureau des deux administrateurs judicaires.
Déjà, dès cet été, le démantèlement a commencé. Deux filiales que MGA ne souhaitait pas conserver - elles ne fabriquent pas de jouets - ont été sorties du périmètre et placées en redressement judiciaire en juillet. L'une d'elles, Mob, spécialisée dans le flaconnage et les emballages plastiques, a trouvé preneur en novembre, avec RPC Emballages. La seconde, Smoby Engineering, attend toujours d'être fixée sur son sort. Créée en 2005, cette société de 50 salariés, spécialisée dans l'injection plastique de grosses pièces rotomoulées, n'a séduit aucun repreneur. Son redressement judiciaire a été reconduit pour six mois. L'éclatement pourrait se poursuivre au sein d'un groupe qui compte une cinquantaine de filiales, dont 18 de distribution, et au sein duquel « il n'y a jamais eu d'unité », selon Nathalie Bathias, déléguée CFDT de Monneret.
En cas de vente à la découpe, les petites voitures Majorette-Solido pourraient être en tête de liste. Cette activité, qui pèse près de 15 % du chiffre d'affaires de Smoby, a été délocalisée en Thaïlande en 2006. Seuls, le siège social et la conception sont encore basés à Dagneux (Ain), depuis la fermeture du site Solido d'Oulins (Eure-et-Loir). Le holding grenoblois Abcia (160 millions d'euros de chiffre d'affaires) associé à Caravelle (un spécialiste de la reprise d'entreprises) qui compte parmi les candidats les plus sérieux, aurait notamment l'intention de se passer de Majorette-Solido.
smoby-berchet, coeur du groupe
Le sort d'Ecoiffier (jouets de grande diffusion d'entrée de gamme) et de Monneret (assemblage de jouets) est aussi en suspens. Simba, le leader allemand du jouet (340 millions d'euros de chiffre d'affaires), autre candidat à une reprise globale, ne tiendrait pas forcément à les conserver tous les deux. D'autres ont affiché leurs intentions de manière plus directe. Un industriel aurait fait part de son intérêt pour la ligne de tricycles de la filiale espagnole Pico (rachetée en 1998)... Quant à Alain Monneret, l'ex-PDG de la société du même nom, il s'est déclaré intéressé par l'entreprise qu'il avait vendue, voilà treize ans, à la famille Breuil ! Particularité : Monneret, avec son site de Lons-le-Saunier (82 salariés), est la seule filiale n'entrant pas dans le champ de la procédure de sauvegarde.
Coeur du groupe, Smoby et Berchet semblent, en revanche, voués à rester unis. Ces ennemis d'hier sont tous deux positionnés sur le jouet haut de gamme. « La force de Smoby réside dans une famille de produits qui peut encore être fabriquée en France. Les gros jouets d'extérieur nécessitent un faible besoin de main-d'oeuvre au niveau du montage », juge Michel Dieudonné.
salariés et syndicats résignés
Quoi qu'il en soit, la restructuration du groupe se fera dans la douleur. Le ou les futurs propriétaires vont devoir mener de front une double restructuration, financière et industrielle. Musclée. « La restructuration de Smoby va coûter très cher. Quel sera demain le seuil de rentabilité du groupe et de ses différentes activités, toute la question est là », expose Jean-Pierre Fargues, avocat au cabinet Achurs, le conseil de RPC Embal-lages.
Les salariés et les syndicats l'ont compris : une importante casse sociale est à prévoir. L'imposant comité d'entreprise (45 membres !) et les administrateurs judiciaires travaillent à un inévitable plan social. En 2006, un vaste plan de réorganisation industrielle censé rassurer les créanciers avait été lancé. Mais faute de moyens, il n'a pas été mené à terme. « Au niveau purement social, une reprise par MGA dans le cadre du plan de continuation serait la moins mauvaise, car celui-ci hésitera sans doute à charger la barque - et donc les coûts - du plan social », constate du bout des lèvres Nathalie Bathias.
Dans le Jura, les visages dissimulent mal la crainte de voir les usines fermer et prendre le chemin de l'Asie. Chacun est conscient qu'il sera difficile de « se recaser » dans une région dont Smoby reste l'un des principaux employeurs, avec 1 300 salariés. Les salariés veulent encore croire à l'existence d'un repreneur, dont l'intérêt pour Smoby dépasse le portefeuille de licences, les opérations de recherche-développement et le solide réseau commercial. Mais même au royaume des jouets, on ne croit plus aux contes de fées

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