imprimer

L'autre plan de relance

Par GUILLAUME LECOMPTE-BOINET,AVEC ANA LUTSKY - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3140

Le gouvernement a décidé de doubler ses commandes militaires en les portant à 20 milliards d'euros. Même si cette manne est étalée sur plusieurs années, les industriels ne feront pas la fine bouche. Mais ils devront accepter des baisses de prix.

Ce serait donc Noël au printemps ? Le délégué général à l'armement, Laurent Collet-Billon, le plus important acheteur public avec 10 milliards d'euros de commandes chaque année, a surpris tout le monde en annonçant, le 17 mars dernier, un doublement de ce montant. Après arbitrage de l'Elysée, sur décision du ministre de la Défense Hervé Morin, la délégation générale à l'armement (DGA) va s'engager à passer 20,3 milliards d'euros de notifications de programmes cette année. Une partie de la somme (1,4 milliard d'euros) est constituée du volet défense du plan de relance de l'économie, injectable dès 2009.

« Nous revenons à des niveaux comparables aux débuts de la Ve République, quand le budget de la défense représentait 5 % du PIB [1,9 % actuellement, ndlr] », a claironné le DGA. Une affirmation un peu rapide, puisque le surplus total de 10 milliards sera étalé sur plusieurs années. Satisfaisant une vieille revendication des industriels de l'armement, la DGA a décidé d'augmenter de 28 % la R et D pour les porter à 820 millions d'euros, un niveau record dont les PME seront les premières bénéficiaires.

GAGNER EN VISIBILITÉ SUR LES CADENCES

C'est un véritable coup d'accélérateur. Pour les fournisseurs de la défense, ces annonces spectaculaires signifient des commandes sécurisées, des cadences maintenues, voire augmentées, mais aussi des emplois sauvés. En pleine tourmente économique, le gouvernement veut évidemment abattre ses atouts là où il le peut. Or, la dépense militaire est l'un des rares domaines où l'effet de levier budgétaire joue un rôle quasi immédiat.

Politiquement, la décision a aussi de quoi mettre du baume au coeur des militaires, mécontents d'avoir été traités d'« amateurs » par Nicolas Sarkozy après la tragédie de Carcassonne, tout en payant le plus lourd tribut à la révision générale des politiques publiques (RGPP) avec 54 000 emplois supprimés d'ici à 2014, suite au Livre blanc. Les galonnés vont ainsi percevoir des équipements plus vite que prévu.

« Ce plan est a priori positif pour nos industries, puisqu'il offre une visibilité sur les cadences et évite le creux d'activité que l'on pouvait craindre avec la future loi de programmation militaire », résume Bruno Rambaud, le président du Groupement des industriels de l'armement terrestre (Gicat) et par ailleurs directeur général Europe de Thales. De fait, la fameuse loi de programmation militaire (LPM), en discussion au Parlement, prévoyait initialement des réductions de commandes, donc de cadences dans certains domaines. Avec le plan de relance, les commandes de la DGA ne seront plus fractionnées, mais globalisées.

En revanche, l'impact sur l'emploi devrait être relativement neutre. « Mais le spectre des plans sociaux s'éloigne pour les sous-traitants spécialisés dans la défense. Ceux qui travaillent à la fois pour l'armement et l'automobile obtiennent un ballon d'oxygène », ajoute Bruno Rambaud. Une analyse que Gwenaël Jézéquel, conseiller défense du groupe PS à l'Assemblée nationale, tempère : « Ce plan va juste maintenir le niveau d'emplois car, dans la plupart des cas, les quantités de matériels étaient anticipées par les constructeurs. »

« Il est important d'avoir une certitude sur une cible de commandes, même si cette cible n'est pas augmentée », explique Paul Hagiarian, le directeur commercial de Renault Trucks Défense (groupe Volvo), qui participe notamment au programme véhicule blindé de commandement et d'infanterie (VBCI), la nouvelle génération de transporteur de troupes de l'armée de terre. Pour lui, il est cependant un peu tôt pour chiffrer les conséquences de ce plan, puisque les décisions concrètes n'interviendront qu'au second semestre.

Décisions qui influeront sur l'effectif : « On pourrait convertir des intérimaires en CDI », estime Paul Hagiarian. Nexter, le fabricant du VBCI, devait normalement réduire ses cadences à 70-75 véhicules par an dans la LPM. Au final, il va revenir aux 100 VBCI initialement prévus, un bonus pour l'usine de Bourges. Ce « surplus » représente 170 000 heures de travail par an, dont 120 000 heures chez ses sous-traitants. Cela écarte « toute menace de suppression de postes », rappelait Luc Vigneron, le PDG, lors de la présentation des résultats 2008, début mars. « Au moins, nous sommes maintenant sûrs du niveau de VBCI commandés. C'est une bonne nouvelle », commente Didier Perrichon, le délégué central syndical CGT de Nexter.

Toujours dans l'armement terrestre, Panhard n'a pas trop à se plaindre des décisions gouvernementales. Le fabricant du petit véhicule protégé (PVP), qui vise 100 millions d'euros de chiffre d'affaires cette année (+ 10 %), verra ses cadences de fabrication passer de 150 à 250 PVP par an. « Nous allons en ressentir les effets à partir du mois de juillet, mais les achats à nos sous-traitants augmentent dès maintenant », confirme Charles Maisonneuve, le directeur marketing. Une soixantaine d'embauches supplémentaires sont prévues. Et pour le fabricant installé à Marolles-en-Hurepoix (Essonne), l'entrée accélérée du PVP dans l'armée de terre constituera aussi un argument de poids à l'export. « On aura du concret à montrer aux délégations étrangères », explique Charles Maisonneuve.

LA FRANCE TRÈS IMPLIQUÉE

L'armement terrestre n'est pas le seul bien loti. Le secteur naval, avec son champion DCNS, obtient la confirmation de la commande d'un troisième bâtiment de projection et de commandement (BPC), de trois frégates Fremm et d'un sous-marin nucléaire d'attaque (SNA) de la classe Barracuda. Tous ces matériels sont livrables sur une période couvrant la LPM (2009-2014), voire au-delà. « L'impact en fabrication ne sera pas spectaculaire. Mais cela va entraîner un surcroît d'activité pour nos bureaux d'études et pour les sites spécialisés dans les systèmes d'armes », indique-t-on au siège parisien de DCNS.

Là aussi, le plan de relance prouve l'implication de la France dans ces programmes. Cela constituera un bon argument pour les clients export de DCNS (lire page 20). Pour STX France, (ex-Chantiers de l'Atlantique), le troisième BPC est un bol d'air. Le schéma industriel retenu prévoit que le chantier nazairien sera chargé de la quasi-totalité de la structure métallique, ainsi que de l'aménagement intérieur, alors qu'il n'avait réalisé qu'une partie des coques des deux précédents BPC. L'intégration finale revient à l'arsenal de Toulon.

DES EFFORTS DEMANDÉS SUR LES PRIX ET LES DÉLAIS

Les grands équipementiers généralistes, comme Thales, devraient aussi profiter du regain de commandes. « Nous sommes présents sur de très nombreuses plates-formes, telles les Fremm, le Rafale ou le soldat Félin », remarque Bruno Rambaud. Sagem DS (groupe Safran), le maître d'oeuvre du système Félin, qui fabrique des caméras optroniques et des centrales inertielles, bénéficie des choix stratégiques actuels de la défense française, axés sur la détection des menaces et la protection. Seul à se déclarer un peu « déçu », le PDG de Dassault Aviation, Charles Edelstenne, bénéficie de deux Rafale de plus dans le plan de relance, ce qui, en termes de cadence industrielle, est epsilonesque (lire ci-contre). Mais comme ses collègues du naval ou du terrestre, il obtient une relative visibilité sur l'avenir, alors que par le passé, l'Etat avait eu tendance à jouer avec les nerfs de l'avionneur pour confirmer ses commandes de Rafale.

Mais la médaille a son revers. La DGA, qui s'estime avenante en anticipant des prises de commandes et en éclaircissant l'horizon de ses fournisseurs, va demander des efforts supplémentaires. « Pour être très clair, nous attendons des baisses de prix en retour », a prévenu Laurent Collet-Billon. Et une amélioration de l'efficacité, notamment en matière de délais. Un langage que le Gicat est prêt à entendre : « L'important pour nous est de disposer d'informations fiables sur les cadences annuelles. C'est la condition première si l'on veut baisser les prix », analyse Bruno Rambaud.

Des négociations serrées s'annoncent donc dans les mois à venir, ce qui ne fera pas plaisir à tout le monde, notamment aux PME. Les réductions de prix concerneront non seulement les programmes en cours, mais aussi les contrats de soutien (logistique, maintenance...), le fameux maintien en conditions opérationnelles (MCO), qui fait saliver les industriels. Avec la RGPP, l'armée de terre va externaliser de plus en plus le MCO vers les constructeurs. Ce sont des marchés inédits pour les fournisseurs, mais avec de fortes contraintes sur les prix.

Enfin, des interrogations subsistent, sur volonté du gouvernement et de l'Elysée, d'aboutir à la consolidation des industries de défense, aux niveaux français et européen. Un objectif souvent annoncé, mais toujours repoussé. Même si le plan de relance de la défense ne répond pas explicitement à ce défi, le gouvernement devrait profiter de la période troublée actuelle pour donner un coup d'accélérateur à ce dossier.

Partagez l’info :

Partager cet article avec mon réseau profesionnel sur Viadeo linkedin Partager cet article sur Wikio envoyer à un ami

Effectuer une autre recherche

Rechercher
À la une
Jean-Baptiste Collin de Sussy

La sémantique de l'industrie

Ne dites plus industrie, mais redressement productif. C'est désormais le nom de ce ministère qui a vu le jour pour la...

Neri Oxman

L'impression 3D détournée par l'artiste Neri Oxman

L'architecte et designer Neri Oxman expose au Centre Georges Pompidou, à Paris, ses sculptures...

Guillaume Klossa

"Je suis fasciné par les technologies sans fil"

Guillaume Klossa, qui vient de publier un rapport sur l'impératif industriel, répond à notre...

Arnaud Montebourg

La semaine chargée d’Arnaud Montebourg, et le reste de l’actualité industrielle

On le savait déjà. Ministre est un métier à plein temps. Arnaud...


© L'Usine Nouvelle    - Publicité- Conditions générales d'utilisation - RSS - Pour nous contacter