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L'autre grande puissance de l'agroalimentaire

Par PAR PATRICK DÉNIEL - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3233
L'union laitière de Hocheifel vend son lait aussi en France.
L'union laitière de Hocheifel vend son lait aussi en France.
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Dans le sillage des hard discounters Aldi et Lidl, l'industrie allemande est devenue un poids lourd européen. En France, on grogne... notamment dans la filière viande qui juge cette concurrence déloyale.

Un supermarché Lidl de la banlieue parisienne, un soir de semaine. Dans notre Caddie : du jambon en tranches, du jambon cru, du riz au lait à la vanille, du yaourt à boire, du bacon, des nuggets de poulet surgelés, de la viande de boeuf surgelée, une pizza, de la pâte à tartiner et quelques bières... Tous « made in Germany », même la confiserie piochée avant de passer en caisse ! Et à des prix défiant toute concurrence. En quelques années, l'industrie agroalimentaire allemande a surpassé son homologue français, dans sa production et ses exportations (lire ci-dessous). Les industriels du secteur ont su ne pas se reposer uniquement sur leur marché intérieur, certes l'un des plus importants de la planète, mais où le pouvoir d'achat stagne et où les achats alimentaires sont plus contraints que dans les autres grands pays européens comme la France ou l'Italie. Ils sont partis à la conquête du marché européen, formant une nouvelle concurrence pour leurs homologues français.

Deux filières illustrent ce mouvement : les produits laitiers et les viandes (essentiellement porcines, mais aussi de plus en plus bovines ou volailles). Dans l'industrie de la viande porcine, les chiffres sont impressionnants : sur la décennie 1995-2005, les abattages sont passés de 3,4 millions à près de 4,8 millions de tonnes, et les exportations de 255 000 tonnes à près de 2,2 millions ! Le développement extraordinaire du groupe Tönnies (lire page 20) illustre ce dynamisme.

Dans le secteur du lait, même constat. En 2009, il s'est collecté quelque 28 milliards de litres de lait en Allemagne, des volumes en croissance, contre 23 milliards de litres en France, où ces volumes végètent. Idéalement situés au coeur de l'Europe, les champions allemands du lait, Nordmilch-Humana, Friesland ou la MUH, exportent à partir de leurs bases des produits basiques comme du lait UHT (le lait allemand représenterait, en volume, près de 10 % du marché français), de la crème ou des fromages standards. « Les industriels français comme Danone, Lactalis, Bongrain ou Bel ont fait, eux, le choix de s'installer à l'étranger pour produire et d'exporter de France des produits à haute valeur ajoutée comme les appellations ou des produits à marques », explique Jehan Moreau, directeur de la Fédération nationale des industries laitières (Fnil).

Dans les linéaires de la distribution européenne, les marques allemandes sont peu visibles mais bien ciblées : les bonbons Haribo, le chocolat Ritter Sport, le spécialiste de l'épicerie et des surgelés Dr Oetker, le biscuitier Bahlsen, les confiseries Werther's Original et les petits pots bio Hipp (lire page 21)... On en a vite fait le tour. En fait, les plus grandes signatures de l'agroalimentaire allemand, ce sont les marques de distributeurs (MDD), qui atteignent outre-Rhin 41 % des ventes de la distribution (contre 35 % en France).

Un coût horaire presque trois fois plus cher en France

À l'étranger, c'est dans le sillage des enseignes de hard discount Lidl et Aldi que se sont développées les exportations allemandes. Ainsi, en France, les 900 magasins Aldi et les 1 500 points de vente Lidl représentent environ 7 % des ventes totales de la distribution. Dans l'Hexagone, comme partout en Europe, les deux distributeurs emmènent leurs fournisseurs nationaux et leur confient une large part dans l'assortiment des magasins. Ce que font moins systématiquement les enseignes françaises avec les PME de l'Hexagone.

Là réside l'un des atouts du modèle allemand : les entreprises sont « taillées » pour fournir les enseignes avec des produits à leurs marques, au meilleur coût, c'est-à-dire en jouant la carte des volumes. Les spécialistes allemands de la MDD sont nombreux... et discrets. Qui a entendu parler du chocolatier Krüger, du biscuitier Griesson-de Beukelaer ou du spécialiste des céréales Brüggen ? Tous sont des acteurs majeurs de leur métier au niveau européen. Les moyennes sont parlantes : une entreprise agroalimentaire française emploie environ 40 personnes pour un chiffre d'affaires de 13 millions d'euros, alors que son homologue allemande emploie 90 personnes et réalise un chiffre d'affaires de 26 millions. La comparaison souligne la force du « Mittelstand » allemand et, en creux, la faiblesse des « entreprises de taille intermédiaire » (ETI) à la française.

« Depuis vingt ans, l'industrie allemande est à l'école de la performance initiée par les hard discounters qui leur demandent d'adapter leur grammage et leurs formats pour avoir des prix de vente consommateur accessibles et qui imposent des conditions logistiques drastiques », explique Yves Stunic, directeur général d'Arro, filiale en France du groupe Reinert (325 millions d'euros de chiffre d'affaires), spécialiste de la charcuterie en MDD. Le dirigeant français, qui a longtemps travaillé dans la filière volaillère française, loue des usines allemandes gérées au cordeau, mécanisées avec des systèmes d'information performants et une gestion parfaite des coûts de production. « Tout est compté, on ne fait pas un prix au hasard. En France, pour ne pas perdre un marché, on accepte souvent de produire pour amortir les frais variables et une partie des frais fixes... Cela ne se conçoit pas en Allemagne ».

Le deuxième point de force allemand, c'est le secteur agricole. « La réunification a produit le pays le plus peuplé de l'Union européenne. Il a permis l'émergence d'une agriculture fondée sur de grandes exploitations modernes situées dans la partie orientale, venant concurrencer les meilleures exploitations françaises », constate le délégué interministériel à l'agroalimentaire, Philippe Rouault, dans un récent rapport sur la compétitivité de la France. L'agriculture allemande bénéficie d'avantages fiscaux indéniables liés à la TVA et à la transmission du patrimoine. Le secteur a également reçu de fortes incitations pour développer la mécanisation (on compte 4 000 machines) ainsi que l'énergie solaire. Dans la filière porcine française, on peste contre la différence d'exigences environnementales d'un pays à l'autre et sur le fait que la côte de porc allemande soit quasiment devenue un sous-produit de l'énergie ! « Sans compter qu'en Allemagne, ils n'ont pas une administration comme la nôtre, qui nous oblige à mettre en place la contractualisation avec les producteurs ! », s'emporte un représentant de l'industrie française.

Le dernier atout compétitif, et non des moindres, concerne le coût du travail, sensiblement inférieur de l'autre côté du Rhin. Par exemple, le coût horaire du travail descend à 7 euros outre-Rhin contre 20 euros en France, assure le Sniv (Syndicat national des industries des viandes), soit un différentiel de 5 centimes sur le kilo de viande de porc et de 8 centimes pour la viande bovine.

Ce qui déclenche les foudres des industriels français des viandes, fortement consommateurs de main-d'oeuvre, qui pointent du doigt la fameuse directive Bolkestein. « L'industrie allemande de transformation des viandes emploie de la main-d'oeuvre polonaise, hongroise, lituanienne, en ayant recours à des sociétés intérimaires dans ces pays, aux conditions légales du pays d'origine, comme le prévoit la réglementation européenne sur le prêt de service », explique Pierre Halliez, directeur du Syndicat national des industries des viandes (Sniv). Or, la directive sur les travailleurs détachés est précise : elle concerne des missions spécifiques, limitées dans le temps, et avec un management qui est à la charge de l'entreprise de service. « Ces trois critères ne sont pas respectés par les entreprises allemandes : c'est de l'intérim déguisé, qui représente dans certaines usines jusqu'à 80 % de la main-d'oeuvre ! », s'indigne Pierre Halliez.

En Allemagne, le secteur des viandes ne dispose pas de convention collective, celle-ci ayant été dénoncée au moment de la réunification. Il n'y a plus de salaire minimum depuis plusieurs années... « Sur des appels d'offres massifiés au niveau européen, le différentiel se joue parfois au dixième ou centième de centime, c'est énorme ! », s'alarme Pierre Halliez.

Rassemblée en collectif, l'industrie française a déposé il y a quelques semaines une plainte en manquement d'État contre l'Allemagne auprès de la Commission européenne. Elle embarrasse les milieux politiques en France car l'axe franco-allemand est important dans la perspective de la réforme en 2013 de la politique agricole commune (PAC). Les industriels français espèrent un règlement à l'amiable dans les prochains mois. Selon toute vraisemblance, ils obtiendront satisfaction. Mais le différentiel compétitif a permis à l'industrie allemande d'investir et de se moderniser, et de creuser un écart qui sera dur à combler.
 

Milch-Union Hocheifel, le poids lourd du lait

Chiffre d'affaires 2009 528 millions d'euros dont 30 % à l'étranger Salariés 775 Concurrents français Lactalis, Sodiaal

Européen et pas allemand ! De son site ultramoderne de Pronsfeld (800 millions de litres), situé dans la région de l'Eifel, l'union laitière de Hocheifel (Muh) a conquis la place de leader sur le marché européen du lait UHT. Spécialiste des produits basiques (lait, crème, boissons lactées) sous-marques de distributeurs, il collecte auprès des producteurs de trois pays : il rayonne sur l'ouest et le sud-ouest de l'Allemagne, le nord-est de la France et le Benelux. Grâce à un accord de 2009 avec l'Union laitière de la Meuse (ULM), il est le premier exportateur de lait sur la France, souvent conditionné par des opérateurs locaux.

Tönnies, l'abatteur qui défie les Français

Chiffre d'affaires 2010 4,3 milliards d'euros dont 55 % à l'étranger Salariés 7 600 Concurrents français Bigard, Terrena

Le groupe familial de Rhénanie-Westphalie dirigé par Clemens Tönnies est devenu en quelques années le leader allemand de l'abattage de porc (avec près de 13 millions de carcasses, soit 25 % des abattages du pays), et le numéro 3 européen. Année après année, son chiffre d'affaires progresse, notamment grâce aux multiples rachats réalisés ces dernières années. Le groupe alimente les magasins des enseignes Aldi et Lidl en Europe, au travers de sa filiale Tillman's, basée à Dortmund, spécialiste de la charcuterie-salaisons.

Hipp surfe sur la vague bio

Chiffre d'affaires 2010 environ 400 millions d'euros Salariés 1 000 Concurrents français Danone, Vitagermine

En 1956, la famille Hipp, qui fabrique à Pfaffenhoffen de la farine de biscotte pour l'ajouter à l'alimentation des enfants, se diversifie. Elle se lance dans le petit pot pour bébé et se convertit à l'agriculture biologique à la fin des années 1960. Le marché allemand du bio (5,9 milliards d'euros) est deux fois plus important que le marché français. Ce pionnier du bio achète ses produits à quelque 6 000 exploitations. Lait de croissance, petits pots, céréales, biscuits, soupes et jus de fruits... La marque est aujourd'hui présente partout en Europe. Implanté industriellement en Allemagne, en Hongrie, en Croatie et en Autriche, Hipp affiche des grandes ambitions avec une usine bâtie en Russie en 2009.

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