L'atome, c'est moi

Le 27 novembre 2009 par Catherine Moal
Henri Proglio, le nouveau patron d'EDF
Henri Proglio, le nouveau patron d'EDF
© REA

Henri Proglio, nommé à la tête d'EdF cette semaine, se positionne d'entrée de jeu comme « patron » de la filière nucléaire française. Au-delà, ses propos relèvent plusieurs chantiers auxquels il pourrait s'atteler rapidement.

Jusqu'ici, il y avait « Atomic Anne », la patronne d'Areva, qui revendiquait le leadership de la filière nucléaire française. Désormais, on doit compter sur Henri Proglio pour lui disputer ce rôle. Le nouveau patron d'EdF n'a pas attendu d'être nommé en Conseil des ministres le 25 novembre pour dévoiler sa mission. « Mon ambition est d'avoir une filière nucléaire française qui fonctionne », déclarait-il aux « Echos » dès le 18.

Mais cet HEC, peu disert d'habitude, sème la zizanie, en préconisant une ouverture du capital de la filiale réacteurs d'Areva (Areva NP, dont Siemens souhaite céder ses 34 %), « à d'autres acteurs français et étrangers »... comme EdF ! Exit le modèle intégré revendiqué par Anne Lauvergeon, allant des mines d'uranium au retraitement du combustible usé. « Scinder l'ensemble serait une grave erreur, car Areva de-viendrait tout petit face aux géants américain et japonais General Electric et Toshiba », juge un expert. « Je ne suis pas du tout convaincu par la vision d'Henri Proglio, affirme, de son côté, Gérard Longuet, ancien ministre de l'Industrie et président du groupe UMP au Sénat. Il ne faut pas de lien de consanguinité entre Areva et EdF. C'était le cas dans le passé, entre EdF et Framatome, mais aujourd'hui, Areva doit vendre des réacteurs et du traitement de déchets ailleurs dans le monde, donc à des concurrents d'EdF. »

Le poids d'EDF

> Capacité installée 127 GW en Europe, dont 96 en France
> Premier parc nucléaire mondial, avec ses 58 réacteurs (dont un tiers à l'arrêt)
> Chiffre d'affaires 2008 64,3 milliards d'euros (+ 7,8 %)
> Résultat net courant 4,3 milliards d'euros (- 7,9 %)
> 160 913 salariés
> Capital 84,8 % Etat, 13,2 % investisseurs, salariés 2 %
La ministre de l'Economie, Christine Lagarde, peut renvoyer Henri Proglio à « ses dossiers », c'est une vraie divergence de fond sur la filière, de l'avis même de Patrick Kron, le PDG d'Alstom. Le fabricant de turbines, lui aussi très critique sur la filière intégrée d'Areva, poursuit dans la ligne de son « ami » : « Il faut s'assurer du bon fonctionnement de la maison France et de la démarche commerciale pour capturer les projets à l'international. Y aller ensemble dans les pays cibles serait un avantage considérable. »

Tous deux visent sûrement le « patinage » du consortium français Areva/GdF-Suez/Total sur l'appel d'offres nucléaire d'Abu Dhabi. A la demande de l'Elysée, EdF a dû se rapprocher in extremis du trio pour tenter de contrer ses deux concurrents - General Electric/Hitachi et un groupement coréen mené par KEPC -, mieux placés pour décrocher ce marché de plus de 40 milliards d'euros... Mais c'est aussi l'occasion pour Henri Proglio de remettre en cause la stratégie de son prédécesseur, Pierre Gadonneix, qui a tout misé sur le réacteur EPR de troisième génération : le groupe a pour objectif d'en livrer dix d'ici à dix ans.

Le nouveau patron ne condamne pas encore l'EPR mais il estimerait ce mastodonte de 1 600 MW trop puissant pour certains pays émergents. Selon lui, l'offre d'EdF aurait tout intérêt à intégrer des réacteurs de moyenne puissance, pour mieux capter des parts d'un marché en pleine expansion, notamment en Chine. « Pourtant, si l'on réfléchit "maison France", le processus est en cours », rappellent certains. Areva développe Atmea 1, un EPR de 1 100 MW avec le japonais MHI ; et Kerena, un réacteur à eau bouillante de 1 250 MW avec les allemands Siemens (via Areva NP) et E.On.

TROP DE RÉACTEURS À L'ARRÊT

Mais l'EPR n'est pas le seul souci d'EdF. Henri Proglio relève le faible taux de disponibilité moyen du parc nucléaire français (le deuxième après les Etats-Unis), de 79,2 % en 2008 (contre 90 % en Belgique où opère seul GdF-Suez). Début novembre, 18 des 58 réacteurs étaient à l'arrêt. Résultat : pour la première fois depuis l'hiver 1982-1983, la France a importé un solde net de 458 GWh d'électricité auprès de ses voisins européens. Des efforts vont donc être faits pour relever l'excédent de la balance électrique (rapport exportations/importations), à son plus bas depuis 1990.

L'opposition tranchée d'Henri Proglio à la libéralisation des tarifs, que François Fillon s'est engagé à mettre en place vis-à-vis de Bruxelles, reste emblématique. Prévue pour entrer en vigueur mi-2010, cette future loi Nome (Nouvelle organisation du marché électrique) permettrait aux concurrents d'EdF d'acheter une partie de l'électricité nucléaire à un prix attractif. « Une simple posture ! C'est normal, juge l'un de ses concurrents, pour le patron d'un groupe qui a vu son endettement doublé ces douze derniers mois. »

GDF-SUEZ, LE RIVAL À SUIVRE

Reste son souhait de rapprocher EdF de Veolia Environnement (via leur filiale commune Dalkia), dont il garde la présidence non exécutive... Henri Proglio veut que l'électricien public devienne un partenaire industriel de long terme du leader mondial de l'eau. De fortes synergies à l'international existent selon lui, comme elles le sont déjà chez GdF-Suez qui a gardé le contrôle partiel de Suez Environnement. Premier producteur privé d'électricité, cet autre rival souhaite à terme doubler, à 20 %, ses parts de marché dans la fourniture d'électricité et participer activement au programme nucléaire français. Déjà, le deuxième EPR, qui sera construit à Penly (Seine-Maritime), a été confiée début 2009 par le gouvernement à EdF en tant qu'investisseur et opérateur majoritaire, avec GdF-Suez comme partenaire minoritaire (33,33 % avec Total). « C'est un atout incontestable pour la France de posséder deux grands acteurs du nucléaire », avait alors déclaré Gérard Mestrallet, le PDG de GdF-Suez, dont la capacité de son groupe a été reconnu par le gouvernement pour construire et opérer le 3e EPR... De quoi en effet y regarder de plus près !


L'Hyperprésident

On le pensait l'homme d'un seul groupe ! Henri Proglio, 60 ans, était entré en 1972 dans une filiale de la Générale des Eaux (devenue Veolia) comme stagiaire. Un peu par hasard et beaucoup pour se démarquer de son jumeau René, recruté alors par Arthur Andersen, où il a passé trente ans et qui dirige aujourd'hui Morgan Stanley France. Mais après avoir passé toute sa carrière chez Veolia Environnement, Henri Proglio, sous l'amicale pression de l'Elysée, dirigera à partir de cette semaine le premier électricien mondial. Pour autant, il ne lâchera pas totalement les rênes de « son » entreprise, ce qui a estomaqué plus d'un adepte de la bonne gouvernance. Pour lui garder un siège (non exécutif), le conseil d'administration de Veolia a même dissocié la fonction de président de celle de directeur général, confiée à Antoine Frérot, jusqu'alors patron de la branche Eau. Ce fidèle sera garant de la continuité du groupe qu'Henri Proglio a contribué à façonner et défendre. On se souvient qu'il avait dû se battre contre Jean-Marie Messier quand, à la tête de Vivendi, celui-ci voulait céder l'ex-Générale des Eaux. Une bataille gagnée par ce niçois grâce au soutien de Jacques Chirac et de ses réseaux auprès des collectivités. Aux manettes d'EdF, cet homme sec, père de deux filles, entend garder un oeil sur la stratégie de Veolia, mais le pourra-t-il vraiment tant les chantiers sont nombreux chez EdF ? Pas toujours à l'aise avec les médias, il vient pourtant de s'appuyer sur eux pour marquer son territoire et imposer sa stratégie. Mais attention, n'est-ce une sortie sur la hausse des tarifs qui précipita le départ de Pierre Gadonneix ?

Agathe Remoué


Catherine MOAL

Article tiré du magazine numéro 3171 - semaine du 26 novembre au 2 décembre 2009

Profitez dès maintenant de l'offre spécial pour suivre l'actualité des états généraux de l'industrie


imprimer Ajouter à vos favoris envoyer à un ami Ajouter à mes favoris Delicious Partager cet article sur Wikio Partager cet article avec mon réseau profesionnel sur Viadeo linkedin Partager cette page sous Twitter S'abonner au flux RSS de l'Info

1 réaction

zelectron | 28/11/2009 - 19H12

C'est lui même qui s'autoproclame spécialiste du nucléaire? Ça me fait penser à J4M (Jean Marie Messier Maitre du Monde)

Signaler un abus |  CITER


Effectuer une autre recherche

Rechercher


FRANCE
Sélectionnez une région sur la carte ou par le menu déroulant

À la une

Sites du groupe

Le Portail de l'Industrie LSA, Grande Consommation Industrie & Technologies EmploiPro

Economie et industrie   |   Recherche d'emploi et conjoncture   |   Industrie et énergie   |   Grenelle de l'environnement et développement durable   |   Agroalimentaire : l'actualité des entreprises   |   La semaine de l'industrie dans vos régions   |   Chimie, industrie pharmaceutique et biomédicaments