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L'Aii doit convaincre les Européens

Par JEAN-MICHEL MEYER ET MARIE LUGINSLAND, EN ALLEMAGNE - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3007

L'Agence de l'innovation industrielle a sélectionné ses premiers projets. Donnés favoris, les programmes franco-allemands sont presque tous recalés. C'est pourtant avec eux que l'agence atteindra sa dimension européenne.

Au départ. Et à l'arrivée. Jacques Chirac n'a laissé à personne le soin d'annoncer, le 25 avril, les premiers grands programmes que soutiendra financièrement la toute jeune Agence de l'innovation industrielle (Aii). Une nouvelle structure voulue par le chef de l'Etat, dont il a annoncé la création en janvier 2005. Tout s'est joué le 19 avril. Entre les 16 membres du conseil de surveillance de l'Aii. Présidé par Jean-Louis Beffa, l'organe de décision de l'agence a retenu cinq programmes que lui a soumis le directoire de l'Aii, après en avoir passé une trentaine au crible depuis janvier. Ils devraient être lancés, au mieux, avant l'été.

« Notre finalité est de faire émerger des champions mondiaux. Nous devons déterminer la capacité des chefs de file des projets à emmener leur consortium vers l'excellence mondiale pour occuper, d'ici cinq à huit ans, une partie non négligeable du marché avec un produit, des services », précise Robert Havas, le président du directoire de l'agence.

Une poignée de dossiers ont raté de peu la première salve. Ils profiteront d'une séance de rattrapage le 12 mai lors d'un conseil de surveillance exceptionnel. L'équipe conduite par Jean-Louis Beffa se retrouvera ensuite le 4 juillet. Elle s'est fixée l'objectif de soutenir une vingtaine de programmes en 2006. Et une dizaine en 2007. Donné prématurément gagnant, le projet de véhicule hybride diesel électrique piloté par PSA sera annoncé en mai.

Deux projets de santé publique en embuscade

Ce devrait être le cas aussi pour les programmes franco-allemands, qualifiés « de prioritaires » par le chef de l'Etat qui en avait hâtivement annoncé le lancement pour la fin 2005 ! Il s'agit du projet Biophotonique qui doit réunir L'Oréal, Thales, Zeiss, Schering. Il vise à utiliser le rayonnement infrarouge émis par un laser pour comprendre au niveau moléculaire l'impact de la lumière sur l'épiderme et traiter d'éventuels cancers de la peau. Et celui sur l'imagerie moléculaire à très hauts champs qui doit, lui, regrouper Siemens, Guerbet, Schering, Alstom MSA, Bruker. Il a pour but de multiplier par cinq la puissance des équipements d'imagerie médicale (IRM) avec les agents de contraste adaptés pour détecter les maladies neurodégénératives (Alzheimer, tumeur du cerveau, sclérose en plaques, accidents vasculaires cérébraux) bien plus tôt que le diagnostic clinique actuel.

Deux projets à l'importance stratégique en matière de santé publique. Mais à ce stade, seul Quaero, le moteur de recherche multimédia, s'est qualifié parmi les projets transfrontaliers. Favori du chef de l'Etat, il doit surtout sa présence dans ce premier tour de table à l'intérêt présidentiel. Et son finan-cement reste incertain.

Guère rassurant. Car la crédibilité de la vocation européenne de l'Aii se jugera sur la réussite de ces projets franco-allemands, gages pour Bruxelles qu'elle ne masque pas un système d'aides publiques aux entreprises françaises qui fausserait la concurrence dans l'Union. D'autant que la Commission s'est réservée le droit de valider chacun des programmes alors que la France réclamait un feu vert global pour l'action de l'Aii. « L'agence a pour vocation de s'ouvrir sur l'Union européenne, plaide Robert Havas. L'idée est de la dupliquer dans des pays européens à travers des programmes croisés. Pour arriver, fin 2006 ou début 2007, à une agence européenne. »

Un objectif retardé. « Les projets franco-allemands sont une source de complexification. Les deux pays doivent s'accorder sur un dossier conforme. Cette exigence de double validation a fait que notre dossier n'était pas prêt pour le conseil de surveillance du 19 avril », regrette Claire Corot, directrice de la recherche de Guerbet, chef de file français du projet sur l'imagerie moléculaire à très hauts champs.

Et à condition aussi qu'un réel enthousiasme gagne l'Allemagne. Impliqué dans trois programmes, Siemens fait exception. « Nous avons apporté de nombreux projets à l'Aii, explique le groupe. C'est un moyen pour nous d'obtenir des financements, de rester à la pointe de l'innovation et de prendre une longueur d'avance sur la concurrence. »

Flottements en Allemagne

La majorité des industriels juge, en revanche, qu'il est prématuré de parler puisque rien n'est arrêté, ni sur le financement, l'organisation ou le fonctionnement des programmes. Des participations restent en suspens. Annoncé comme partie prenante du projet biophotonique pour ses compétences incontestées dans l'optique de pointe et la microscopie, le groupe Zeiss n'a encore rien signé. Il attend le résultat d'un appel d'offre lancé le 3 avril par le ministère allemand de l'Education et de la Recherche et qui se terminera le 22 mai.

La double participation établie du groupe pharmaceutique Schering pourrait créer des turbulences. Déjà dans le programme sur la biophotonique, Schering a été imposé par le gouvernement allemand dans celui sur l'imagerie moléculaire à très hauts champs. Ce qui inquiète son concurrent dans les agents de contraste, Guerbet. De plus, l'acti-vité de Schering dans les agents de contraste (500 millions d'euros), est à vendre. Siemens et Philips seraient sur les rangs.

Même incertitude dans Quaero. « Nous n'avons pas encore de calendrier ni de données concrètes. Le projet n'en est qu'à son début », s'impatiente de son côté Reinhard Karger, de l'Institut de recherche sur l'intelligence artificielle (DFKI), à Kaiserslautern. Davantage engagée dans ce programme pour satisfaire une demande politique, Deutsche Telekom s'est retiré sur la pointe des pieds pour être remplacé par deux filiales du groupe de communication Bertelsmann (Arvato et Empolis). Spécialisée dans la gestion de contenu, elles briguent le rang de chef de file du programme en l'Allemagne, à l'image de Thomson côté français. « Aujourd'hui, nous n'avons pas de centre névralgique, reconnaît Gernot Wolf, le porte parole d'Empolis. Un contrat de consortium devrait être signé et nous conférer la coordination. Puis les projets seront définis dans les six semaines. »

A l'inverse Thomson est l'interlocuteur privilégié de l'Aii. Pour une fois, le jacobinisme français a du bon. « Nous avons l'impression qu'en France les choses sont plus simples parce que centralisées. Ici, en Allemagne, le système fédéral nous oblige toujours à des compromis », commente Jürgen Hennig, le directeur de la section de médecine physique au service de diagnostic radiologique du CHU de Fribourg en Brisgau, cheville ouvrière du programme imagerie moléculaire à très hauts champs. Si l'Aii a pris les opérations en main, le ministère de l'Education et de la Recherche et celui de l'Economie et de l'Industrie sont les interlocuteurs allemands. Mais ils n'ont pas encore défini leur domaine d'intervention alors que, contrairement à la France, chaque industriel devra effectuer lui-même les demandes de financement.

Un calendrier à caler

Ce financement demeure la source majeure d'incertitude. « On nous a demandé de revoir nos prétentions à la baisse », explique Jürgen Hennig Sur les 400 millions d'euros sur cinq ans initialement prévus pour le programme imagerie moléculaire à très hauts champs, l'Aii a exigé de réduire l'enveloppe d'un tiers. Donc les ambitions des industriels. Et ce n'est qu'à la mi-mai, que le projet Quaero sera déposé au ministère de l'Economie et de l'Industrie. Il accordera ou non une subvention fédérale courant juin. Un calendrier retardé par le changement de majorité. Le budget fédéral n'a été présenté en première lecture que le 30 mars.

Croiser les partenariats

Mais l'Aii n'a pas le choix. Pour avoir le droit d'exister aux yeux de Bruxelles elle doit convaincre ses voisins européens. En quelques mois, elle est entrée en contact avec son homologue finlandais Tekes, une administration autonome. Comme l'agence française, elle attri-bue des subventions et des avances. Mais sa force de frappe est de 450 millions d'euros par an contre un budget de 1,7 milliard sur deux ans pour l'Aii. Après Tekes, Robert Havas et ses équipes ont rencontré l'équivalent espagnol (CDTI) et le Department trade and industry (DTI) britannique. Des contacts sont noués en Italie, en Suède, en Irlande, en Belgique,... « La France n'a pas la masse critique dans tous ces domaines de recherche, justifie Robert Havas. On va donc la chercher en Europe. On construit d'abord modestement des accords bilatéraux avant de travailler à l'idée d'une agence européenne. »

Depuis le 25 avril, les équipes de l'Aii sont donc parties sillonner l'Europe pour convaincre les gouvernements de participer au financement de programmes impliquant leurs entreprises. Et nourrir l'Aii en idées. « On est obligé de faire le constat inquiétant que nous n'avons pas été assaillis de dossiers. Ce qui nous conforte dans l'idée que notre pays avait besoin d'une intervention publique collective à travers ce type d'organisme », analyse Jean-Christophe Le Duigou, secrétaire national de la CGT et administrateur de l'Aii. Reste encore à persuader nos voisins européens et Bruxelles.

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