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"L’Afrique ne pourra se développer qu’en s’industrialisant"

Par Morgane Remy - Publié le
Fabrication artisanale - Afrique
© Maker Faire Africa - Flickr - C.C.

Les Nations Unies viennent de publier un rapport sur l'industrialisation de l’Afrique. Il y est notamment dit que le continent doit désormais franchir un nouveau pas dans la production manufacturière. Explications de Ludovico Alcorta, le directeur de la recherche de l’organisation du développement industriel de l’Onu.

L'Usine Nouvelle - Pourquoi sortir un tel rapport ? Pourquoi aujourd’hui ?
Ludovico Alcorta - Il y a deux raisons. La première est que l'industrie africaine, si elle est encore faible, croit substantiellement. L'Afrique a bénéficié d'investissements dans l'agriculture et la mine. Mais elle doit monter en technologie désormais. C'est le nouvel objectif du continent. Cela étant dit, l'autre raison d'être de ce rapport est aussi de parler librement de politiques industrielles. La parole s'est libérée avec la crise économique. Les pays développés par exemple ont pratiqué des mesures protectionnistes et ont relancé les débats autour de leur politique industrielle. Les gouvernements des pays africains avaient déjà cette volonté mais, il y a deux-trois ans, cela aurait été lourdement critiqué et vu comme une manœuvre maladroite. Aujourd'hui, nous pouvons en parler.

Mais pourquoi parler d'industrie en particulier ?
Même les pays puissants ayant une économie fondée sur les services comme le Royaume-Uni ou les Etats-Unis ont une croissance de long terme basée sur leur secteur manufacturier. L'Asie doit son développement actuel à ses usines. Et, aujourd'hui, l'Afrique ne pourra se développer qu'en s'industrialisant. Ces dernières années, les villes se sont étendues et se sont densifiées. Cela créé un marché interne qui a besoin d'agriculture mais aussi d'industrie. Il y aura et il y a déjà besoin d'énergie, de transports, et de biens de consommation. En plus de cette augmentation démographique, il y a l'émergence de classes moyennes qui ont les moyens de se procurer ces biens manufacturés. Bien sûr, l'importation est une option mais pour que l'Afrique se développe, le continent doit se saisir de cette opportunité qui apparait aujourd'hui sur son marché domestique.

Vous avez donc une demande interne, mais qu'en est-il des investissements étrangers et nationaux ?
Pour les investissements locaux, les compagnies investissent dans leurs pays et chez leurs voisins. La plus large proportion d'investissements est domestique, même si la Chine est de plus en plus présente. Pour les investissements étrangers, ils sont de plus en plus nombreux. Beaucoup d'entreprises de l'Asie du sud-est – Chine et Inde en tête – sont venues investir en Afrique et ont réussi leur pari.

N'y a-t-il pas une peur concernant l'instabilité politique ou même le manque d'infrastructures ?
Tout d'abord, ces difficultés sont largement surestimées. Les infrastructures se sont améliorées, là où les mines ont été exploitées. Et puis, même s'il existe instabilité et incertitude, les entreprises investissent quand même. Notamment parce qu'elles obtiennent un retour sur investissement plus important qu'ailleurs. Une marge considérable qui vaut la prise de risques. Le marché croît, c'est une opportunité pour les investisseurs locaux et internationaux. La Chine l'a compris.

Vous parlez beaucoup de la Chine. Pensez-vous que l'Afrique peut avoir un développement industriel comparable ?
L'Afrique est très différente de la Chine et le continent ne peut pas se calquer sur le modèle de développement industriel des Chinois. La Chine produit à la fois des produits à fort besoin de main d'œuvre et des biens de haute technologie. Les pays d'Afrique ne peuvent pas la concurrencer dans ces  domaines précis. Il leur faudra par exemple du temps pour concurrencer la Chine sur le plan de la technologie. Pour ce qui est de la production à bas coût, et malgré des salaires bas en Afrique, il y a encore un déficit de compétitivité. L'Afrique ne concurrence pas la Chine sur le plan des salaires, car ceux de la Chine sont encore très bas et le pays possède une main d'œuvre encore performante et plus conséquente. En Afrique le marché est segmenté géographiquement, impliquant une main d'œuvre peu mobile. Et la segmentation apparaît aussi par secteur : il est difficile de faire passer des fermiers à ouvriers spécialisés. Malgré tout, le marché africain a de réels atouts, même face à la Chine.

Quels sont ces atouts ?
La Chine produit beaucoup dans le textile et les produits à bas coûts. Mais l'Afrique possède beaucoup de matières premières. Le continent espère pouvoir se spécialiser dans le traitement industriel des métaux, du pétrole et d'autres ressources naturelles exploitées sur et dans son sol. L'Afrique a déjà des compétences en industrie mécanique et de la chimie. Dans ces domaines, il reste une marge de progression dans les compétences technologiques, notamment grâce aux partenaires économiques. 

Ce qui signifie que les industries européennes et des autres pays développés ont leur rôle à jouer ?
Oui et c'est un rôle gagnant-gagnant. Comme nous le disions, le marché du continent représente un débouché qui a beaucoup de potentiels et une marge de croissance importante. En contrepartie, l'Afrique pourrait apprendre des technologies des pays développés quand les industriels viendront produire les biens manufacturés au plus proche des marchés où ils souhaitent les vendre.

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