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L'AÉRONAUTIQUE DIGÈRE LE DRAME DU RIO-PARIS

Par PAR HASSAN MEDDAH - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3252

Équipements défaillants, critiques de l'enquête du Bureau d'enquêtes et d'analyses, duel fratricide entre Airbus et Air France... Deux ans après le crash de l'AF 447, la filière se remet difficilement.

Sous pression. D'Airbus à Air France en passant par le Bureau d'enquête et d'analyses pour la sécurité de l'aviation civile (BEA), l'aéronautique française vit à l'ombre du crash du vol AF 447 Rio-Paris. Air France vient d'achever la formation de plus de 4 000 pilotes Airbus et Boeing à de nouvelles méthodes pour mieux gérer les décrochages et être capable de voler sans indicateur de vitesse. Après avoir rédigé un pré-rapport fin juillet, le BEA s'active pour rendre son rapport final début 2012, sous la pression de sa tutelle, le ministère du Transport.

La situation est inconfortable. Depuis longtemps, l'avion est synonyme de sécurité. Des compagnies aériennes aux avionneurs en passant par les équipementiers, tous rappellent cette exigence non négociable, permanente. Selon les statistiques de l'Organisation de l'aviation civile internationale (Oaci), l'organisme onusien représentant le secteur aéronautique, le transport aérien reste de loin l'une des activités humaines les plus sûres, avec 0,3 accident mortel de passager par millions d'heures de vol. Prendre l'avion serait ainsi mille fois moins risqué que de passer sur le billard du chirurgien ! « À chaque nouvelle génération d'appareil, la sécurité des vols s'améliore d'un facteur deux », rappelle Alain Molinié, directeur de la formation à l'Institut français de sécurité aérienne (Ifsa). Mais les images terribles du Concorde, s'écrasant réservoirs en feu peu après son décollage de l'aéroport Roissy-Charles de Gaulle, continuent de marquer les esprits dix ans après la catastrophe. Le crash du Rio-Paris en 2009 n'échappe pas à cette logique. « On a tous vécu dans notre tête les trois minutes trente de la chute fatale de l'AF 447 en plein océan », affirme l'un des acteurs de la filière. « Comme pour tout accident aussi dramatique, rappelle Gérard Dailloux, longtemps en charge des questions de sécurité pour Dassault Aviation. Le seul bénéfice d'une telle catastrophe, c'est d'apprendre et d'en tirer les leçons pour qu'un tel drame ne se reproduise pas. »

Or le climat entourant l'enquête du vol AF 447, à la fois polémique et conflictuel, s'avère peu propice à l'émergence d'une vérité. De fait, les enjeux sont énormes. Airbus et Air France, sous le coup d'une instruction judiciaire, risquent d'avoir à payer de lourdes indemnisations s'ils sont reconnus coupables. Preuve de l'extrême tension ambiante : la suppression, dans le dernier rapport d'étape du BEA, d'une recommandation de sécurité sur le fonctionnement de l'alarme de décrochage, a mis le feu aux poudres. Jetant une ombre sur l'impartialité de l'organisme d'enquête. Le Syndicat national des pilotes de ligne (SNPL), y voyant un élément dédouanant le constructeur au détriment de l'équipage, a carrément préféré se retirer de l'enquête. « La judiciarisation des accidents nuit à la prise en compte du retour d'expérience. Chacun se protégeant, l'échange d'information est freiné, voire bloqué », regrette le SNPL.

On est loin de l'union sacrée pour trouver la vérité

Plutôt que la compréhension, on recherche des coupables. Du côté d'Airbus, loin de se remettre en cause, on souligne l'irrationalité du comportement des pilotes, sans réaction durant cinquante-quatre secondes alors que l'alarme hurlait. Air France n'est pas en reste, critiquant le fonctionnement erratique de l'alarme de décrochage. Elle est loin, l'union sacrée qui permettrait l'émergence de la vérité dans un climat serein. Or tous les spécialistes de la sécurité le soulignent : il n'y a jamais une cause unique à un accident, mais une suite d'incidents dont la simultanéité n'a pas été prévue et qui s'enchaînent dramatiquement.

Autre faiblesse de la communauté aéronautique : une certaine inertie pour corriger des défauts identifiés du fait de procédures de certification longues, minutieuses, ultra-réglementées [voir le graphique page 33]. Avant d'engager une modification sur un équipement, et pour s'assurer que le remède n'est pas plus néfaste que le mal à corriger, il faut consulter et discuter avec l'ensemble des parties de l'écosystème : les compagnies aériennes, les avionneurs, les fabricants de systèmes, les autorités de certification - la Direction générale de l'aviation civile (DGAC), l'Agence européenne de la sécurité aérienne (Aesa)... Le traitement de la défaillance des sondes Pitot du fabricant Thales, les fameux capteurs permettant d'indiquer la vitesse et qui ont fourni des données incohérentes aux pilotes du vol AF 447, l'illustrent tragiquement. Les premières défaillances des sondes de Thales, du fait de leur givrage à haute altitude, avaient été remontées par Air France dès 2008. Plus d'un an avant l'accident. Certes, ces dysfonctionnements avaient été sans conséquence et extrêmement rares. Il a fallu attendre l'accident pour que l'Aesa réclame leur remplacement par des sondes de l'américain Goodrich, le concurrent de Thales. Certes, ces capteurs n'expliquent pas à eux seuls l'issue fatale du vol, mais ils y ont contribué, entraînant notamment la perte du pilote automatique.

Autre exemple, moins tragique, de cette inertie, les fameuses boîtes noires, souvent difficiles à récupérer après un crash, parfois illisibles quand on les retrouve. On pourrait éviter ces écueils si l'avion transmettait en continu ses données critiques par satellites. L'Oaci traîne toujours des pieds pour faire équiper les avions d'un tel dispositif, a priori peu complexe à concevoir. Les techniques sont là : constellation GPS, réseaux satellitaires... Et pourtant !

Les organismes d'enquête doivent également composer avec les réticences à adopter de nouveaux dispositifs utiles pour leur investigation. Comme par exemple l'installation d'un enregistreur vidéo dans le cockpit, réclamé à maintes reprises via des recommandations de sécurité. « Nous ne savons pas ce qu'affichaient certains indicateurs du cockpit de l'AF 447. Or si cela avait été filmé, cela aurait pu aider à mieux comprendre ce qui s'est passé », explique-t-on au BEA.

Faire progresser la sécurité reste évidemment une préoccupation fondamentale du secteur. « Chaque point de sécurité supplémentaire est difficile à gagner », reconnaît toutefois Alain Molinié, de l'Ifsa. Pour espérer de vrais progrès, les acteurs doivent forcément passer par une remise en cause. Suite à l'accident de l'AF 447, Air France a fait appel aux services d'un comité d'experts internationaux pour auditer ses process. Il a abouti à la mise en place d'un comité de sécurité des vols au niveau même du conseil d'administration et d'un audit externe sur 420 de ses vols pour juger de la sécurité. Les conclusions seront transmises en fin d'année.

Le renforcement de la sécurité aérienne, c'est aussi s'inspirer des meilleures pratiques développées dans d'autres secteurs, comme le nucléaire et le ferroviaire. Cette multidisciplinarité est déjà une réalité aux États-Unis et aux Pays-Bas, ou les enquêteurs nationaux peuvent également intervenir sur les catastrophes ferroviaires. Peut-être qu'en France, on brisera aussi les barrières entre modes de transport. Pour le bien des passagers.

COMMENT TIRER LES LEÇONS DE SES ÉCHECS

1. Constituer des organismes d'enquête multisectoriels (aéronautique, ferroviaire, nucléaire...) pour enrichir les bases de connaissance d'accidentologie. 2. Procéder à froid à des audits externes pour évaluer la formation des salariés et les procédures de sécurité en place. 3. Développer de nouvelles interfaces homme-machine pour mieux prendre en compte les facteurs humains. 4. Raccourcir les délais nécessaires à la certification de nouvelles technologies censées assurer une sécurité supplémentaire. 5. Mettre en place un fonds solidaire d'indemnisation des victimes à l'échelle du secteur (comme pour l'industrie maritime) permettant de déminer les enjeux financiers.

DES TECHNOLOGIES ENFANTÉES PAR LES CATASTROPHES

Des réservoirs moins inflammables. À la suite du crash d'un Boeing 747 de la compagnie américaine TWA en 1996, dû à l'explosion de son réservoir central, le bureau d'enquête américain NTSB s'est attaqué à réduire l'inflammabilité des réservoirs de kérosène des appareils. Plusieurs solutions techniques ont été testées, notamment le refroidissement des réservoirs. Aujourd'hui, des solutions à base de gaz inertes comme l'azote réduisent le risque de production d'étincelles explosives. L'A 380 a été le premier a intégrer ce dispositif. Des systèmes anti-collision. En 2002, se produit la catastrophe d'Überlingen (Allemagne) ou un Tupolev 154 et un Boeing 747 entrent en collision. Les pilotes ont mal interprété des instructions de leur système d'alerte de trafic et d'évitement de collision. Les alertes TCAS (Traffic collision avoidance system) s'activent lorsque deux appareils ne respectent plus les distances de séparation en vigueur. À l'époque, les procédures d'usage variaient d'un pays à l'autre. Elles ont été clarifiées et harmonisées. Des alertes de proximité du sol. Le crash d'un Airbus A 320 d'Air Inter sur le mont Sainte-Odile en 1992 a rendu obligatoire les avertisseurs de proximité du sol dits GPWS (Ground proximity warning system). Air Inter avait estimé à l'époque que les équipements existants n'étaient pas suffisamment fiables et la réglementation française ne les imposait pas. Depuis, le système a été amélioré (version e-GPWS) en intégrant une base de données géographiques qui permet de déterminer le relief autour de la position de l'appareil. L'incidencemètre. Cet équipement, largement déployé dans les avions de chasse, pourrait faire son apparition prochainement dans les avions commerciaux. Il permettrait au pilote de connaître à tout instant l'incidence de l'appareil et d'éviter de trop le cabrer, comme ce fut le cas lors de l'accident du vol AF 447. Dans son troisième rapport d'étape sur le crash de l'AF 447, le BEA émet une recommandation aux autorités réglementaires pour étudier le bien-fondé d'un tel équipement.

Comment Dassault a remis en vol le 7X en moins d'un mois

25 mai 2011. En phase d'approche de l'aéroport de Kuala Lumpur, un pilote de Falcon 7X de Dassault Aviation perd subitement son pilotage automatique mais réussit à se poser sans incident. En cause, le dysfonctionnement de son compensateur de profondeur, le « trim » dans le jargon des pilotes. L'incident est suffisamment grave pour que l'avionneur Dassault Aviation demande à l'Agence européenne de sécurité aérienne (Aesa) d'émettre une directive clouant temporairement sa flotte d'appareils au sol... « La décision s'imposait, même si elle n'était pas facile à prendre », indique-t-on au groupe. Au total 116 appareils sont concernés. Pour comprendre la faille, toutes les ressources de l'entreprise sont mobilisées : bureaux d'études, division des vols d'essai, pilotes de la compagnie, et une poignée de spécialistes maison dans le domaine concerné. Après plusieurs semaines d'analyse approfondie, les ingénieurs de Dassault identifient précisément la panne et développent un kit de modification apportant des niveaux de protection supplémentaire. Les kits sont alors testés pour garantir leur intégration parfaite dans le système de commandes de vol et obtiennent une certification de l'Aesa. Durant tout ce temps, clients et responsables de maintenance ont été tenus au courant des progrès réalisés. Le 17 juin, à la veille du salon du Bourget, le premier Falcon 7X revolait, en toute sécurité !

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