Kodak, quand le produit éclipse la vision
Par THIBAUT DE JAEGHER - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3269Pendant longtemps, parler de Kodak ou de la photographie, cela revenait au même. Le seul nom de cette icône de l'industrie américaine suffisait à vous plonger dans un monde argentique fait de pellicules, d'ISO, de développements et d'appareils photo compacts. Ce n'est plus le cas : l'entreprise vient de se placer sous le régime des faillites aux États-Unis. Aujourd'hui, si Kodak reste l'une des marques les plus renommées, elle évoque plus un gâchis industriel qu'une réussite. On peut en pleurer ou méditer ce cas d'école pour en tirer quelques leçons. En constatant, par exemple, que le succès d'une entreprise ne se construit pas seulement sur une gamme de produits, mais d'abord sur une vision. Lorsqu'en 1880, George Eastman, alors employé de banque, décide de fonder sa société, il le fait en s'appuyant sur une idée simple : la photo pour tous. L'invention de la pellicule souple (dès 1888) ou celle de l'Instamatic des dizaines d'année plus tard ne constituaient pas des buts en soi, juste des outils au service de la stratégie énoncée par le fondateur. Stratégie que le slogan, adopté en 1889, a extrêmement bien traduit auprès du grand public : « Pressez le bouton, nous nous occupons du reste. » Lorsque le premier appareil photo numérique de Sony a fait son apparition en 1981, Kodak aurait pu se servir de cette signature comme clé de lecture. Mais les dirigeants de l'époque ne se reposèrent pas la question fondatrice : cette innovation permet-elle de simplifier l'usage de la photo ? L'américain disposait pourtant d'une capacité de recherche exceptionnelle (pour preuve, son portefeuille de plus de 11 000 brevets), et ses ingénieurs avaient mis au point la technologie dès 1975, avec un premier prototype d'appareil photo numérique. Mais l'introspection était sans doute trop douloureuse. Pour l'ensemble de l'entreprise, adopter le numérique revenait à sacrifier l'objet sur lequel Kodak avait bâti sa fortune : les pellicules. Autant parler de suicide...











