Le président de la Commission énergie du Centre d'analyse stratégique a remis un rapport sur les perspectives énergétiques de la France, dont certaines propositions sont plus radicales que celles du Grenelle de l'Environnement. Il s'en explique.
Dans votre rapport, publié le 9 octobre, vous prédisiez que le prix du pétrole serait autour de 100 dollars après 2015. La semaine suivante, nous étions déjà dans ces prix. Le prix du baril est-il devenu complètement erratique ?
Le prix du pétrole est imprévisible. Il résulte à la fois de considérations économiques, des appréciations sur les capacités de production et sur l'évolution de la demande, des événements géopolitiques et des phénomènes spéculatifs. La commission de l'énergie avait pour mission d'étudier les perspectives énergétiques de la
France jusqu'à l'horizon 2050. Elle a fait élaborer des simulations, ce qui nécessitait d'introduire un prix du pétrole dans les modèles. Elle a retenu 80$ jusqu'en 2015, puis 100 à 150 de 2015 à 2030 et 100 de 2030 à 2050. Il s'agit de moyennes estimées sur la base d'un prix cyclique, comme pour toutes les matières premières, variant autour d'un trend croissant. En effet, le pétrole est une ressource finie qui s'épuise progressivement.
Et cette phase de hausse, combien de temps va-t-elle durer ?
En 1974 et 1978, après les deux premiers chocs pétroliers, il était acquis que les prix iraient en croissant jusqu'à la fin des temps. Souvenez-vous : le Club de Rome ! Halte à la croissance ! Nous n'avons plus que pour trente ans de pétrole ! Depuis l'effondrement du prix en 1985, on a pris du recul. Les réserves devant nous sont estimées à quarante ans. Nous venons de connaître vingt ans de prix bas. La durée de la phase de prix élevé dans laquelle nous sommes entrés est liée au temps nécessaire pour passer des décisions d'investissement à des résultats significatifs. Il faut une dizaine d'années au moins. Ainsi, entre 1974 et 1985, il a été possible de réaliser des économies d'énergie, d'augmenter notre indépendance énergétique et de diversifier l'offre grâce au nucléaire et à l'hydraulique. C'est pourquoi le choc pétrolier que nous vivons actuellement est mieux supporté que ceux de 1974 et 1978 : la facture énergétique de la France représente environ 2,5% du PIB contre 5% en 1981.
Justement, ne trouvez-vous pas que les réactions face à ce troisième choc énergétique sont un peu faibles ?
Un certain nombre de mesures prises après le premier choc pétrolier ont continué d'avoir des effets au-delà de 1985 : les réglementations thermiques dans le bâtiment, par exemple. Mais les comportements individuels se sont beaucoup relâchés. Un événement nouveau par rapport aux deux premiers chocs pétroliers est intervenu : la lutte contre le réchauffement climatique. Elle implique une politique énergétique comparable à celle menée après les chocs pétroliers et introduit un facteur de stabilité : même si le prix du pétrole venait à baisser, il faudrait poursuivre les efforts d'économie et de production d'énergies nationales n'émettant pas de gaz à effet de serre. Le fait de suivre une politique énergétique stable de façon permanente est un facteur nouveau. Ce qui manque aujourd'hui, ce sont les décisions : elles n'ont pas encore été réellement prises.
Quelles sont les décisions à prendre d'urgence ?
Il faut sensibiliser la population et l'informer, pour faire cesser les gaspillages et l'inciter à investir ; et il faut agir sans tarder dans les secteurs sur lesquels peu de choses ont été faites par le passé ; c'est le cas des bâtiments existants. Sur ce point, en conclusion du Grenelle de l'environnement, la décision du Président de la République et nos préconisations convergent : le gouvernement propose de rénover 400 000 logements par an ; de notre côté, nous avons proposé le ravalement thermique, c'est à dire une obligation de travaux, sur la base d'un diagnostic, pour les bâtiments les plus énergivores, dans un délai de dix ans. L'objectif est le même. En revanche, dans le transport, l'autre grande priorité, les propositions de notre commission allaient plus loin que ce qu'a retenu le Grenelle.
Quelles sont les mesures que vous préconisez ?
Inciter les constructeurs à mettre sur le marché des voitures qui consomment moins. A cette fin, tout d'abord, adopter une mesure paneuropéenne pour limiter la vitesse à 130 km/h sur les autoroutes de l'Union : les constructeurs arrêteraient d'eux-mêmes de faire des voitures inutilement puissantes et qui consomment beaucoup trop à toutes les vitesses. Ensuite, encourager l'achat de véhicules consommant moins, en rétablissant une vignette avec un tarif nul jusqu'à 120 grammes de CO2 par km et fortement progressif au-delà, en fonction de leurs émissions de CO2. Enfin, réduire l'usage des voitures en augmentant la TIPP sur le gazole et le super. Tout ou partie des taxes perçues pourrait financer, entre autres, les aides nécessaires pour les ménages à revenu modeste et la recherche et développement des énergies alternatives.
Ce sont des mesures libérales qui pèsent systématiquement sur le consommateur, avant d'avoir un effet sur l'offre. N'est-ce pas trop demander aux individus ?
Nous vivons précisément dans une économie libérale, dans une société dans laquelle la liberté de chacun est respectée. Cela n'empêche pas de réglementer dans les domaines où c'est efficace, comme la construction neuve ou les appareils consommateurs d'énergie.
Dans ce cas, la carte individuelle CO2 à laquelle avait réfléchi le gouvernement de Tony Blair, qu'en pensez-vous ?
La commission ne l'a pas proposée. Pour moi, imposer des quotas de CO2 aux individus, avec la possibilité de les négocier sur un marché, c'est le retour à l'économie de guerre : les tickets de rationnement et le marché noir. Je pense qu'avant d'en arriver là, il y a encore de la place pour prendre des dispositions efficaces dans une économie libérale, en comptant sur la responsabilité de chaque citoyen, ce qui suppose qu'il soit bien informé. Sur la consommation réelle des véhicules, des appareils ménagers, du chauffage des logements, c'est en bonne voie. Mais rien n'empêche que sur des produits de consommation, par exemple, on introduise un affichage de la consommation d'énergie nécessaire à leur production et à leur acheminement jusque dans les magasins français.
Y-a-t-il des mesures du Grenelle avec lesquelles vous n'êtes pas d'accord ?
Il est prématuré de répondre à cette question, parce que tout dépendra de la mise en œuvre des orientations retenues. A ce stade, je mentionnerai l'annonce du développement des voies navigables, qui coûte cher, sans grand bénéfice en terme d'émissions de CO2, ou l'étendue des espoirs reposant sur un fort développement du fret ferroviaire.
De telles mesures ne suffiront pas, nous avons besoin de nouvelles solutions innovantes. Or, vous soulignez qu'il ne faut pas s'attendre à des révolutions technologiques dans le domaine de l'énergie. Sur quoi pouvons-nous compter ?
Une caractéristique forte du secteur énergétique est que ses progrès sont continus, mais sans innovation spectaculaire comme on en connaît dans les télécommunications. Il faut accroître la recherche et développement. Nous avons mis l'accent sur quatre priorités : le bâtiment à énergie positive, le nucléaire de 4ème génération, la captation et stockage du CO2 et les biocarburants de deuxième génération. Il faut en revanche cesser d'investir sur la première génération, qui utilise des plantes optimisées pour l'alimentation et pas pour produire de l'énergie. La captation et le stockage du CO2 sont également un élément clé, parce que le charbon et le pétrole représentent encore l'essentiel de l'énergie consommée dans le monde. Mais je ne suis pas de ceux qui croient à l'invention géniale qui résoudra tous les problèmes, autrement dit au miracle technologique.
Pourquoi ?
Parce qu'il n'y en a malheureusement pas à l'horizon, qu'il n'y en a pas eu dans le passé et que le secteur énergétique a une inertie considérable. Pour lutter contre l'effet de serre, il faut, sans attendre, agir avec détermination.
Quand vous faites allusion aux miracles technologiques, à quoi pensez-vous ? L'hydrogène carburant ?
Oui, par exemple. L'hydrogène est bien connu et largement utilisé dans
l'industrie. Mais il est impossible de le mettre dans les mains du grand public, car c'est un gaz dangereux, qui fuit facilement et qui explose pour un oui ou pour un non. Et quel intérêt y-a-t-il à l'utiliser ? Il est difficile de le transporter et de le stocker, si bien que l'électricité est un meilleur vecteur énergétique. Le choix de la commission de l'énergie est celui du véhicule hybride rechargeable.
Vous préconisez aussi d'arrêter les subventions à la cogénération, alors que cette forme de production combinée d'électricité et de chaleur assure de bons rendements énergétiques.
La cogénération est une utilisation rationnelle de l'énergie qui existe depuis fort longtemps. Elle est parfaitement rentable pour des unités de taille convenable. Or, on subventionne l'électricité produite par toutes les installations de cogénération, sans discrimination, pour un coût d'environ 800 millions d'euros par an. Il est devenu tellement intéressant de produire ainsi de l'électricité que certaines installations sont réglées pour produire le plus possible d'électricité, au détriment de leur rendement.
Pensez-vous que nous soyons face au même problème avec les subventions que constituent les tarifs de rachat dans l'éolien et le photovoltaïque ?
Non, dans ces cas, les subventions sont encore nécessaires pour que le marché arrive à maturité. Pour l'éolien, on devrait obtenir bientôt des prix acceptables. En revanche, si le photovoltaïque est parfaitement adapté à l'alimentation électrique de sites isolés, j'ai des doutes lorsqu'il est raccordé au réseau. On est encore très loin de la rentabilité et on ne s'en approche pas assez vite. Mais il faut limiter les subventions au strict minimum. Notre commission a proposé de mettre à l'étude le remplacement des tarifs subventionnés (financés par la CSPE) par une obligation d'incorporation pour les producteurs d'énergie, qui vendraient ensuite leur électricité au prix qu'elle leur coûte réellement.
En quoi cela constituerait-il une avancée ?
Le tarif de reprise de l'électricité éolienne est fixé par le gouvernement, après concertation avec des groupes de pression. Le tarif du kWh éolien, fixé à un niveau élevé en 2001, a été augmenté depuis, alors que le coût de ce kWh baissait. Je pense que si les fournisseurs d'électricité discutaient directement le prix du kWh avec les vendeurs d'énergies renouvelables, il y aurait moins de rentes injustifiées aux dépens des consommateurs qu'aujourd'hui.
Suez défend l'idée que la France aura besoin d'un second EPR à l'horizon 2017-2020, ce que dément EdF. Qu'en pensez-vous ?
Que chacun peut avoir raison. La commission de l'énergie a estimé, d'une part, qu'à l'échéance 2020, moyennement certaines hypothèses qui pourraient être remises en cause, le parc nucléaire engagé serait suffisant et, d'autre part, que l'une des souplesses disponibles pouvait être l'engagement d'un EPR supplémentaire. Dans cette perspective incertaine, chaque opérateur a une stratégie commerciale, pas forcément limitée à l'hexagone, qui lui est propre. Avoir en France un nouveau producteur d'électricité nucléaire, réputé pour son expérience et sa bonne gestion, serait une excellente nouvelle pour la concurrence et donc pour le consommateur.
Le rapport est assez audacieux pour certaines mesures. Pourquoi suggère-t-il que la France puisse ne diviser les émissions de CO2 que par 2,6 pour atteindre les objectifs du facteur quatre [ndlr : diviser par quatre les émissions de CO2 en Europe d'ici à 2050 par rapport aux émissions de 1990] ?
Le critère objectif pour nous est de fixer la même limite d'émission pour tous les citoyens européens en 2050. C'est ce qui conduit au facteur 2,6 pour la France. La raison en est que, déjà en 1990, la France émettait très peu de CO2 pour produire son électricité [ndlr : en développant le parc de centrales nucléaires] L'Allemagne émettait alors deux fois plus de CO2 par habitant que la France. Il n'y a aucune raison pour que chaque français dépense énormément d'argent afin que chaque allemand puisse continuer d'émettre deux fois plus de CO2 que lui en 2050.
Si on raisonne comme si l'Europe était une plaque de cuivre, un seul marché énergétique, les considérations nationales n'ont plus vraiment lieu d'être.
Mais justement, l'ouverture des marchés est très récente, encore balbutiante. On est encore loin de la plaque de cuivre européenne, on peut toujours en rêver. En attendant, les émissions de gaz à effet de serre sont fixées par Etat-membre, comme bien d'autres règlementations décidées à Bruxelles.
Que manque-t-il pour y arriver ? Une véritable concurrence ? Un marché ouvert ? L'unbundling (la séparation des réseaux de transport et des producteurs) ?
Oui, l'intérêt de l'unbundling est de faire en sorte qu'il n'y ait pas d'usage discriminatoire des réseaux par les fournisseurs qui en seraient les propriétaires. Il n'y a pas de difficulté pour l'électricité, qui est une énergie secondaire. En revanche, dans le gaz qui, pour l'essentiel, est importé, on peut comprendre que les entreprises soient attachées à exercer un contrôle sur les gazoducs qui les approvisionnent à partir des champs de production.
Vous avez présidé la Commission de Régulation de l'Energie (la CRE, le régulateur français) pendant cinq ans. A votre avis, à qui pourrait-on confier ces réseaux de transport ?
A tout bon gestionnaire. Ce sont des actifs qui ne posent aucun problème de financement. Il n'y a pas plus stable et plus sûr, puisque les tarifs d'utilisation sont fixés par le régulateur qui veille à ce que tous les coûts soient couverts.
Propos recueillis par Virginie Lepetit