Je suis trop bien pour partir, mais trop mal pour rester

Publié le | L'Usine Nouvelle n° 2878

Bon salaire, image sociale confortable, peur du chômage, souvenirs sympathiques... Mais aussi mauvaise ambiance, manque de reconnaissance, absence de perspectives... Vous vous sentez trop bien pour quitter votre boîte, mais pas assez pour y rester. Voici quelques précautions à prendre avant de vous évader de cette « prison dorée ».









Malaise.




« Trop bien pour partir, pas assez pour rester », le titre de l'ouvrage de Mira Kirshenbaum (Editions Marabout) observant des couples ensevelis sous la routine, présente quelques analogies avec ces salariés qui veulent quitter leur entreprise, sans pour autant se résoudre à le faire. « En début de carrière, les aspirations des cadres sont nourries par la nouveauté, les responsabilités, les évolutions rapides. Si ces éléments ne se présentent pas, ils partent vite », explique Paul Pyronnet, coach chez Cohésion internationale. « Mais petit à petit, certains s'installent dans le confort des habitudes de travail. L'habitude devient une routine qui se transforme progressivement en insatisfaction. » Le malaise peut survenir à la fin d'une mission, comme dans le cas de Michel Sintes, qui souffre de ne plus avoir d'objectifs (voir encadré p 103). Il peut aussi provenir d'un contexte humain qui déplaît, d'une stratégie d'entreprise contestable, de conditions salariales et statutaires insuffisantes, d'un excès de travail ou encore du manque d'intérêt pour la fonction. « Je me suis retrouvé inspecteur des placards ! », ironise Sylvain, salarié du groupe PSA.



Face à ces déceptions, les salariés essaient d'abord de s'adapter, puis le malaise devient trop fort. Les uns postulent illico dans d'autres entreprises ou suivent des formations. Les autres, incapables de bouger, se lamentent, critiquent équipes et patron, voire entrent en conflit ouvert. « Certains, en revanche, vont jusqu'à se sur-adapter au système. Normal, ces cadres réagissent à ce qui les fait souffrir. Ils sont conscients de ce qui ne va pas, mais pas de ce qu'ils voudraient », analyse Paul Pyronnet. Pour ne pas en arriver là, mettez un peu d'ordre dans vos aspirations.







Ecart de valeurs.




Vous vous sentez tiraillé ? Commencez par un exercice d'introspection. « Le malaise au travail vient de l'écart entre les valeurs de la personne et celles que véhicule son emploi, affirme Didier Kahn, coach en gestion de carrière. Chacun a, en effet, en tête une échelle de valeurs qui lui est propre (voir p.102) A vous de définir la vôtre. Pas toujours facile, car on n'est pas le meilleur observateur de soi. » Il faut essayer d'objectiver la démarche avec une aide extérieure. Un coach ou son entourage. « La formation en PNL (Programmation neuro-linguistique ) que j'ai suivie pendant dix-huit mois m'a permis de savoir ce qui était important pour moi dans la vie : échanger avec les autres, être autonome, créatif, me faire plaisir... Je ne m'étais jamais posé la question jusqu'alors et je faisais des choses pour les autres plutôt que pour moi », s'étonne encore Jean-Noël Audoux, ancien ingénieur d'études chez Schlumberger. Reste ensuite à confronter cette échelle de valeurs à celle de votre situation professionnelle actuelle. « Si les valeurs situées en haut des deux échelles ne correspondent pas, la personne est particulièrement mal », affirme Didier Kahn.







Partir d'urgence ou non ?




Mieux vaut analyser sereinement la situation avant de craquer. Un cadre travaillant chez un grand distributeur de textile peu scrupuleux sur l'origine de ses produits, militait à ses heures pour l'association « De l'éthique sur l'étiquette. » Tiraillé entre son job et ses aspirations, il a fini par quitter brutalement son entreprise. Pour ne pas en arriver à cette extrémité, commencez par tenter de réduire l'écart entre vos valeurs et celles de votre emploi actuel. Peut-être avez-vous des possibilités d'évolution en interne ? S'il n'y a rien à attendre de ce côté-là, essayez de chercher des solutions alternatives. Danièle, célibataire âgée de 55 ans, à qui on ne confie plus de projets intéressants, sait qu'elle a très peu d'espoir de trouver un emploi dans sa branche sans déménager. Elle a donc opté pour des activités extra-professionnelles : poterie, peinture, vie associative... Une façon de compenser le reniement de soi pendant les heures passées en entreprise. Mais si, comme Carole, votre situation professionnelle devient insupportable, alors il faut partir. « Je pleure en me réveillant et je pars au travail en traînant les pieds », avoue-t-elle douloureusement. Certains signes ne trompent pas : stress, difficulté à se lever, manque de motivation, doivent vous inciter à songer au départ. « Ces situations de frustration ou de blocage peuvent déboucher sur des maladies psychosomatiques », prévient Florence Lautredou, coach en orientation de carrière. « Les personnes qui restent en dépit de leur mal être, entrent dans la sphère masochiste », précise Willy Pasini psychiatre et auteur du « Courage de changer ».







Découvrir le goût du changement.




Partir ? Facile à dire ! C'est souvent la peur du chômage, la peur de ne pas être à la hauteur, qui bloque les cadres. Celle-ci coincerait 20 à 30 % d'entre eux dans des postes qui les dépriment, selon Florence Lautrédou. Il faut donc les aider à appréhender le changement autrement. Ceux qui ont besoin de sécurité et d'habitudes voient d'abord les inconvénients inhérents au changement. Plus le cadre a une position sociale élevée, plus il rechigne à quitter son entreprise. « Des managers, comme ceux de HP, qui ont connu des situations privilégiées focalisent leur attention sur la perte : hauts niveaux de responsabilité, notoriété, salaires attractifs », observe Paul Pyronnet. En outre, l'histoire personnelle s'en mêle. « Ceux qui cherchent la stabilité ont souvent subi dans le passé des ruptures angoissantes ou, à l'inverse, grandi dans des familles fusionnelles, analyse Willy Pasini. Ces cadres passifs et dépendants trouvent dans l'entreprise une nouvelle famille qu'ils ont ensuite du mal à quitter. Pour ces personnes, le changement est systématiquement assimilé à un risque. Il faut les aider à le considérer comme une ressource », insiste Willy Pasini. Et à relativiser. A l'échelle d'une vie, la période consacrée au changement de cap est douloureuse mais passagère.







Couper le cordon.




Pas facile pourtant de rompre avec ses habitudes, son vécu, ses modes de pensée. C'est d'autant plus compliqué que l'investissement a été important. Isabelle, après avoir passé dix-sept ans dans une entreprise, a dû faire ce travail de deuil : « On m'a demandé de sacrifier ma vie privée à l'entreprise et de ne pas faire d'enfants pendant les trois premières années. Ensuite, il a fallu que je sorte de ce système et que je prenne du recul. » Parfois, ce travail prend des années. « Ma période d'indécision a duré trois ou quatre ans. Beaucoup trop », témoigne Jean-Noël Audoux, qui part finalement fin juillet de chez Schlumberger. Difficile de se défaire de l'emprise de l'entreprise ! Pierre en sait quelque chose, lui qui, pendu au-dessus du vide sur un chantier, a failli défaire le noeud pour en finir.



Il existe pourtant d'autres moyens de se libérer : « Un événement extérieur - une rencontre, le départ d'un conjoint, un plan social, une aide à la formation, un chasseur de tête qui vous déniche... - ou intérieur, comme une psychothérapie », observe Willy Pasini. Sylvie Garambois, cadre chez HP a profité d'un plan social pour s'éclipser. Ce qui l'a décidé ? La prime au départ lui permettant de chercher un autre emploi. Pour couper le cordon, il suffit parfois de se projeter vingt ans plus tard, comme Bénédicte Rosier (voir p. 103). Rien de tout cela ne peut vous inciter à franchir le cap ? Suivez les quatre conseils de Paul Pyronnet : donner un sens à ce que l'on vit, c'est-à-dire faire de cette crise une opportunité ; se définir une zone d'action ; se mettre en relation avec un environnement différent et, en attendant, accepter l'autre dans ses différences.







Préparer votre projet.




Surtout ne quittez pas votre poste sur un coup de tête ! Vous risqueriez de ne pas digérer la rupture. « Il est préférable de partir par choix que par fuite, sauf dans des cas d'urgence », conseille Willy Pasini. « Il est important de terminer un cycle d'entreprise (en général deux ou trois ans), à moins de s'apercevoir très vite que l'on s'est trompé », ajoute pour sa part Florence Lautredou. Préparez votre projet. « Sans réflexion préalable, les gens peuvent se laisser influencer par leur entourage et faire de mauvais choix », observe Didier Kahn. Il s'agit de vous débarrasser des influences extérieures pour trouver votre voie. Pour cela, vous pouvez d'abord faire un bilan de compétence. Vous y avez droit tous les cinq ans. Celui-ci, s'il est mené sérieusement, vous dira si vous devez rechercher un emploi dans la même branche ou changer de métier. « A partir du moment où les gens s'interrogent sur ce qui est important pour eux, il est rare qu'ils restent dans la même fonction », observe toutefois Paul Pyronnet. Vous pouvez ensuite suivre un coaching d'orientation, faire un travail sur vos aspirations avec un psychothérapeute. « Nous avons tous des talents à exploiter. Mais il faut être réaliste, faire quelque chose de logique », conseille Florence Lautrédou. Donnez-vous le temps de faire le tour de votre projet. Testez le marché avant de partir. Rencontrez des professionnels travaillant dans les secteurs d'activité qui vous attirent. Et surtout testez-vous ! Cette envie de changement correspond-elle à un projet que vous voulez réellement réaliser ? Est-ce un rêve que vous caressez à vos moments perdus ou une envie qui frise l'obsession ? Avez-vous les compétences et les motivations nécessaires ? Observez-vous : qu'avez vous fait dans le mois qui a précédé pour vous rapprocher de votre rêve ? C'est ce que les coachs appellent le processus de réduction.















Imprimer
Afficher tous les magazines par année

Partagez l’info :

Partager cet article avec mon réseau profesionnel sur Viadeo linkedin envoyer à un ami

Effectuer une autre recherche

Rechercher
Recevez nos newsletters

Identifiez-vous