Je suis meilleur que mon chef

Publié le | L'Usine Nouvelle n° 2609


Je suis meilleur que mon chef



Euh, bonjour, Bernard. Je peux vous déranger une minute ? Bernard Torres ne répondit pas. A voir l'air embarrassé de Lambert, il avait déjà compris que son chef allait lui demander un service. - Voilà, je me suis un peu emmêlé dans les dates, et je me retrouve avec deux déjeuners à midi Toujours la même chose ! pensa Torres. Lambert était incapable de s'organiser, et il fallait toujours le remplacer au pied levé et improviser ! Mais, cette fois, il était décidé à ne pas se laisser faire. - Il n'est sans doute pas trop tard pour annuler l'un des deux. - C'est un peu difficile Le premier, c'est Barbieri, un gros client. Il vient directement de Nice. Il doit déjà être dans l'avion, et cela m'ennuierait de lui poser un lapin - Et le second ? - C'est le directeur commercial d'un grand groupe de distribution espagnol Duchêne aimerait bien qu'on lui présente l'entreprise et que l'on regarde si l'on peut faire quelque chose avec lui - Et, évidemment, vous voulez que je m'occupe de l'Espagnol pendant que vous irez boire une bonne bouteille avec Barbieri ! Lambert jeta un regard inquiet sur son adjoint. Torres était pourtant un garçon calme et serviable. - Ne pensez pas cela. Les négociations avec Barbieri ne sont pas toujours si faciles - Je l'ai bien vu. La dernière fois, vous lui avez accordé une nouvelle remise de 20 %, et nous lui vendons presque à perte, maintenant. Le consultant qui a audité le service voilà quinze jours s'est étonné que nous fassions une marge aussi faible avec un client aussi important Lambert blêmit. Cet audit l'avait un peu déstabilisé. Et maintenant, voilà que Torres ruait dans les brancards ! - Eh bien, allez donc discuter vous-même avec Barbieri si vous êtes meilleur que moi ! - D'accord. Et je vous laisse vous débrouiller avec votre Espagnol Lambert lui jeta un regard noir. Et il partit brusquement. Torres essaya de se replonger dans ses dossiers. Mais il avait du mal à se concentrer. Cette discussion avec Lambert l'avait complètement énervé. Il commençait à en avoir assez d'être dirigé par quelqu'un d'aussi peu efficace et d'être obligé d'assumer toutes les missions délicates. Les négociations avec les étrangers, l'élaboration des argumentaires, le suivi des réclamations clients Et même l'accueil de ce jeune surdiplômé que Duchêne avait tout récemment parachuté dans le service Cela ne pouvait plus durer. Il hésita longuement. Et, finalement, appela la secrétaire de Duchêne pour lui demander un rendez-vous.

Torres joue un jeu délicat

Tout d'abord, il a tort de ne pas prendre en considération le sentiment d'insécurité qu'éprouve Lambert. " Et, dans ce cas, il est très dangereux pour lui de faire comprendre à son chef qu'il est meilleur que lui ", explique Jean-François Drouot-L'Hermine, P-DG du cabinet Drouot-L'Hermine Consultants. De même, la " stratégie de l'escalier ", qui consiste à sauter un niveau hiérarchique, doit être une procédure exceptionnelle pour dire qu'il n'est pas d'accord. Torres doit savoir qu'il se place alors sur un terrain politique, et que cela ne le mènera qu'à une opposition vis-à- vis de Lambert ", estime Jean-François Drouot-L'Hermine.

Confronté à ce genre de problème, Torres a plusieurs solutions : " Soit il se met la tête dans le sable, en essayant de sublimer autrement, dans la peinture, par exemple. Soit il essaie de devenir calife à la place du calife. Dans ce cas, il a tout intérêt à se faire remarquer et à faire reconnaître ses mérites. Il peut aussi se servir des dialogues éventuels avec des intervenants extérieurs, par exemple au cours d'un bilan de compétences ou d'un audit, pour faire passer un message. "

Conclusion

Pour Jean-François Drouot- L'Hermine, " il s'agit là d'un problème de reconnaissance mutuelle. On peut être meilleur que son chef, à condition qu'il y ait des compensations. On peut parfaitement accepter d'apporter son intelligence à son chef et que ce soit lui qui en tire la gloire. Il existe de très bons numéros 2 qui ne seraient pas forcément de bons numéros 1. On peut également être meilleur dans un domaine donné, ou à un instant donné. Mais il faut impérativement que le chef reconnaisse la supériorité de l'autre. Il doit sanctionner positivement la performance, ce qui lui permet de la marginaliser. "

USINE NOUVELLE N°2609

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