J'ai enfin réussi à maîtriser une autre langue
Par EMMANUELLE DHELENS - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 2950Nul en langues ? Vous n'êtes pas le seul ! En réunion, en séminaire ou en vacances, les Français n'osent pas ouvrir la bouche de peur de paraître ridicules. Et si ces appréhensions étaient le blocage numéro un ? Car on ne progresse qu'en pratiquant. Et en s'amusant ! Voici quelques conseils pour vous y aider.
« Comment appelle-t-on une personne qui ne parle aucune langue étrangère ? Un Français. » C'est bien connu, si les cadres français ont souvent un assez bon niveau à l'écrit, ils brillent souvent par leur mutisme. Les causes de ce hiatus ? La peur du ridicule, l'angoisse de la faute. « Les Français ont un niveau en langue supérieur aux Allemands, mais contrairement à eux, ils hésitent à parler », estime Brigit Helmeling, responsable pédagogique du programme Tandem au Goethe Institut de Paris. Alors, pourquoi un tel blocage ? « Vous avez une conception très puriste de la langue, explique Brigit Helmeling. La dictée de Pivot est inimaginable chez nous. Les Français sont exigeants et se jugent durement. » La cause n'est pas désespérée pour autant. Loin s'en faut ! Certes, l'e-learning et l'enseignement à distance ont vite montré leurs limites en matière de convivialité, de motivation et d'assiduité. Mais, pour se décoincer à l'oral, d'autres méthodes vivantes et ludiques ont fait la preuve de leur efficacité. Elles reposent pour l'essentiel sur quelques principes simples : rien ne vaut le face-à-face pour prendre du plaisir à partager dans une langue autre que la sienne et rien ne remplace l'immersion. « Une année d'apprentissage en situation naturelle correspond à dix-huit ans d'apprentissage en milieu scolaire », rappelle Line Audin, professeur et chercheur à l'Institut national de recherches pédagogiques.
Décomplexer. Un accent « frenchy », la hantise de se découvrir plus nul que ses homologues européens lors des séminaires et réunions, la crainte de prendre la parole en public... Qui un jour n'a pas préféré se taire plutôt que de se distinguer par ses lacunes linguistiques ? Pourtant, c'est là que commence le premier travail. Prendre conscience que ses difficultés d'expression et de compréhension peuvent avoir des causes « mécaniques » constitue un déclic essentiel. « J'ai déculpabilisé lorsqu'on m'a expliqué que je ne pouvais reproduire ce que je n'entendais pas », explique Alain Byl, directeur commercial marché auto chez Recticel, qui a testé la méthode Tomatis. En effet, là où le français sollicite l'oreille à une fréquence comprise entre 1 000 et 2 000 hertz, l'anglais se positionne entre 2 000 et 12 000 hertz. « Entendre les autres Français parler comme des pieds m'a remonté le moral », sourit Agnès Bornet, responsable marketing d'une société du secteur biomédical, qui, elle, a choisi la méthode Tandem du Goethe Institut. Cette méthode consiste à travailler son expression orale en binôme avec un(e) Allemand(e).
Pour franchir le pas, encore faut-il se sentir en confiance. « Les Français n'aiment pas les situations où l'on s'expose, surtout dans un cadre hiérarchique. Or, on ne progresse bien que si l'on ne se sent pas jugé », rappelle-t-on chez Fréquence Langues, un centre de formation qui applique la méthode Tomatis. A déconseiller : les cours avec d'autres cadres de son entreprise, situation anxiogène par excellence ! Mieux vaut travailler avec un partenaire désigné, « un peu comme un correspondant ». C'est ce qui a séduit Arnaud Carré, analyste d'exploitation chez la SSII Sogeli Transiciel, autre adepte de la méthode Tandem. Même s'il n'a pas choisi son interlocutrice - une thésarde en biologie - il n'hésite plus à se lancer. Ainsi, à raison de deux heures par semaine, partagées équitablement avec sa coéquipière, il travaille à partir de documents fournis par l'Institut. « On crée son programme soi-même, explique-t-il. Chacun demande à progresser sur des points précis, choisissant l'exercice qui lui convient le mieux... » Et pas de culpabilité, puisqu'il y a réciprocité !
Entendre pour comprendre. On ne reproduit bien que ce que l'on entend bien. Tel est le principe de la méthode Tomatis, du nom du médecin ORL qui la développa, en 1957. Chaque programme débute par des séances d'écoute de sons, « entre grésillements suraigus, chansons pour enfants, extraits du "Petit Prince" en anglais... C'est surprenant, déroutant, étrange, mais ces séances ont pour but de forcer l'oreille à entendre des fréquences auxquelles elle n'est pas habituée », explique Alain Byl. Le but ? Imposer à l'oreille moyenne une gymnastique qui l'amène progressivement à entendre les fréquences de la langue enseignée. Puis, la séance se poursuit sous forme de cours, de jeux avec un professeur. Et la conversation est restituée dans le casque à une fréquence un peu différente. En trois semaines, Steeve Bernardo, consultant en organisation chez Valesentia, a ainsi acquis les bases pour débuter ses premières missions de conseil en Italie. « On se replace dans un contexte d'apprentissage naturel, explique-t-il. L'alternance d'écoute passive et active aide à acquérir la prononciation, l'accent, le rythme de la langue, que l'on retravaille ensuite avec le professeur. »
Moins scientifiques, d'autres méthodes s'attachent, elles aussi, à offrir une palette de sons, d'accents. Les germanistes de Tandem changent ainsi des partenaires au bout de deux à trois mois, tandis qu'en one-to-one, l'élève est seul et les professeurs se relaient, alternant accents, rythmes de langue, supports pédagogiques. La compréhension est en effet d'autant meilleure que l'on est exposé à des accents différents. C'est scientifiquement prouvé.
Se faire plaisir. Le meilleur facteur de progression reste néanmoins le plaisir. Plaisir de comprendre, de se faire comprendre, plaisir d'être ensemble... C'est l'un des principes des méthodes récentes. On peut être ludique sans oublier d'être sérieux. « Galérer ensemble sous la pluie créée une convivialité », assure Catherine Choquet, manager filières et risques chez McDonald's France, qui a opté pour une semaine de randonnée en Irlande avec des anglophones de différents pays (lire son témoignage page 101). « En étant décontracté, on s'imprègne plus facilement de la langue, poursuit-elle. Vivre des situations cocasses permet de mieux retenir les choses. » Même au Goethe Institut l'approche ludique est privilégiée. Exemple d'exercice proposé ? Expliquer en allemand des sigles tels que Zep ou BCBG ou des expressions comme « langue de bois ». « Le déblocage vient du plaisir éprouvé à utiliser la langue, confirme Katalin Millio, responsable pédagogique Tomatis. Les petites gratifications quotidiennes alimentent la motivation. » D'ailleurs, les goûts personnels, les centres d'intérêt sont souvent pris en compte dans les exercices proposés. « Nous alternions les cours, le travail sur articles de journaux ayant trait au business et les jeux de rôle. Exemple : en écoutant les entretiens de plusieurs candidats à un emploi dans un centre de fitness, il fallait argumenter son choix, expliquer les qualités des uns et des autres », se souvient Pascal Beau, un adepte du one-to-one, qu'il a pratiqué en Irlande (lire son témoignage page 101).
S'exprimer au quotidien. « En immersion complète, parler avec des natifs est un facteur de spontanéité de l'expression », analyse Marc Chevallier, créateur d'une formule d'apprentissage des langues en randonnée. Outre des tournures plus modernes, une langue plus actuelle, la pratique soutenue de l'oral apporte son lot d'automatismes. « A force de rencontrer un mot ou une structure grammaticale, on les retient », explique Arnaud Carré. Certes, l'effet « bourrage de crâne » peut rebuter, mais la méthode fonctionne. « A condition d'avoir un objectif précis et raisonnable par séance. Ainsi, j'ai demandé à ne parler qu'avec des phrases subordonnées pour prendre l'habitude de mettre le verbe à la fin », confirme Agnès Bornet. Et même si certaines fautes persistent, au moins le réflexe est acquis. La conversation gagne en fluidité. On peut alors se risquer à l'art du « socializing », cher aux anglo-saxons. Ou comment parler de la pluie et du beau temps en toute décontraction... D'ailleurs, certains cadres ne font-ils pas du déjeuner avec leur professeur un temps d'entraînement à la conversation ?
Découvrir une culture. Côtoyer l'autre c'est aussi mieux comprendre sa façon de réfléchir, son substrat culturel. « Pendant la randonnée, aux étapes, je partageais ma chambre avec une Californienne. C'était intéressant d'avoir son point de vue et son analyse lorsqu'on regardait ensemble les infos sur CNN », se souvient Catherine Choquet. Le groupe comptait de nombreux anglo-saxons et elle a ainsi pu découvrir leurs différences culturelles. Même souci d'ouverture au Goethe Institut. « Lorsqu'on suggère comme thème de discussion "Qu'est-ce qu'un bon collègue", on touche à la culture d'un pays », confirme Brigit Helmeling. Petit à petit, on se familiarise avec les us et coutumes étrangers, ce qui permet d'éviter les impairs. Ou les incompréhensions. Même le sulfureux « Bye-bye love ! », dont les vendeuses anglaises gratifient leurs clients ne vous choquera plus.
Attention ! Que l'on ait fait des progrès spectaculaires ou tout simplement gagné en aisance, la mécanique doit être entretenue. Tous les moyens sont bons pour cultiver la VO : lire un magazine, écouter la radio, regarder un film, utiliser les temps morts de son agenda pour écouter des CD, répéter à haute voix des tournures idiomatiques... « Pour continuer à avoir l'oreille réceptive, explique Alain Byl, je me suis abonné à une revue et à sa version audio sur CD. Même si je ne comprends pas tout de suite, je fais travailler le mécanisme d'écoute, ensuite seulement je lis les articles ». Reste à savoir si ces méthodes sont adaptées à chacun ? Pas sûr ! « Il faut accepter de jouer le jeu, d'y croire en quelque sorte », reconnaît Steeve Bernardo. Certes, la rigueur de Tandem, reconnu au niveau européen, n'a guère de succès auprès des entreprises. Et les randonnées sont encore trop connotées « vacances ». Pourtant, l'approche vivante des langues étrangères commence à faire des émules. « De plus en plus de familles nous sollicitent pour partir en randonnée », témoigne Marc Chevallier, du Comptoir des Horizons, un organisateur de séjours. Hélas, il est encore difficile de répondre à leur demande. »











