Iter fusionne les énergies en Provence
Par De notre correspondant, Jean-Christophe Barla - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3167Les chantiers autour du site de Cadarache où doit être construit le réacteur expérimental ont déjà généré près de 366 millions d'euros de retombées. Mais la Provence manque d'une vraie vision territoriale pour maximiser leurs effets.
Iter deviendra-t-il pour la Provence ce que le synchrotron Soleil est au Plateau de Saclay, dans les Yvelines ? Colin Miège, le directeur de la mission Iter, mandatée par l'Etat pour faciliter l'implantation en France du réacteur expérimental sur la fusion nucléaire, y croit fermement. « Ce projet international doit rejaillir durablement sur l'aménagement du territoire. Nous entrons dans une période cruciale. L'Etat ne peut plus, comme il y a 50 ans pour la création du CEA Cadarache, décider de tout. Les acteurs locaux doivent donc s'accorder sur une vision d'ensemble. Ce ne sera pas facile. Mais c'est indispensable au risque de minimiser l'impact d'Iter sur la région. »
Lancé officiellement le 21 novembre 2006 par la signature, à l'Elysée, du traité Iter par ses 7 partenaires (Union européenne, Chine, Inde, Japon, République de Corée, Russie et Etats-Unis), le projet représente un investissement global de 10 milliards d'euros de la construction à l'exploitation durant 30 ans. Ce montant, évalué en 2001, devrait être revu à la hausse les 18 et 19 novembre prochains par le conseil mondial d'Iter, l'instance de décision des partenaires. En Provence-Alpes-Côte d'Azur, les collectivités territoriales participent au financement à hauteur de 467 millions d'euros. Presque la somme des retombées à ce jour pour l'économie française, alors que tout reste à construire !
« Plus de 365 millions d'euros de contrats de prestations et travaux ont déjà été attribués à des entreprises françaises, dont 101,2 millions d'euros de la part d'Iter Organization (IO), le maître d'ouvrage et futur exploitant du réacteur, explique son directeur, Kaname Ikeda. Plus de 75 % des appels d'offres ont été remportés par des sociétés ayant un siège ou une représentation en Provence-Alpes-Côte d'Azur. » La majeure partie concerne des chantiers de BTP : défrichement, aménagement de voiries, construction de bureaux provisoires et de réseaux divers, terrassement de la plate-forme de 40 hectares vouée à recevoir l'installation et ses utilités (39 bâtiments au total).
Environ 2,5 millions de mètres cubes de terre ont été extraits des collines de Saint-Paul-Lès-Durance. « Plus de 2 000 salariés de 200 entreprises sont intervenus sur ces chantiers. 70 % d'entre eux résidaient dans la région », assure François Gauché, le directeur de l'agence Iter France, l'interface des différentes structures impliquées dans le projet. L'année 2010 verra l'édification des 20 000 m² du siège d'IO, les premiers travaux de fondation du bâtiment « tokamak » et le futur lieu d'assemblage des bobines d'acier du réacteur. Sont également programmés les travaux de clôture du site, d'alimentation électrique et l'achèvement de la station de traitement des eaux...
12 000 personnes autour de Cadarache en 2015
Les 100 km de l'itinéraire d'acheminement des composants les plus volumineux de la future machine seront achevés début 2010. Cette voie à grand gabarit sera empruntée par des convois dont les limites extrêmes atteindront 61 mètres de long, 9 de large et 11 de haut, pour un poids de 900 tonnes. Sa réalisation entre Berre-l'Etang et Cadarache a nécessité 110 millions d'euros d'investissement, une facture alourdie de 30 millions par rapport à l'estimation initiale, vingt-cinq ponts ayant dû être renforcés ou remplacés. Le conseil général des Bouches-du-Rhône prend en charge 72 millions d'euros et l'Etat le solde. Des convois tests l'emprunteront dès 2011.
« Au total, ces réaménagements de routes et pistes, de réseaux électriques et d'éclairage, de modifications de carrefours, d'élagages, etc. auront engendré une centaine de chantiers sur les 16 communes traversées, indique Nadia Fabre, chargée du dossier à la direction régionale de l'environnement, de l'aménagement et du logement. Ils faciliteront le passage des 300 convois exceptionnels prévus durant cinq ans, à raison d'un toutes les dix nuits ». La deuxième tranche de l'école internationale de Manosque sera livrée à la rentrée prochaine. Sur les 280 enfants déjà scolarisés, de la maternelle au lycée, la moitié sont des enfants d'Iter, issus de 21 nationalités.
« IO emploie 400 collaborateurs de 25 nationalités différentes. Nous serons 500 fin 2010, 630 en 2013 », précise Françoise Cazenave-Pendaries, le directeur des ressources humaines d'IO. 46 % vivent dans les Bouches-du-Rhône et 33 % dans les Alpes-de-Haute-Provence. La montée en puissance du projet devrait amener 3 000 à 4 000 personnes en 2013 autour du site, lorsque se dérouleront constructions et premiers assemblages du réacteur. « En y ajoutant l'impact des créations, rénovations et démantèlements d'installations du CEA, 10 000 à 12 000 personnes travailleront autour de Cadarache entre 2013 et 2015 » ajoute Jean-Pierre Roux, le chargé de mission « emploi » à la mission Iter.
Cet apport de population suppose « dès 2010 une stratégie collective en termes de logement, de transport et d'équipements, insiste Colin Miège. Pour l'instant, les choses se déroulent plutôt bien. Mais les tensions peuvent devenir très fortes ». Le gouvernement propose aujourd'hui la création d'un groupement d'intérêt public (GIP), plutôt que le lancement d'une opération d'intérêt national (OIN), un temps envisagé. Une OIN que les élus provençaux trouvaient bien adaptée aux ambitions du projet. Beaucoup expriment donc au mieux leur scepticisme, au pire leur refus d'intégrer un GIP dont ils perçoivent mal les contours et les moyens.
Le conseil régional s'apprête à choisir trois équipes d'urbanistes pour imaginer le futur du Val de Durance. Les lauréats devront réfléchir à l'organisation d'un espace principalement rural où certaines zones ne bénéficient même pas d'une liaison à haut débit ! Autre enjeu majeur : les futurs recrutements des entreprises. Pôle Emploi a déjà traité plus de 400 offres depuis 2008. L'Afpa a identifié 68 métiers industriels qu'Iter mobilisera à un moment ou un autre. Le pôle de compétitivité Capénergies porte, lui, une action collective baptisée Chopin (Capital humain optimal pour Iter et le nucléaire) afin d'aider une quarantaine de PME à préciser leurs attentes.
Structurer la gestion des emplois et compétences
« L'idée est de tendre, à terme, à la structuration d'une gestion prévisionnelle territoriale des emplois et des compétences », explique Jean-Pierre Roux. Un dispositif complémentaire du processus de recrutement fondé sur les règles des organisations internationales, appliqué par IO et l'agence domestique européenne Fusion For Energy (F4E). « Au-delà des nécessités de construction de la machine, IO souhaite développer un centre de recherches international sur la fusion et devenir un pôle d'attraction pour de nouvelles formations de haut niveau et des stages pour des étudiants de tous les pays membres », annonce Kaname Ikeda. Un défi de plus à relever pour la Provence.

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