Intoxication au gaz
Le 22 février 2010 | L'Usine Nouvelle n° 3180
Pour certains, avec les champs de gaz non conventionnel comme Barnett, au Texas, les réserves des Etats-Unis, hier déclinantes, valent désormais celles de la Russie.
Tout semble aller pour le mieux. La Russie, avec son bras armé Gazprom, peaufine chaque jour un peu plus sa stature d'impératrice du gaz. Nouvelle preuve ? L'accord final, le 12 février, entre Moscou et Helsinki sur le passage du gazoduc Nordstream dans les eaux finlandaises. Porté par Gazprom, le hollandais Gasunie, les allemands BASF et E.on, ce projet de 27 milliards de mètres cubes (environ 5 % de la consommation européenne) doit diversifier les routes entre la Russie et l'Europe. Plongeant sous la Baltique sur 1 233 km, il crée une alternative au pays par lequel transitent 80 % des achats européens : l'Ukraine.
Cela amène à un autre motif de fête pour Moscou : la victoire à Kiev du candidat pro-russe Viktor Ianoukovitch. Celui-ci, à peine sa victoire proclamée, a déclaré que c'en était fini des conflits avec son voisin. Il a même lancé l'idée d'une gestion par Gazprom de ses réseaux, une mise sous tutelle volontaire ! Tournée de vodka chez Gazprom. Une de plus car, fin novembre, la Russie avait reçu le soutien de la France (via EdF à hauteur de 10 %) à un autre gazoduc, Southstream. Initié par Gazprom et l'italien ENI, ce tuyau traversera la mer Noire et l'Europe centrale. En évitant là encore l'Ukraine. Depuis l'accord de la Slovénie en novembre, tous les pays concernés ont donné leur feu vert. Si Southstream n'est pas aussi avancé que son cousin du Nord, leurs progrès contribuent cruellement à l'enterrement du projet « européen » Nabucco. Soutenu par l'Union, ce « pipe » est censé acheminer le gaz « non russe » de la Caspienne vers l'Europe via la Turquie et desserrer l'étreinte de Gazprom. Mais le stupéfiant soutien des capitales européennes aux visées russes rend ce tuyau aléatoire.
Bref, que du bon, la Russie. En apparence, car la neige n'est pas si rose. Il y a d'abord la crise qui touche durement Gazprom. Le géant, qui a dû réduire ses investissements, vient de retarder le projet géant de Shtokman, auquel est associé Total. Autre alerte, la connexion des réseaux gaziers du Turkménistan en moins de trois ans avec la Chine, distante de 7 000 km, via un gazoduc inauguré mi-décembre. Pays lige de la Russie pour le gaz, le Turkménistan s'est affranchi (un peu) de son voisin.
Il y a surtout les bouleversements du marché mondial. Avec la multiplication des usines de gaz naturel liquéfié (Qatar, Australie, Etats-Unis...), le gaz devient peu à peu, comme le pétrole, une matière première mobile, réduisant donc l'emprise des fournisseurs. Ajoutons à cela une révolution : le poids croissant du gaz dit non conventionnel. Disséminé dans les schistes, celui-ci n'était pas exploitable voilà vingt ans. Par la grâce des technologies, il l'est devenu. Créant un nouveau paradigme. Ainsi, aux Etats-Unis, 45 % de la production repose désormais sur ce gaz, contre presque rien il y a quinze ans. Pour certains, avec des découvertes comme Barnett, au Texas, les réserves des Etats-Unis, hier déclinantes, valent désormais celles de la Russie. Cette année, la production américaine a même dépassé la russe. De quoi donner des sueurs froides au Kremlin, surtout que cette nouvelle abondance (on parle de cent ans de réserves) pèse sur les prix.
Quant aux 27, plutôt que de courtiser Moscou ou de se lamenter sur leur inexistante politique énergétique (la Russie les a mouchés en refermant le projet de charte de l'énergie en décembre), n'est-ce pas là l'occasion de prendre conscience que, demain, l'intoxication au gaz, ce sera chez Gazprom par excès plutôt que chez eux par carence ?
Pierre-Olivier Rouaud
Rédacteur en chef délégué
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Brésil, Russie, Inde, Chine, les BRIC sont l'avenir de la croissance mondiale. De pays émergents, ils sont désormais les pays dominants. La formation de nouveaux blocs renversent les anciens équilibres mondiaux. Ana Lutzky et Pierre-Olivier Rouaud décryptent les nouveaux enjeux géopolitiques au travers du prisme de l'actualité. L'information du monde pour écouter la planète.

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