Intermarché? 2000 magasins... et 60 usines
Par PAR PATRICK DÉNIEL - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3256ENQUêTE Avec une soixantaine de sites de production, le groupement des Mousquetaires est un acteur majeur de l'agroalimentaire en France. Il vise 4 milliards d'euros de chiffre d'affaires d'ici à 2015.
Il est 16 heures, la production démarre. Quelque 120 personnes s'activent autour des lignes de tartes aux fraises ou d'éclairs au chocolat, à l'atelier de fabrication des crèmes, autour des fours de cuisson... Ouverte en 2001, l'usine Ronde des fraîcheurs, près d'Agen, est l'une des seules pâtisseries industrielles qui travaillent exclusivement en frais. « Il n'existe pas d'équivalent chez les concurrents », se félicite Sandrine Del Sol, la directrice de l'usine. Tartes aux fruits, mille-feuilles, babas au rhum, savarins, flans, tropéziennes, paris-brest... Dans quelques heures, une centaine de références de gâteaux - 3,5 tonnes produites chaque jour - seront dans les rayons d'une bonne partie des quelque 1 780 magasins Intermarché et 365 Netto de France.
L'usine n'appartient pas à un des champions français de l'agroalimentaire mais... au groupement des Mousquetaires. Le numéro trois de la distribution en France, dont le chiffre d'affaires a atteint 35 milliards d'euros en 2010, est l'un des premiers industriels de l'agroalimentaire en France. Le groupe, plus connu sous son enseigne Intermarché, possède une soixantaine d'usines. Ce réseau de PME, structuré autour de six pôles (lire ci-dessus), a réalisé l'an dernier un chiffre d'affaires cumulé de 2,9 milliards d'euros. Ce qui place le groupement de distributeurs à la onzième place du classement des industriels français de l'agroalimentaire. Les Mousquetaires sont ainsi numéro deux de la viande, numéro deux de la charcuterie, numéro trois du foie gras et l'un des premiers embouteilleurs d'eaux et de boissons rafraîchissantes de l'Hexagone. Ils possèdent même une usine de fabrication de couches-culottes et une unité de quincaillerie ! Sans oublier l'investissement de longue date dans la pêche : le groupement est le premier armateur et mareyeur de France. Les usines du groupe produisent ainsi près de 40 % des produits sous marque d'enseigne présents dans les linéaires d'Intermarché (Captain Cook, Monique Ranou, Onno, Claude Léger, Paquito...). Les Mousquetaires sont même le premier fabricant français de produits à marques de distributeurs (MDD).
Le choix d'investir dans l'outil industriel remonte aux origines du groupe. En 1969, près de 80 adhérents, menés par le Breton Jean-Pierre Le Roch, quittent l'enseigne Leclerc pour fonder Intermarché. Visionnaire, Le Roch convainc ses collègues distributeurs de la nécessité de se doter de leur propre outil de production. « Historiquement, le groupement souhaitait sécuriser ses approvisionnements, notamment face à des industriels qui refusaient de les livrer », rappelle Yves Marin, senior manager en charge de la distribution chez Kurt Salmon Associates (KSA). Si l'outil industriel a toujours cette vocation d'indépendance vis-à-vis des fournisseurs, il sert aussi à capter davantage de marge et à obtenir de la souplesse dans l'organisation des enseignes. Le groupement maîtrise aussi les coûts de production de ses MDD. « En étant distributeurs et industriels, nous sommes sur deux métiers qui traditionnellement s'opposent. Cet avantage nous permet de mieux connaître les problématiques de chacun », résume Michel Ortega, adhérent Intermarché à Condom (Gers) et président du pôle industriel depuis 2008, après avoir dirigé Netto, l'enseigne hard-discount du groupe.
Nouvelle génération
L'outil de production est sans doute ce qui a permis à l'enseigne Intermarché de devenir, avec 25 milliards de chiffre d'affaires, la troisième en France, derrière Leclerc et Carrefour. Netto affiche quant à elle 1,2 milliard de ventes. Si d'autres distributeurs ont investi dans un outil industriel [lire page 42], les Mousquetaires sont ceux qui ont poussé la logique de l'intégration le plus loin. Cette stratégie n'a jamais été remise en cause par les équipes qui se sont succédé à la tête du groupement. Y compris la nouvelle génération, qui a pris le pouvoir fin 2010 après un an de guerre des chefs. Moins dogmatique, la nouvelle garde, incarnée par Jean-Pierre Meunier, qui préside désormais la Société civile des Mousquetaires (SCM) en remplacement de Michel Pattou, veut du résultat. L'outil industriel doit donc sans cesse réaffirmer sa pertinence. Et ses résultats : le pôle est un centre de profit, pas question de le faire financer par les 1 350 adhérents. « Le pôle industriel des Mousquetaires fait environ 5 % de marge avant impôt. C'est dans la fourchette basse de l'agroalimentaire », juge néanmoins Yves Marin.
À l'image des spécialistes de la MDD, le groupe est rodé dans la performance industrielle. Il n'hésite pas à déplacer ses lignes et à adapter son potentiel de production au plus juste. Les Mousquetaires investissent quand même entre 80 et 90 millions d'euros dans leur outil industriel chaque année. Par exemple, en 2010, 10 millions ont été consacrés à la rationalisation des activités de transformation des produits de la mer à Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais), en rassemblant les activités de production de Capitaine Houat (filetage et conditionnement) et celles de distribution de la Scamer, jusqu'ici dispersées sur quatre sites. Le groupe a également beaucoup investi en capacités de production dans l'abattage de porcs et dans ses usines de charcuterie. Il a par ailleurs ajouté des lignes à la Laiterie Saint-Père en Loire-Atlantique et dans l'usine de jus de fruits Antartic située dans le Loiret. Le groupe a lancé il y a plus d'un an le programme « Ensemble vers l'excellence » (EVE), afin de renforcer les liens entre les 500 cadres du pôle industriel et de faire davantage travailler ces PME, sur le mode du réseau pour dégager des synergies.
La logique du distributeur est simple : « Nous investissons sur les marchés en croissance, où il existe une forte concentration de fabricants. Notre objectif est d'être parmi les trois premiers du marché », précise Michel Ortega. Comme il est d'usage pour toutes les filiales du groupement, le pôle industriel est dirigé par un tandem formé d'un adhérent et d'un permanent. Michel Ortega est ainsi associé à Christophe Bonno, le directeur industriel, qui a fait ses armes chez Jean Caby et Madrange avant de rejoindre le groupement. Les deux hommes affichent de solides ambitions. Passer le chiffre d'affaires de 3 à 4 milliards d'euros d'ici à 2015 et entrer dans le top 5 des industriels de l'agroalimentaire.
Vendre aux concurrents
« La moitié du milliard d'euros de chiffre d'affaires supplémentaire viendra du groupement, où nous voulons renforcer nos positions en tant que fournisseur leader », détaille Christophe Bonno. En théorie, les 1 350 adhérents du groupement n'ont aucune obligation de commander aux usines du groupe. Celles-ci doivent démontrer qu'elles offrent le meilleur service au meilleur prix. Pour ce faire, le groupe intègre de nouveaux métiers, allant de plus en plus vers les produits élaborés, à plus fortes marges. Témoin, le récent rachat d'une usine de panés et de nuggets de volaille surgelés, d'une capacité de 3 000 tonnes, à Plumelin (Morbihan), repris au volailler Duc. « Nous n'excluons pas des projets de croissance externe ou des partenariats avec d'autres opérateurs où nous serions majoritaires, comme nous avons déjà avec des coopératives » affirme Michel Ortega. Parmi les pistes de développement du tandem : les vins, les produits laitiers, les céréales et la pâtisserie, et éventuellement quelques segments du marché de l'hygiène-beauté.
L'autre moitié du milliard de chiffre d'affaires supplémentaire attendu viendra de l'extérieur. Déjà, l'outil industriel réalise 15 % de ses ventes hors du groupement, notamment à l'export, ou avec des ventes en B to B aux industriels de l'agroalimentaire. Michel Ortega et Christophe Bonno veulent porter ce chiffre à 30 %. Car les Mousquetaires entendent aussi produire pour des enseignes directement concurrentes d'Intermarché. C'est déjà le cas dans le secteur de la charcuterie, où le groupement a déjà remporté des appels d'offres de MDD : les Mousquetaires produisent ainsi du jambon et des rillettes pour la marque d'Auchan, des andouillettes pour Carrefour et Dia, et du saucisson pour Casino ! Les Mousquetaires ont aussi investi dans une centrale d'achat européenne avec l'allemand Edeka et l'espagnol Eroski : l'outil industriel peut aussi se renforcer dans ce débouché.
Des innovations simples
Le pôle industriel veut aller plus loin. « Les MDD innovent peu, juge Christophe Bonno. Longtemps, elles se sont contentées de proposer des copies des marques nationales. Par rapport à d'autres pays européens, la France a un déficit de MDD premium positionnées sur le haut de gamme et l'innovation. » Le directeur industriel veut que ses usines soient force de proposition. En mars, à Paris, lors du dernier salon MDD Expo, le groupement présentait une centaine de nouveaux produits, résultat d'un challenge d'innovation de quatre mois organisé au sein des soixante usines. Christophe Bonno n'a pas de service de R et D à proprement parler, et il n'en veut surtout pas ! « Nous avons une ou deux personnes qui font de la R et D dans chaque usine, et nous voulons garder ce fonctionnement permettant la flexibilité. Nous avons demandé à chaque site des innovations simples, des produits qui fonctionnent tout de suite », détaille le directeur industriel.
Certains produits frappent par leur originalité : un mojito sans alcool, des biscottes aromatisées, des plateaux de légumes pour l'apéritif, des pizzas à pâte colorée, des sushis de viande... Une douzaine de ces nouveautés ont d'ores et déjà été adoptées pour les marques d'Intermarché. Pour les autres, elles sont disponibles pour d'éventuels clients-concurrents d'Intermarché. Qu'on se le dise !
VIANDES 42 % du CA Le groupe possède quatre abattoirs et quatre ateliers de découpe qui ont produit en 2010 environ 260 000 tonnes de viande, vendues notamment sous la marque Jean Rozé.
CHARCUTERIE 16 % du CA Le pôle carné, qui produit 100 000 tonnes de viande par an, est implanté sur neuf sites, dont sept de charcuterie, un abattoir de canards gras et un site de surgélation. LAIT-ÉPICERIE NON-ALIMENTAIRE 14 % du CA Douze unités de production (conserves, compotes, confitures, huiles, sauces, yaourts, fromages...) et quatre sites non-alimentaires (fleurs et plantes, couches-culottes, quincaillerie). BOISSONS 11 % du CA Avec treize sites, le groupe a produit en 2010 quelque 670 millions de cols. Il est présent dans le vin, les jus de fruits et sodas, ainsi que dans l'eau minérale et l'eau de source. CÉRÉALES 9 % du CA Chaque jour un million de baguettes sortent des quatre boulangeries industrielles. Le groupe possède des sites de production de céréales de petit déjeuner, de pain de mie et de viennoiseries, de biscuits, biscottes et de pâtisserie fraîche. TRAITEUR-MER 8 % du CA Les trois sites de traiteurs produisent des pizzas et des sandwiches, des salades et des plats cuisinés. Deux usines se consacrent aux produits de la mer, au saumon fumé et aux surimis et aux produits à tartiner.
DÉCATHLON FABRIQUE SES VÉLOS EN FRANCE Novembre 2010, Oxylane, propriété de Décathlon, inaugure à Lille son B'Twin Village, dédié à sa marque de vélo. Le village comprend l'usine d'assemblage Mknix. Il en sort un vélo toutes les 60 secondes, à un prix plus compétitif quecelui de l'usine chinoise du groupe. Oxylane possède un autre site à Passy (Haute-Savoie) employant 180 personnes à la conception et la fabrication de produits aux marques Quechua, dédiée au camping, et Wed'ze, pour les sports de glisse. LECLERC, POIDS LOURD DES VIANDES Michel-Édouard Leclerc est un industriel discret. Il a investi en 2005 dans une société d'embouteillage d'eau de source, Aquamark, dans le Puy-de-Dôme. Le groupement est aussi un poids lourd de la viande au travers des sites abattoirs de porcs et bovins Kermené (630 millions d'euros de chiffre d'affaires), tous situés en Bretagne. Le groupement s'est diversifié dans la charcuterie et les plats élaborés et a pour projet de construire une unité de conditionnement de produits de la mer à Castelnaudary (Aude). LAPEYRE PRODUIT LUI-MÊME 50 % DE SES VENTES Onze usines en France et une usine en Roumanie pour approvisionner ses 140 magasins. Lapeyre, racheté en 1996 par Saint-Gobain pour constituer son pôle distribution, a regroupé ses sites de production dans le pôle Lapeyre Industries. Chaque site est spécialisé par produit : vérandas, escaliers, cuisines et salles de bains... Plus de la moitié des produits vendus par le distributeur sortent de ses propres usines. CARREFOUR, PRÉSENT DANS LE VIN Le distributeur possède une filiale dédiée à l'achat et au conditionnement du vin, Prodis, basée à Bordeaux. Elle compte six usines de conditionnement, notamment pour les vins sous la marque propre de l'enseigne, Augustin Florent, positionnée sur les vins de pays. Les difficultés que traverse le groupe pourraient raviver les rumeurs de cession qui courent depuis plusieurs années.
DANONE MISE SUR LES « YAOURT BARS » Le groupe de Franck Riboud a ouvert quatre bars à yaourts en région parisienne, notamment dans le centre commercial de Rosny 2 (Seine-Saint-Denis). La filiale professionnelle de Danone testera pendant un an une formule adoptée en Espagne, afin d'inciter le consommateur à manger des yaourts en dehors de son domicile. Les Danone bar pourraient se développer sous forme de franchise. NESPRESSO, LA PÉPITE C'est le modèle pour les industriels de la grande consommation qui rêvent de s'affranchir de la grande distribution. Après un premier échec dans le secteur professionnel (bars, hôtels, restaurants), Nestlé décide de développer les dosettes Nespresso via internet et un réseau de boutiques ultra-select dans les grandes capitales européennes. Résultat : vingt-cinq ans après son lancement, Nespresso est une pépite dont le chiffre d'affaires atteint 2,7 milliards d'euros dans le portefeuille du géant suisse, et offre une rentabilité proche de celle de l'industrie du luxe... CHANTELLE A PRIS GOÛT À LA DISTRIBUTION 1995 : le groupe de lingerie Chantelle se lance dans la distribution et crée la chaîne de lingerie Darjeeling. Celui qui est devenu, avec 340 millions d'euros de chiffre d'affaires, le leader français des sous-vêtements féminins, prend un gros risque. Et il y prend goût : en 2006, il rachète à PPR l'enseigne Orcanta. En juin, il a fait l'acquisition de la marque Chantal Thomass pour la distribuer dans ses magasins. Le groupe réalise 35 % de ses ventes dans ses 195 boutiques. Et s'attaque au marché allemand avec ses propres magasins. GUY DEGRENNE SE LANCE SUR INTERNET L'e-commerce est aussi un moyen d'échapper à la distribution. Comme de nombreux industriels, le fabricant d'arts de la table a lancé il y a moins d'un an son site de vente en ligne, pour compléter son réseau de magasins. Il a dû intégrer une logistique au sein de l'usine de Vire (Calvados), embaucher du personnel pour animer le site, et négocier avec un transporteur pour l'acheminement des quelque 1 400 références vendues sur le site.

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