Industriels et (discrets) banquiers

Par  - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3292

  Face à la déroute des banques européennes, EADS envisage de devenir banquier à la place de son banquier. Il n'est pas le seul : d'autres grands groupes préfèrent garantir eux-mêmes leurs dépôts.

Le 31 mai, lorsque, en réponse à un actionnaire, Hans Peter Ring, le directeur financier d'EADS, avoue réfléchir à demander un agrément bancaire, les banquiers du groupe ont dû avoir des palpitations. Prises dans la tourmente financière, les banques européennes ont vu leur valorisation boursière dégringoler. Au même rythme que leur « rating » auprès des agences de notation... De quoi inquiéter leurs clients industriels, qui craignent aujourd'hui qu'une crise de liquidités ne les paralyse. Depuis un an, ils réfléchissent aux meilleurs moyens de sécuriser leur cash. Et quand, comme EADS, on dispose de près de 11 milliards d'euros de liquidités, la question devient cruciale ! « Cette trésorerie est sérieusement mise à contribution dans le groupe, pour financer l'entrée en production de l'A350 ou la montée en cadence de la production, explique Bruno Goutard, le conseiller sectoriel en charge de l'aéronautique chez Euler Hermes. Compte tenu de son caractère stratégique pour l'entreprise, il n'est pas surprenant qu'EADS veuille sécuriser sa liquidité face aux incertitudes sur le monde bancaire. »

Le constructeur aéronautique ne serait d'ailleurs pas le premier à emprunter cette voie. Des constructeurs automobiles aux spécialistes de l'informatique (IBM, Bull), en passant par la grande distribution (Carrefour, Auchan, Casino), sans oublier des industriels comme L'Oréal et sa filiale Regefi (Banque de réalisations, de gestion et de financements) ou General Electric, avec GE Capital, chacun détient en effet sa banque captive.

Avec un avantage de taille. La licence bancaire donne un accès direct à la Banque centrale européenne (BCE) pour déposer en sûreté des liquidités. Depuis le début de la crise, les banques (traditionnelles et captives confondues) y ont mis à l'abri près de 700 milliards d'euros de cash chaque jour. En toute discrétion. « Près de 6 000 banques et sociétés de crédit ayant le statut de banque peuvent faire des dépôts à la BCE, explique-t-on au sein de l'institution francfortoise. Nous ne faisons pas de distinction en fonction de leurs actionnaires. » Siemens, qui a créé sa filiale bancaire Siemens Financial Services en 2010, aurait déposé près de 6 milliards d'euros à l'été 2011, sans jamais vouloir le confirmer. « Le placement à la BCE est totalement sûr, mais il est faiblement rémunéré, prévient Nicolas Darbo, associé au cabinet de conseil financier Accuracy. C'est vraiment quand vous jugez que le système bancaire est en difficulté que vous l'utilisez. »

 

Soutenir les activités

Mais plus que la sécurité, les captives donnent aussi accès à des sources de financement hors de portée des simples entreprises, tout en optimisant les coûts de gestion de leurs flux de liquidités. La BCE prête en effet aux établissements bancaires à des taux bien plus faibles que n'importe quel autre type d'emprunt. « L'une de nos sources de financement, moins prépondérante que les autres, consiste à emprunter à la BCE, confirme Hervé Miralles, le PDG de Crédipar, la filiale française de la banque de PSA Peugeot Citroën. Nous avons répondu à l'appel d'offres de la Banque de France sur le prêt LTRO (Long term refinancing operation). » De même, les captives peuvent procéder en direct à des opérations de titrisation de créances pour se financer sur les marchés. « C'est toujours possible de le faire par l'intermédiaire d'une banque traditionnelle, mais c'est plus cher », souligne Nicolas Darbo.

Toutefois, à l'Autorité de contrôle prudentiel (ACP) qui délivre l'agrément bancaire en France, on se veut ferme. « L'accès à la BCE est une motivation que l'on sent poindre dans certaines sociétés, confie Didier Pény, le directeur des agréments. Mais cela ne suffit pas pour obtenir un agrément. Il faut exercer une réelle activité bancaire. » À l'image des captives des constructeurs automobiles, dont l'objet principal est d'apporter une solution clé en main au client (produit et financement). « Nous sommes une banque, mais des vrais banquiers chez RCI il y en a peu !, ironise Philippe Buros, le directeur commercial de l'organe financier de Renault. Nous sommes plutôt des commerciaux. Toute notre activité vise à soutenir le business automobile du groupe. » Cet argument de l'aide à la vente, Siemens l'a aussi invoqué lorsqu'il a créé son outil financier. Face à la difficulté pour ses clients de trouver des financements bancaires, l'industriel allemand a décidé de prendre les choses en main. Une solution qui pourrait aussi tenter l'industrie aéronautique. Boeing, aux États-Unis, dispose déjà de son bras financier, Boeing Capital. EADS, de son côté, s'était alarmé, l'été dernier, des risques d'assèchement des crédits pour les compagnies aériennes du fait des difficultés des banques françaises à se financer en dollars. Depuis, la situation s'est tassée, les banques asiatiques et américaines ont compensé le retrait des banques européennes. Mais le risque demeure latent et une éventuelle « Banque EADS » pourrait aider les compagnies aériennes à financer leurs flottes. « Sur le long terme, ce n'est pas complètement irrationnel, estime Bruno Goutard. Car, du fait de Bâle III, les financements bancaires à long terme pourraient être de toute façon plus difficiles à obtenir. »

 

Générer des bénéfices

D'autant qu'il s'agit aussi d'un moyen de générer des bénéfices conséquents pour les industriels. Avec 761 millions d'euros de revenus, RCI banque a contribué pour 70 % à la marge opérationnelle de Renault. « Nous avons deux objectifs qui sont égaux : l'aide à la vente et la rentabilité », résume Philippe Buros. Devant ces perspectives alléchantes, des captives ont même pris de l'ampleur par rapport au métier d'origine du groupe. Tel GE Capital qui fonctionne de manière totalement indépendante des activités industrielles de General Electric, en finançant des matériels de toute marque et de toute nature - de l'immobilier aux flottes automobiles. Siemens Financial Services suit le même chemin, en proposant des crédits d'investissement dans les secteurs de de l'énergie, de la santé et des infrastructures.

Reste que ces filiales financières doivent se soumettre à un environnement bancaire en pleine mutation. Les ratios de Bâle III s'appliquent en effet aussi bien aux captives qu'aux banques traditionnelles. Avec une différence de taille : les captives n'engrangent pas de dépôts et ont donc du mal à satisfaire les ratios de liquidités. Renault espère avoir trouvé la parade, en lançant son livret d'épargne, Zesto, en février. Résultat : 170 millions d'euros collectés en un mois et demi ! PSA envisage de lui emboîter le pas. « Nous avons l'expérience des dépôts au travers de la Sofib, notre activité de financement des concessionnaires », rappelle Hervé Miralles. Mais le timing aurait pu être meilleur. Le doublement des plafonds du Livret A risque de faire une sérieuse concurrence aux captives... Sans parler du livret épargne industrie !

Agrément bancaire, mode d'emploi

« Une banque ne peut pas être un démembrement de la direction financière », prévient Didier Pény, le directeur des agréments à l'Autorité de contrôle prudentiel (ACP). Le dossier de demande d'agrément doit justifier d'une véritable activité de banque (collecte de dépôts, octroi de crédits) et présenter un business plan sur trois ans. L'industriel doit montrer patte blanche : prouver son expérience dans le domaine financier et sa capacité à doter sa banque de moyens suffisants. Le capital minimum requis est de 5 millions d'euros, mais suffit rarement. Une demande bien ficelée peut aboutir en trois mois, délai qui peut vite monter.

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