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Industriels, attention, on vous espionne !

Par Agathe Remoué * « Les Secrets de la guerre économique », Seuil, Mai 2004 - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 2963

L'alerte déclenchée chez Valeo rappelle aux industriels que l'information est le nerf de la guerre économique et qu'il est essentiel de la protéger.

Vendredi 29 avril, une étudiante chinoise en stage au sein de la division thermique de Valeo est incarcérée pour avoir sorti des informations sensibles de l'entreprise. Même si la fraude n'est pas avérée, l'affaire fleure bon l'espionnage industriel... et inquiète les entreprises. « Nombre d'entre elles nous ont contactés sur le sujet ces derniers jours », confirme Jean-Renaud Fayol, directeur des opérations d'Intelligence économique de la société Geos, spécialisée dans la gestion des risques. Paranoïa ? « Il ne faut pas se leurrer, nous sommes en guerre économique, une guerre dont le nerf est l'information », martèle Ali Laïdi, chercheur à l'Iris (Institut de relation internationale et stratégique), auteur d'un ouvrage sur le sujet *. S'il est clair que les multinationales des secteurs stratégiques sont les plus exposées, les PME à fort contenu technologique ne sont pas à l'abri. « Après l'ère internet et le zéro usine, l'innovation revient au coeur des enjeux économiques. L'hypercompétitivité incite certains pays à prendre des raccourcis pour obtenir l'information nécessaire à leur développement industriel », affirme Philippe Clerc, directeur Intelli- gence économique, innovation à l'ACFCI.

Un phénomène difficile à chif- frer. « Il s'agit là d'un domaine extrêmement secret, sur lequel les entreprises rechignent à communiquer », confirme Jean-Michel Arlandis, associé d'Ernst & Young. L'Allemagne a quand même tenté l'exercice. Une étude commandée par le forum sécurité de la région de Baden-Württemberg, menée auprès de 400 sociétés, évalue les conséquences de l'espionnage industriel pour les PME allemandes à quelque 50 milliards d'euros par an.

Rien n'arrête les moins scrupuleux et les plus décidés

Si les instigateurs de l'espion- nage peuvent être des mafias ou des puissances étrangères, ils peuvent tout aussi bien être des concurrents locaux pressés d'en découdre ! « Sur des secteurs mûrs, les parts de marché s'arrachent et alors tous les coups sont permis », constate Jean- Renaud Fayol. « En France, nous sommes très en retard dans la connaissance de nos vulnérabilités dans le domaine », regrette Philippe Clerc. Certaines sociétés, un peu plus précautionneuses que d'au- tres, protègent farouchement leurs prototypes. Mais elles oublient parfois que se faire voler ou laisser filtrer des informations stratégiques, comme les prix ou les campagnes de lancement, peuvent aussi les fragiliser.

Les experts de l'intelligence économique s'accordent à dire que 80 % de l'information intéressante est en accès libre, sur les salons, par la presse ou bien sur internet. Pour acquérir les 20 % d'information tenues secrètes, des moyens douteux ou franchement illégaux sont nécessaires. Et rien n'arrête les entrepreneurs les moins scrupuleux et les plus décidés.

« Depuis que je m'intéresse à la question, à part l'homicide, j'ai tout vu », constate Ali Laïdi. Et les méthodes de barbouze existent en- core. « Il nous arrive régulièrement de détecter des micros dans des entreprises qui ont soudain vu des marchés ou des clients leur échapper ou leurs revenus stagner curieusement », révèle Charles Dmytrus, gérant de la société d'enquête marseillaise Cabinet Blanc. Méfiance aussi en cas de cambriolages. Leur but n'est pas toujours l'enrichissement ! Ali Laïdi cite ainsi une société agroalimentaire spécialisée dans la confection de soupes qui, peu de temps avant le lancement d'un nouveau produit, a vu ses locaux visités, un camion dévalisé, ses parkings observés... la concurrence a vite été identifiée comme responsable.

Le vol peut être dirigé contre les locaux de l'entreprise. Mais aussi contre ses salariés. Méfiance, donc, pendant les déplacements : « Dans certains pays, les chambres d'hôtels des hommes d'affaires sont régulièrement visitées », prévient Jean-Renaud Fayol, qui recommande de n'y laisser traîner aucun document sensible. Des pratiques qui ne touchent pas seulement les grands industriels : « Des inventeurs ou des petites entreprises de la région ont ainsi été victimes de concurrents malhonnêtes », confirme Yves Conversano du cabinet Académie de recherches et d'investigations de Montpellier.

La forte progression des moyens de communication est bien évidemment source de fuites ou d'intrusions. Un rapport d'Ernst & Young sur la sécurité des systèmes informatiques montre que, globalement, la sensibilité et les actions contre ces risques sont moins fortes en France que dans le reste du monde. La moitié des sociétés interrogées n'a même pas répertorié les informations sensibles. « Il est plus facile de pirater un ordinateur ou de voler un disque dur que de repartir avec des plans de 4 mètres carrés sous le bras », ironise Laurent Decognet, chez Carism, un bureau d'analyse compétitive spécialisé dans l'automobile. Cet ancien salarié de PSA reste persuadé que l'espionnage est quotidien dans le secteur. « Ce n'est pas en photographiant le modèle dès qu'il sort que vous arrivez à faire des copies aussi précises que celles que l'on observe parfois chez des concurrents. Des plans techniques sont nécessaires », insiste-t-il. Les salariés de la société de veille économique Knowings ont ainsi intercepté un sous-traitant tentant de récupérer les codes source de leurs programmes à travers le réseau. « C'était un récidiviste, explique Patrick Michels, le fondateur de Knowings. Nous avions travaillé avec lui jusqu'à ce que nous réalisions qu'il nous volait des codes et tentait de les vendre pour son propre compte ! »

Le maillon faible reste l'humain

« Même les sociétés sensibilisées à la question commettent des erreurs : elles cryptent leurs mails, mais les salariés n'éteignent pas leur ordinateur : cela ne sert à rien de mettre des portes blindées si vous laissez les fenêtres ouvertes », s'insurge Marc Leviels du cabinet d'experts en propriété intellectuelle Regimbeau, habitué à manipuler des données sensibles. Menaces technologiques encore : les téléphones portables qui filment ou prennent des photos. Les constructeurs eux mêmes ne s'y trompent pas. Le coréen Samsung en interdit l'usage sur tous ses sites de production.

Quelles que soient les protections mises en place sur les systèmes d'information, le maillon faible reste l'élément humain. Le B.A.BA de l'espionnage industriel ? Implanter des salariés complices ou bien des stagiaires. Même les écoles se méfient désormais. Pour éviter les fuites, l'Ensam réfléchit à délimiter des zones sensibles au sein de ses laboratoires clés. « Il n'est pas difficile de glaner de l'information au coeur d'une entreprise : il suffit de monter une société de gardiennage ou de nettoyage ! », rappelle Jean-Marie Glorieux, fondateur du cabinet d'enquêtes Adrer. Et le détec- tive privé de conseiller de prendre le maximum de références sur tout salarié embauché... même si la question reste délicate en France. « Un client parisien nous avait mandatés pour prendre des informations sur le dirigeant pressenti de sa filiale toulousaine. Notre verdict : son candidat au profil le plus parfait flirtait avec le grand banditisme ! »

Un bon vieux truc : faire les poubelles !

Les salariés en place, par mécontentement ou besoin d'argent, peuvent être incités à dérober des documents par une tierce partie. « Des salariés volent bien des véhicules, pourquoi pas des plans ? », interroge Laurent Decognet, de Carism. La plus grosse affaire d'espionnage industriel en Corée impliquait des salariés de Samsung Electronics et de LG Semicon, accusés d'avoir vendu des technologies à des fabricants de puces taiwanais. Pas de salarié volontaire sur le site ? Qu'à cela ne tienne, les manipulateurs de l'ombre n'hésitent pas à recourir au chantage pour obtenir ce qu'ils souhaitent. « Un client nous a demandé de dénouer une affaire de ce type, se souvient Jean-Renaud Fayol chez Geos. L'un de ses cadres expatrié en Russie avait admis avoir été pris en photo dans des lieux douteux et approché par des concurrents. Il a fallu le rapatrier. »

A l'origine de ce genre de malversations, des anciens spécialistes du renseignement peu scrupuleux, mandatés par des concurrents malhonnêtes. « Dans certains pays, comme la Russie, des anciens des services secrets approchent quasi systématiquement les sociétés qui débarquent pour leur proposer d'aller à la pêche aux infos chez les concurrents », constate Jean- Renaud Fayol.

Si de telles méthodes manquent de finesse, il en est d'autres plus subtiles et redoutablement efficaces. Un bon vieux truc qui a fait ses preuves : faire les poubelles. « Parfaitement légal ! », déplore Christian Harbulot, directeur de l'Ecole de guerre économique. « C'est en croisant les documents trouvés dans les corbeilles et les informations obtenues en se faisant passer pour des analystes que des salariés de Procter & Gamble, aux Etats-Unis, ont réussi à se procurer le plan de lancement des nouveaux produits d'une gamme capillaire d'Unilever », raconte Ali Laïdi de l'Iris. Une opération déjouée par la direction de P & G qui a licencié les auteurs du méfait et promis de ne pas utiliser les informations obtenues.

Un bon moyen de connaître les prix proposés par la concurrence et les technologies utilisées : l'appel d'of- fres bidon. Autre pratique, tout aussi limite et à plus petite échelle : le faux entretien d'embauche. « C'est courant, confirme Patrick Michels de Knowings. Les candidats sont prêts à se faire valoir en donnant tout un tas d'information sur leurs clients, leurs prix, les marchés... » A l'inverse, la fausse candidature permet également de glaner nombre d'informations, une pratique dénoncée dans nos colonnes par le chasseur de têtes Jean-Claude Lasanté (n°2958, 7 avril 2005). Pour détourner à son profit des compétences et du même coup déstabiliser l'adversaire, rien ne vaut le débauchage massif. Selon Ali Laïdi, dans le groupe Philips, l'hémorragie en 2000 de chercheurs du site de Montrouge vers un concurrent britannique a précipité la chute du site du Mans, le seul du groupe en Europe à fabriquer des téléphones portables.

Sensibiliser les salariés à l'importance de l'information

Plus légal, quoique douteux : utiliser la propension des salariés à trop parler en toutes circonstances et à commettre des négligences lourdes de conséquence. Déjeunant à proximité du lieu de présentation d'un appel d'offres, Patrick Michels a eu la bonne surprise de voir s'installer à côté de sa table les principaux concurrents de sa société. Mauvaise idée : ces derniers ont décidé de répéter leur présentation, détaillant chiffres, forces et faiblesses de leur offre... « Fréquentez les TGV ou les lignes d'avion Paris-Genève, au moment du salon automobile : la masse d'informations que vous pouvez obtenir est effarante ! », suggère Laurent Decognet.

Salariés, sous-traitants, assureurs, banquiers, clients, concurrents... l'information circule de plus en plus et de plus en plus loin. « Il est crucial de faire des audits de toute la chaîne pour compren- dre ses points faibles », martèle Philippe Clerc à l'ACFCI. « Avant tout, du bon sens, répète Jean-Michel Arlandis, d'Ernst & Young. Sensibilisez vos salariés à l'importance de l'information. » Pour qu'ils la gardent bien... ou la recueillent !

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