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Incinération des déchets ménagers Les vraies questions

Par Agathe Remoué - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3140

1 Quels sont les risques pour la santé ? 2 Faut-il des capacités supplémentaires en France ? 3 Pourquoi les associations environnementales veulent-elles un moratoire ? 4 La réglementation encourage-t-elle ce choix ?

Alors que le projet d'incinérateur de Marseille est finalement relancé, la filière d'incinération des ordures ménagères marque, en France, un coup d'arrêt. L'opposition locale a fait définitivement tomber à l'eau les projets en cours, comme celui de Clermont-Ferrand. Les ONG demandent un moratoire sur les nouvelles capacités et aucune collectivité ne semble prête à les affronter. Si, depuis la mise aux normes, les incinérateurs ne devraient plus être à l'index à cause des risques pour la santé, les directives européennes et le Grenelle incitent à accélérer les programmes de prévention et de tri. Une fois ces efforts fournis et les plans départementaux révisés, la gestion des déchets ultimes reviendra à l'ordre du jour.

1-Les incinérateurs actuels sont aux normes

« Il n'est pas si loin le temps où, chez nous aussi, les enfants jouaient dans les décharges », rappelle Marc Cheverry, le chef du département gestion optimisée des déchets au sein de l'Ademe. Quant aux premiers incinérateurs, c'étaient « plutôt des grandes chaudières dans lesquelles on brûlait des déchets sans trop de tri préalable et qui dégageaient dans l'atmosphère quantité de dioxines, de suies d'im-brûlés, de métaux lourds... », confirme Denis Zmirou-Navier, professeur de santé publique à la faculté de médecine de Nancy. « Heureusement, notre connaissance du risque a augmenté », poursuit Marc Cheverry. Mais sa traduction dans les faits a pris du temps.

En 1991 et en 2000, deux directives européennes sont venues encadrer et limiter les rejets de polluants. Des études épidémiologiques récentes confirment que ces limitations étaient indispensables. Un rapport de l'Institut de veille sanitaire, publié en 2008, agrège des résultats d'études menées autour de seize incinérateurs français. A Besançon, l'étude épidémiologique autour de l'usine, modernisée depuis, a confirmé un risque accru de cancer dans les zones de retombée des fumées. Et si les tests menés autour de l'incinérateur controversé de Gilly-sur-Isère (Savoie) n'ont pas montré d'excès de maladies, ils ont confirmé une accumulation locale de dioxines dans les oeufs et les produits laitiers.

Le problème vient de la lenteur de la France pour mettre son parc d'incinérateurs aux normes. « En janvier 2009, les collectivités locales pensaient qu'il y aurait des délais supplémentaires pour réaliser ces investissements », indique Thierry Gosset, le directeur traitement chez Veolia Propreté. Fin 2005, Nelly Olin, alors ministre de l'Environnement, tapait du poing sur la table et imposait l'accélération de la rénovation du parc. Les unités trop chères ou difficiles à adapter ont alors fermé. Le coût de mise aux normes, selon l'Ademe, s'est élevé à 750 millions d'euros. Mais l'opération a donné des résultats : les émissions moyennes de dioxines d'une usine sont passées de 1 095 grammes par an en 1995 à moins de 20 grammes actuellement. Pour ne pas laisser planer de doute sur le suivi des émissions, le syndicat des professionnels de la valorisation des déchets s'est engagé la semaine dernière à mesurer régulièrement les émissions et à communiquer les résultats au public.

RESTE À ENCADRER L'USAGE DES RÉSIDUS SOLIDES

Mais les associations environnementales restent mobilisées sur la question des mâchefers, ces résidus solides de la combustion. Trois millions de tonnes de mâchefers sont générées en France chaque année. Après traitement ou vérification de la stabilité des polluants qu'ils pourraient contenir, deux millions de tonnes sont réutilisées dans les travaux publics, comme remblais. Un usage que les associations veulent restreindre ou mieux contrôler. Le projet de loi sur le Grenelle prévoit d'encadrer la question.

2-Remettre à plat la gestion des déchets

« Il n'y a pas besoin de capacités d'incinération de déchets ménagers supplémentaires », constate Thierry Gosset, le responsable traitement de Veolia, qui gère 46 incinérateurs dans l'Hexagone. « Il n'y a pas qu'une seule filière de traitement, l'incinération n'est qu'un maillon de la chaîne », poursuit l'industriel.

Trier davantage, et mieux, est une voie de progrès. Avec une trentaine de projets en cours de maturation en France, le tri mécanobiologique (TMB) emporte actuellement l'adhésion, souvent dans des communes où les projets d'incinération sont tombés à l'eau. L'idée - séduisante - du TMB est d'obtenir des flux homogènes de déchets (fermentescibles, plastique, métaux...) à partir de masses de déchets non triés. C'est notamment un moyen de récupérer les déchets verts (issus des jardins) et organiques sans imposer un tri de plus aux citoyens. Atout mis en avant : les déchets organiques peuvent produire de l'énergie par méthanisation et les déchets verts peuvent être compostés. Mais l'efficacité énergétique doit être améliorée et les déchets non triés compliquent l'obtention de compost de qualité. L'inconvénient majeur reste que 40 à 60 % du tonnage entrant dans ces unités devront quand même être enfouis ou incinérés.

« Attention aux effets de mode », prévient Gilles Vincent, d'Amorce, association d'industriels et de collectivités intéressés par la gestion des déchets et des réseaux de chaleur. Il n'y a pas de technologie miracle.

MIEUX RÉPARTIR LES FLUX

Pour progresser dans la prévention et le tri, les plans départementaux de gestion des déchets vont devoir être revus. L'occasion d'identifier les régions en déficit de capacités de traitement et celles qui, au contraire, cherchent à approvisionner en déchets leurs centres de tri ou d'incinération. Et de les mettre en relation. « Le Grenelle est une fantastique opportunité de définir de nouveaux territoires de pertinence », espère Philippe Dufourt, le directeur général de Novergie, filiale de Suez Environnement. Le département n'est plus nécessairement l'échelle appropriée à la gestion des déchets. Une telle remise à plat du paysage des déchets permettra aussi de corriger des aberrations, comme de transporter des déchets sur des centaines de kilomètres pour alimenter l'incinérateur de son territoire alors qu'il en existe un à proximité, dans le département voisin. Il faudra alors réétudier la gestion des déchets ultimes et se reposer la question de l'incinération et de la gestion des décharges.

3-Vers un accord général sur le tri

Si les industriels ne réclament pas à grands cris de nouvelles capacités, les associations comme France Nature Environnement (FNE) ou le Centre national d'information indépendante sur les déchets (Cniid) veulent carrément un moratoire. Principe de précaution oblige, elles maintiennent que les risques sur la santé ne sont pas écartés, malgré la modernisation des installations. Elles dénoncent toujours le faible taux de valorisation énergétique du parc et, surtout, craignent que l'incinération devienne un « aspirateur à déchets ». En effet, pour fonctionner efficacement, les fours doivent être alimentés en continu et donc recevoir chacun leur centaine de milliers de tonnes annuelle. « Cela n'incite pas les collectivités à trier mieux leurs déchets », souligne Franck Noulin, spécialiste de la question pour FNE. Les associations ont notamment pointé les contrats d'approvisionnement qui liaient certaines communes aux gestionnaires d'incinérateurs en garantissant les tonnages fournis. « Nous avons profité du Grenelle pour faire disparaître totalement ces clauses, affirme Gilles Vincent, d'Amorce : elles n'existent plus sur les anciens contrats et sont désormais interdites. »

« Nous allons devoir chercher des capacités supplémentaires pour notre incinérateur de Colombelles », admet toutefois Jean-François Le Querler, le président du syndicat pour la valorisation et l'élimination des déchets de l'agglomération caennaise (Syvedac). Comme les collectivités trient mieux - notamment les déchets verts -, les quantités arrivant à l'incinération baissent. Selon le Syvedac, il n'est pas question de récupérer des déchets qui pourraient être triés, mais des tonnages qui allaient auparavant en décharge.

Les associations ont d'autres objections. Selon elles, pour obtenir des produits au pouvoir calorifique intéressant, les gestionnaires d'incinérateurs n'ont pas intérêt à bien trier certains éléments. Argument contré par les industriels : certes, les papiers et les cartons disparaissent de l'approvisionnement. Mais « avant, nous recevions beaucoup de déchets verts. Leur taux d'humidité était une vraie calamité pour les incinérateurs ! Avec un meilleur tri, le pouvoir calorifique de ce que l'on brûle a plutôt augmenté ces dernières années », affirme Jose de Freitas, le directeur industriel de Novergie.

RÉDUIRE LA PART DES DÉCHETS RÉSIDUELS DE 30 À 5 %

Finalement, tout le monde semble donc d'accord pour mieux trier et davantage valoriser. « Actuellement, on estime que 30 % des déchets collectés ne sont pas valorisables. On devrait pouvoir atteindre 5 % en améliorant les tris existants (plastiques, DEEE...) et en développant de nouvelles technologies », insiste Dany Dietmann, le maire de Manspach. La commune alsacienne est contre l'incinération à tout prix : « Tout ce qui est brûlé est perdu. Il faut mettre en décharge uniquement ce qu'on ne sait pas recycler. Un jour, nous irons y chercher ce que nous aurons appris à valoriser. » Aussi étonnante qu'elle paraisse, cette idée de pratiquer une « archéologie rudologique » n'est pas écartée par les grands gestionnaires de centres d'enfouissement.

4-L'incinération, dernier recours selon la réglementation

La dernière directive européenne en date sur les déchets (17 juin 2008) ambitionne de faire de l'Europe une « société de recyclage ». Elle est ainsi censée préciser dans quel cadre l'incinération sera considérée comme de la valorisation. Condition sine qua non : l'efficacité énergétique de l'opération doit être élevée. Mais l'ambiguïté de la définition de la valorisation est dénoncée par les associations.

Il est vrai qu'il reste sur ce point des marges de progrès. Les rendements des installations générant seulement de l'électricité restent faibles et valoriser la vapeur ou la chaleur demande de monter un partenariat avec des industriels locaux ou de s'accoler à des réseaux de chaleur urbains.

L'EFFICACITÉ ENERGÉTIQUE DU PARC DEVRAIT DOUBLER

Ainsi, l'incinérateur de Caen chauffe 10 500 personnes dans l'agglomération. Pour l'été, « nous cherchons d'autres débouchés, industriels cette fois », raconte Jean-François Le Querler, du Syvedac. Pour améliorer la valorisation énergétique, tout le monde est sur le pont. « Dans les deux ou trois dernières années, la valorisation énergétique de nos 38 incinérateurs a augmenté de 20 % par an », souligne Philippe Dufourt, de Novergie. Tandis que pour Luc Valaize, le président du syndicat des professionnels de la valorisation des déchets, l'efficacité énergétique du parc devrait pouvoir doubler.

Une évolution inéluctable, sachant que le projet de loi sur le Grenelle prévoit de réévaluer la taxe générée par les activités polluantes, et donc d'augmenter le coût de mise en décharge et d'incinération. Il est devenu urgent de trouver des débouchés pérennes et financièrement intéressants pour l'énergie générée. .

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