ILS VEULENT TOUS PRODUIRE EN FRANCE !
Par PAR ANNE-SOPHIE BELLAICHE - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3269La campagne est lancée. La question de la dette et de la crise de l'euro renvoyant à des sphères dépassant le cadre national, c'est sur la production et l'industrie que les candidats se concentrent. Le thème est mobilisateur dans l'électorat.
La charlotte, le casque, les lunettes en Plexi, les chaussures coquées : voici les accessoires indispensables d'un candidat à la présidentielle 2012. Pas un jour sans que l'un d'entre eux ne se déplace sur un site industriel. Si la production française était déjà l'un des thèmes de Nicolas Sarkozy dans sa campagne de 2007, toute la classe politique lui emboîte aujourd'hui le pas. Avec un mantra, « Produire en France ». François Bayrou a lancé l'offensive dès l'été en martelant cette absolue nécessité dans son livre programmatique : « 2012, état d'urgence. » En décembre, il s'est rendu dans le Loiret pour s'extasier devant une coulée d'émail de la PME Émaux de Briare et féliciter les salariés de Novintec de la belle performance de leurs composants aéronautiques : « Vous êtes exemplaires d'un des grands enjeux de la France. » Depuis qu'il s'est « mis en mouvement », en janvier, François Hollande a consacré l'essentiel de ses sorties à la visite de sites industriels : Alstom au Creusot, STX et Airbus à Saint-Nazaire, des PME de Mérignac, Petroplus à Calais, Aker Yards à Gandrange. Et lorsqu'il va à la rencontre du monde de l'éducation, c'est dans les ateliers d'un CFA. Marine Le Pen rencontre davantage de difficultés, les directions n'étant pas très demandeuses de s'afficher avec elle. Quant aux syndicats, ils lui font barrage. Elle distribuait des tracts cependant à la sortie de PSA à Sochaux le 18 janvier. Étrange France que celle des candidats. Au prisme de leurs déplacements, elle n'a plus d'employés de banque, de professeurs, d'infirmières, de commerçants, de maçons, d'agents immobiliers... Elle est devenue une immense nation d'ouvriers, d'ingénieurs, de responsables de la logistique. La réalité est un peu différente, puisque l'industrie ne réunit aujourd'hui que 14 % des salariés, contre 75 % dans le tertiaire.
La relance industrielle au coeur de la campagne
En réalité, si les politiques ont chaussé lunettes et charlotte et s'affairent sur le made in France, ce dont notre hebdomadaire ne peut que se réjouir, c'est parce que le sujet de la relance de l'industrie rencontre un écho dans un large électorat. Elle cristallise les angoisses de l'avenir d'un grand nombre de Français. « La désindustrialisation est devenue le symptôme et la cause du déclin français », explique Jérôme Fourquet de l'Ifop, qui a rédigé une note pour la fondation Jean Jaurès sur le sujet. La crise de 2008 y est pour beaucoup selon lui. Le sort des salariés de Continental, de New Fabris ou de Molex a été très médiatisé dans la presse nationale. Tout comme la vie de tous ces petits sites relayée dans la presse régionale. Ce sont souvent des unités modestes, mobilisant une grande communauté. Une trentaine d'emplois qui s'envolent d'un seul coup a évidemment un impact fort sur l'écosystème d'une petite ville.
« L'idée que les usines partent à l'étranger, que la France se transforme peu à peu en musée pour touristes étrangers revient de manière récurrente dans les propos des personnes que nous interrogeons », témoigne Jérôme Fourquet. Le succès du dernier livre de Michel Houellebecq « La Carte et le territoire », où l'écrivain (ingénieur agronome) agitait cette muséification comme une perspective plausible, a également interpellé les élites. Mieux protégées des perspectives de chômage par leur qualification, ces dernières s'émeuvent d'une nouvelle question, celle du déficit commercial. Car si le déficit budgétaire renvoie à l'incurie des gouvernements successifs, celui-ci accrédite les faibles performances à l'export de notre industrie et son mauvais positionnement sur la demande intérieure : « Nous payons des années d'étiolement de notre tissu industriel. Le vrai sujet, c'est de booster l'offre française », déclarait Pierre Lellouche en présentant la semaine dernière les 70 milliards de déficit sur 2011.
Le made in France, un critère de choix
Et puis il existe une spécificité française : la sensibilité à l'origine nationale d'un produit. « La notion du fabriqué en France monte depuis environ trois ans », souligne Pascale Hebel, la directrice du département consommation du Crédoc. Selon l'institut, c'est le troisième critère de choix d'un produit en France, alors qu'il n'intervient qu'en cinquième rang en Italie ou en Allemagne et au douzième au Royaume-Uni.
Qu'ils aient de vraies convictions sur le sujet ou une approche plus électoraliste, les candidats sont sommés de répondre au sujet. Nicolas Sarkozy n'a pas abandonné l'affaire pendant son quinquennat et déclarait encore en 2008 aux salariés d'Alstom : « Les usines, c'est mon truc ! » Un truc, il en faudra sans doute plus pour convaincre les Français, d'autant que beaucoup a été promis. Derrière les slogans, les électeurs attendent des idées, des principes, de la pédagogie. Le pôle d'investissement public au service de l'industrie du PS séduit et la conclusion du sommet social a été l'occasion pour Nicolas Sarkozy de relancer l'idée d'une banque de l'industrie. Manière de réconcilier la bonne finance et la mauvaise. Il y a des consensus.
Mais les candidats connaissent-ils la réalité de l'industrie pour apporter toutes les bonnes solutions ? L'économiste et ingénieur Michel Volle, qui vient d'adresser une lettre aux présidentiables, en doute : « Ils ne savent des entreprises que ce qu'ils voient en passant au pas de course pendant une heure de visite officielle. L'industrie aujourd'hui, ce n'est pas dans le processus de production qu'elle crée des emplois, c'est dans toute la phase amont de conception du produit, du système de production, de sa maintenance et dans l'aval du service au client. » Si aucun secteur n'est condamné, certaines tâches le sont. Les candidats doivent avoir le courage de dire que l'on produira en France certes, mais autrement.
3,3 millions de salariés 12,5%, poidsdans le PIB 150 000 entreprises 76%, c'est le poids dans les exportations Source : Insee
NICOLAS SARKOZY UMP « Je ne serai jamais l'homme d'un nouveau Vilvoorde. » Le 19 janvier 2012 à Lyon Un allégement du coût du travail. Le chef de l'État veut transférer une partie des cotisations patronales vers une autre assiette, TVA ou CSG, sans attendre. Une banque de l'industrie. Le futur établissement devrait surtout intervenir en haut de bilan pour distribuer des prêts participatifs aux entreprises qui peinent à financer leurs investissements. Des accords de flexibilité. Les syndicats pourraient négocier temps de travail et salaires pour le compte de l'ensemble des salariés en échange du maintien de l'emploi. Sa stratégie Soutenir la compétitivité des entreprises. FRANÇOIS HOLLANDE PARTI SOCIALISTE « Je propose un contrat avec l'industrie. La France a besoin d'un projet productif. » Le 30 juin 2011 à L'Usine Nouvelle Une banque publique d'investissement. Elle réunirait les actions de la Caisse des dépôts, d'Oséo et des fonds régionaux pour financer les entreprises. Une révision de la fiscalité des entreprises. L'impôt sur les sociétés serait modulé en fonction de la taille des entreprises et les bénéfices réinvestis moins taxés que ceux distribués. Une orientation de l'épargne vers l'industrie. Sur la base du livret A, un livret industrie serait créé. Sa stratégie Le donnant-donnant avec les entreprises. FRANÇOIS BAYROU MODEM « Je suis obsédé par la reconstruction d'un outil industriel de premier plan. » Le 16 décembre 2011 à Briare Une loi-cadre sur le « réarmement productif ». Votée en début de législature, elle impliquerait tous les acteurs : syndicat, industriels, politiques. Un Commissariat aux stratégies. Sur le modèle de l'ancien commissariat au plan. Un Small business act à la française pour soutenir les PME et ETI, qui disposeraient d'une administration réservée. Sa stratégie Renouer avec un état stratège. MARINE LE PEN FRONT NATIONAL « Je souhaite mettre en place un protectionnisme social et économique pour protéger les Français de la concurrence déloyale. » Le 18 janvier 2012 à Sochaux Une planification de la réindustrialisation. En concertation avec les industriels et pour créer 100 000 emplois industriels par an. Un rempart aux frontières. Des droits de douane avec des niveaux progressifs selon les produits importés, et une taxe sur la délocalisation des prestations de service. Un Small business act. Pour revoir les conditions d'accès aux marchés des PME et leur fiscalité Sa stratégie Une rupture radicale avec l'Europe.
HERVÉ MORIN NOUVEAU CENTRE « Je roule en Smart. Ce n'est pas français, mais c'est produit en Moselle. » Il veut transformer le modèle économique et fiscal pour favoriser les entreprises : passage aux 37 heures, « TVA emploi », contrat de travail unique, baisse de l'IS sur les PME. NATHALIE ARTHAUD LUTTE OUVRIÈRE « Il n'y a pas de produit industriel français. Même pas de fromage, car toutes les vaches sont nourries aux tourteaux de soja importés. » Selon la candidate, le discours sur le made in France ne sert qu'à masquer la responsabilité des banquiers et des industriels dans la désindustrialisation. Pour elle, la solution passe par l'interdiction des licenciements. DOMINIQUE DE VILLEPIN RÉPUBLIQUE SOLIDAIRE « Dans le cadre d'un service public de consommation, la grande distribution doit se fixer des objectifs de produits français. » Il veut aussi un label « produit de France » pour soutenir la marque nationale à l'étranger, et des règles de réciprocité claires face aux autres grandes puissances pour compenser les déséquilibres sociaux et environnementaux. JEAN-LUC MÉLENCHON FRONT DE GAUCHE « Il faut planifier la réintroduction d'un produit quand sa production n'existe plus en France ou en Europe. » Fustigeant le label made in France qu'il juge inefficace, car culpabilisant les consommateurs, Jean-Luc Mélenchon prône une planification écologique. CHRISTINE BOUTIN PARTI CHRÉTIEN-DÉMOCRATE « Il faut défendre le fabriquer français, mais sans mettre en difficulté les plus fragiles. » Elle propose la création d'une « pénalité pour irresponsabilité sociale et environnementale » sur les produits, en particulier ceux venant de l'étranger. EVA JOLY EELV « Les produits provenant d'usines qui ne respectent pas les normes sociales et environnementales n'auront pas accès aux marchés européens. » Elle ne milite pas pour le made in France, mais plutôt pour un made in Europe. Et prône un renouveau industriel de la France via le développement de secteurs écologiques. NICOLAS DUPONT-AIGNAN DEBOUT LA RÉPUBLIQUE « Je serai le candidat du protection-nisme. » Favorable à de nouvelles barrières douanières, il fustige ses concurrents qui promettent d'acheter français, alors qu'ils ont signé tous les traités européens. Lui n'en a approuvé aucun. JEAN-PIERRE CHEVÈNEMENT MRC « Il faut reconstituer le ministère de l'Industrie et avoir une vraie politique industrielle. » L'État doit être plus interventionniste et prendre des participations dans les entreprises via la banque nationale d'investissement. Mais pour réindustrialiser, il faut que les règles de la monnaie unique changent et que l'euro baisse. CORINNE LEPAGE CAP 21 « Beaucoup disent aujourd'hui qu'il faut produire français. Moi je dis qu'il faut produire local. » Elle veut « penser global, agir local » et « rapprocher les bassins de production de ceux de consommation ». Produire à Calais pour consommer à Perpignan, n'intègre « ni le problème social ni le problème environnemental. » PHILIPPE POUTOU NPA « La seule solution, c'est d'interdire les licenciements. » Pas convaincu par le made in France, trop protectionniste selon lui, il veut interdire les licenciements et limiter la semaine de travail à 32 heures pour réduire le chômage.

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