IL Y A UNE VIE APRÈS PHOTOWATT
Par DE NOTRE CORRESPONDANT, VINCENT CHARBONNIER - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3269articles liés
Face à la Chine, le photovoltaique s'organise EDF dépose une offre de reprise pour PhotowattENQUêTE Malgré les revers de Photowatt, la filière photovoltaïque française peut faire la différence en jouant la carte de la technologie. Un pari tenté par des entreprises de Rhône-Alpes qui entendent bien profiter du boom de l'énergie solaire.
Après une éclipse temporaire, Kilowattsol brille à nouveau. La start-up lyonnaise a su rebondir après le moratoire sur les prix de rachat de l'électricité solaire décrété l'an dernier par le gouvernement. Son créateur, Xavier Daval, avait engagé 500 000 euros et trois ans de R et D pour concevoir un appareil de mesure du potentiel photovoltaïque de toiture, devenu obsolète. Après le hardware, il s'est tourné vers le software. Avec ses outils de mesure, Kilowattsol caractérise et évalue le rendement solaire d'un site, puis analyse les risques en fonction du relief et des conditions climatiques. En quatre ans, cette société de dix salariés a passé au crible de ses programmes informatiques 750 dossiers, 1,3 gigawatt de projets au Pérou, en Afrique du Sud, au Burkina Faso et à Haïti, pour le compte de banques, de fonds d'investissement, de promoteurs, de fabricants de trackers ou de panneaux solaires comme Avancis.
« En France, nous avons des capacités analytiques et créatives que n'ont pas nos confrères. Notre compétence est unique en Europe », assure Xavier Daval, qui vient d'ouvrir une filiale en Bavière. À l'image de Kilowattsol, la filière solaire française n'est pas aussi sinistrée que ce que certains Cassandre peuvent laisser entendre. Les revers de Photowatt (lire page 43) et de nombreux installateurs ne doivent pas masquer l'émergence d'équipementiers qui se sont fait une place au soleil à l'export. Pour preuve, le contrat de 100 millions d'euros récemment remporté au Kazakhstan par un consortium coordonné par CEIS. Il a mobilisé des équipes du CEA Liten, de l'Institut national de l'énergie solaire (Ines) et d'Irysolar, des entreprises comme Semco Engineering et ECM Technologies. Toutes réunies pour installer une ligne de production de lingots de silicium dans lesquels on découpe les wafers (les galettes) nécessaires à la fabrication de cellules photovoltaïques.
Ce contrat valide la stratégie de l'entreprise grenobloise ECM, qui s'est diversifiée depuis un peu plus de deux ans dans les fours pour fabriquer des lingots de silicium de 450 à 840 kg. Ces fours, utilisant les creusets en silice de la société française Vesuvius, sont issus d'un partenariat avec l'un des laboratoires de l'Ines dirigé par Emmanuel Flahaut. À la tête d'une équipe de 35 personnes, ce dernier défend l'écosystème « dynamique » de l'Ines, implanté au Bourget-du-Lac, près de Chambéry (Savoie). « Nos équipements permettent aux industriels de faire des tests, de s'affranchir de certains risques et d'arriver sur le marché avec des résultats probants », explique ce chercheur de 35 ans. Il est l'un des premiers à avoir intégré d'anciens préfabriqués datant des jeux Olympiques d'Albertville, installés à Savoie Technolac, en 2005, avant la construction des premiers bâtiments de l'Ines.
« Si l'on souhaite rester dans le rythme, voire être un cran au-dessus de la concurrence américaine, allemande ou asiatique, il faut se positionner dans le tempo des industriels », estime Emmanuel Flahaut, conscient de l'importance stratégique pour la filière française de la purification du silicium, la spécialité de son laboratoire. « Maîtriser la purification, c'est comme avoir la main sur le robinet du puits de pétrole. » L'Ines travaille avec Ferropem, le premier producteur mondial de silicium métallurgique, présent en Rhône-Alpes, et avec l'entreprise grenobloise EFD. Objectif, mettre en oeuvre un procédé de purification par torche à plasma réactif conçu par le CNRS afin de diminuer par quatre ou cinq le prix de ce silicium. Dans un autre domaine, l'Ines collabore avec Arkema sur le développement de nouveaux matériaux pour modules.
Se différencier par l'innovation technologique
D'autres entreprises de Rhône-Alpes tirent leur épingle du jeu. Leader dans les fils pour l'usinage par électroérosion, Thermocompact, implanté à Annecy, s'est diversifié dans la découpe de lingots de silicium, soit un marché de 100 millions d'euros. Repositionné depuis une quinzaine d'années sur les marchés de l'énergie et de l'environnement, Vincent Industrie développe de nouvelles techniques d'assemblage de panneaux solaires, suite à un accord signé avec Apollon Solar, une société lyonnaise de R et D spécialisée dans l'énergie solaire photovoltaïque. L'entreprise de Brignais (Rhône) vient de livrer une usine clés en main à Bou Salem, en Tunisie. Cette première ligne de production et d'assemblage automatique de panneaux solaires d'une capacité de 25 MW représente un investissement de plus de 6 millions d'euros.
Vincent Industrie a d'autres projets avancés de 50 MW ou plus en Algérie, dans les Émirats arabes unis, en Bulgarie, aux États-Unis, ainsi qu'en Ukraine où l'entreprise a signé un contrat, d'une durée de quatre ans, portant sur plusieurs centaines de mégawatts. Son chiffre d'affaires devrait quadrupler et être proche de 100 millions d'euros d'ici à cinq ans. Mais « le cadre réglementaire français très restrictif reste peu favorable au développement d'une filière photovoltaïque en France », analyse Éric Kurzawski, le directeur commercial de la filiale française de SolarWorld créée à Grenoble en 2010, avant l'entrée en vigueur du moratoire. La proximité de l'Ines, la présence de grands acteurs français du solaire avaient contribué à son implantation en Rhône-Alpes. SolarWorld est handicapé, depuis, par le « manque de visibilité et de stabilité des tarifs de rachat de l'électricité », déplore Éric Kurzawski.
Sur un marché mondial caractérisé par une banalisation de la production industrielle des panneaux photovoltaïques, « la seule voie de différenciation est technologique », souligne Olivier Cateura, professeur responsable du master management et marketing de l'énergie à Grenoble École de management. En rachetant l'allemand Concentrix, Soitec s'est ainsi imposé, en l'espace de trois ans, sur le créneau des systèmes photovoltaïques à concentration (CPV) adaptés aux centrales au sol dans les régions à fort ensoleillement. Acquisition d'un site de production à San Diego aux États-Unis, présélection pour une centrale de 50 MW en Afrique du Sud, conclusion d'un partenariat avec Schneider Electric, projets en Afrique du Nord, au Moyen-Orient, en Inde et en Chine... Le fabricant grenoblois de matériaux semi-conducteurs poursuit son irrésistible montée en puissance dans l'énergie solaire.
Le futur de la filière photovoltaïque française réside peut-être aussi dans de nouvelles cellules à haut rendement. Les premières ont été produites à la fin 2011 dans un labfab de l'Ines d'une capacité de 35 MW, dirigé par Dick Heslinga. Cette ligne unique au monde, installée par des techniciens coréens, consiste à déposer sur un substrat monocristallin du silicium amorphe de quelques nanomètres. Cette rupture technologique pourrait permettre d'accroître le rendement de 20 à 22 %. Selon Dick Heslinga, « c'est le projet dont la France a besoin pour rester dans la course » face à ses rivaux allemands et américains. Des discussions sont en cours pour son industrialisation et son exportation.
Malgré les déboires de Photowatt, des industriels ont choisi de créer des unités photovoltaïques en Rhône-Alpes. Le premier à s'engager dans cette voie est l'italien Pufin. Il a diversifié l'activité de son usine de La Talaudière (Loire), spécialisée dans la fabrication de cartes et sous-ensembles électroniques, dans l'assemblage automatisé de panneaux photovoltaïques en silicium polycristallin. Sa filiale EliFrance ambitionne une production annuelle de plus de 20 MW. Les trois quarts des panneaux sont exportés. En rachetant son principal fournisseur de cellules photovoltaïques aux Pays-Bas, Pufin entend renforcer son intégration verticale, devenir l'un des premiers opérateurs européens du secteur et vise une production annuelle de 100 MW. C'est une autre reconversion qu'a entreprise Bosch dans son usine de Vénissieux (Rhône), dédiée à la fabrication de pompes diesel pour l'automobile. Il a investi 30 millions d'euros dans le déploiement de deux lignes de production de panneaux d'une capacité de 150 MW, à partir de cellules fabriquées en Allemagne.
JEAN THERME, directeur de la recherche technologique, directeur délégué aux énergies renouvelables du CEA et directeur du centre de Grenoble
La France a-t-elle encore une carte à jouer dans le photovoltaïque ? Je le pense. La guerre des cellules et des modules photovoltaïques n'est pas perdue. Les cellules à haut rendement que nous développons à l'Institut national de l'énergie solaire (Ines) le prouvent. Je parie sur le silicium. En volume, c'est le quatrième matériau le plus présent sur la planète. Mais nous ne disposons pas d'une vraie filière comme c'est le cas en Allemagne... Ce n'est pas vrai. Nous avons une filière industrielle complète avec de vrais savoir-faire, des capacités différenciantes, de nombreux équipementiers comme ECM, EFD ou le leader mondial des creusets de silicium, Vesuvius. En aval, on dispose d'acteurs majeurs comme Schneider, leader mondial des onduleurs, d'entreprises spécialisées dans les connecteurs, les batteries, le pilotage... En Rhône-Alpes, on peut compter sur la présence de Ferro Atlantico, l'un des premiers producteurs de silicium. Dans cet environnement, quel est le rôle de l'Ines ? L'Ines s'est spécialisé dans le solaire photovoltaïque et thermique, le stockage de l'électricité, la mobilité solaire et les bâtiments à haute efficacité énergétique. Il réunit plus de 320 collaborateurs de laboratoires issus du CEA, de l'université de Savoie et du CNRS. Ils travaillent avec plus de 150 partenaires industriels, dont plus de la moitié de PME, et nombre d'ETI. En cinq ans, c'est devenu un centre de référence mondial. À terme, l'Ines rassemblera plus de 500 ingénieurs, chercheurs et administratifs.

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