"Il y a une véritable fenêtre de tir pour les industriels en 2012"
Par Morgane Remy - Publié le
La réindustrialisation sera un thème central en 2012, annonce une note d’étude de Jérôme Fourquet, directeur du département "Opinion et stratégies d’entreprise" de l’Ifop. Il répond à L’Usine Nouvelle sur un sujet qui trouve déjà un nouvel écho dans la société française et l'univers politique.
L'Usine Nouvelle - Vous parlez de l’émergence du débat sur la réindustrialisation. Pourtant ce problème n’est pas nouveau. En dehors de l’échéance de la présidentielle, qu’est-ce qui a changé ?
Jérôme Fourquet - Dans les années 1970-1980, une première vague de désindustrialisation a touché la France. Les industries charbonnières et textiles, des fleurons à l’époque, furent délocalisés. Mais on se disait qu’il nous restait des secteurs d’excellences comme l’automobile. Aujourd’hui, la balance commerciale de ce secteur est devenue déficitaire. Renault par exemple produit ses petites voitures en dehors du sol français.
L’industrie est en train de vivre une deuxième vague de délocalisation. Les Français ont été marqués par la fermeture de l’usine de Gandrange d’Arcelor Mittal, puis ensuite la litanie des Conti, des Molex et, dans une moindre mesure, des Caterpillar. Et au fil des fermetures d’usines, il y a une prise de conscience dans la durée pour l’opinion publique. A chaque fermeture ce sont des centaines d’emplois qui partent à la casse. La répétition, l’enchaînement de plus en plus rapide de ces fermetures, les sous-traitants qui sont touchés et des régions entières qui connaissent un chômage de masse frappent les esprits. L’industrie a certes déjà payé un lourd tribut dans les années 1970 mais cette fois-ci on atteint l’os. La fonction vitale commence à être touchée.
La crise a eu aussi l’effet de changer le discours selon lequel la France pouvait être une économie de service et rester une grande puissance. Est-ce un renversement du discours majoritaire ?
Dans les années 1990, le discours dominant donnait la part belle aux services et à la finance, en suivant le modèle de l’Angleterre. Aujourd’hui, nous sommes revenus de cette chimère. Les politiques ont changé leur fusil d’épaule et sont loins de jurer simplement par les services.
Par ailleurs, l’industrie a toujours concervé une image valorisante liée à la question de puissance. On parle de "pays industrialisés" pour désigner les "pays développés". Dans l’histoire de France, le paquebot France, le Concorde, son industrie métallurgiste fut autant de sources de fierté, les symboles d’une France industrieuse et industrielle. La dimension humaine, création d’emplois, est aussi une donnée importante et sensible quand on touche à ce secteur.
Face à ces préoccupations, les politiques s’emparent donc du sujet pour la campagne de 2012 ?
Oui. Ils savent qu’il y a des attentes fortes de la part de la population. Il y a de fortes chances que les visites d’usines soient des étapes importantes dans la campagne. Par exemple, François Hollande (PS) était au Creusot hier, mercredi 7 décembre, un symbole de l’industrie française. Il ne veut pas perdre l’électorat traditionnel socialiste que constituent les ouvriers. L'accord entre le Parti socialiste et Europe écologie les Vert (EELV) est un danger pour lui.
Le couac sur le MOX a permis à Nicolas Sarkozy de se réaffirmer comme le protecteur de l’industrie en rappelant les emplois liés à cette filière. Le président sortant avait déjà raflé le vote des ouvriers en 2007 en se positionnant comme le candidat des usines. Cette fois-ci, il est très probable qu’il utilise un discours politique du genre "certains en parlent, nous, nous l’avons fait" en évoquant le Fonds stratégiques d’investissement (FSI) et, même s’il a évolué, le Crédit impôt recherche (CIR).
Et pour les autres candidats ?
François Bayrou avait fait de la dette son cheval de bataille pour 2007. Cette fois ce sera l’industrie, avec un fort accent mis sur le "Made in France". Son programme est intitulé "instruire et produire". Il est sûr que l’industrie sera au cœur de ses promesses. Côté extrême, le Front nationale (FN) parle d’industrie sur le ton de la dénonciation. Marine Le Pen critique les décisions du gouvernement et surtout condamne la mondialisation qui a cassé nos filières industrielles. Pour elle, sauver notre industrie passe par un protectionnisme, un retour au Franc et l'évolution du système capitaliste. Le Front de gauche propose aussi de changer de modèle. Finalement, chacun à leur manière, tout le spectre politique embrasse la question de l’industrie.
Quels sont les leviers dont disposent les politiques pour encourager la réindustrialisation ?
Tout d’abord, le discours politique en est un. Remettre l’industrie au centre de la sphère publique est le meilleur moyen de susciter des vocations. Si les jeunes pensent que l’industrie a un avenir et que celle-ci est revalorisée, c’est le meilleur moyen de lutter contre la désaffection des ingénieurs.
Ensuite, les politiques ont plusieurs leviers. Le "Made in France" dont s’empare François Bayrou en est un. Il est loin d’être nouveau. Déjà, dans les années 1980, le parti communiste (PC) scandait "achetez français, produisez français". Il y a l’outil de la protection douanière contre le dumping social, la réflexion sur la TVA anti-délocalisation [ou TVA sociale, Ndlr]. Le CIR est aussi un outil mis en place récemment. L’allégement de la taxe professionnelle qui touchait principalement les industriels va aussi en ce sens.
L’Etat peut jouer un rôle en tant qu’actionnaire, rentrer au capital de certaines entreprises jugées stratégiques. Il y a une palette d’interventions qui peuvent être menées et les politiques sont prêts à le faire. Un carcan a sauté concernant l’aide de l’Etat à l’industrie.
Ce qui signifie que malgré la crise, l’industrie a une carte à jouer ?
Oui, il y a véritablement une fenêtre de tir pour les industriels en 2012. Malgré la rigueur, l’industrie a le pouvoir d’obtenir plus de soutiens qu’auparavant. En tant que secteur, elle peut se réjouir de voir ses difficultés prises en compte par l’opinion publique. Le sujet devient primordial et c’est une bonne opportunité pour pousser les dossiers stratégiques en haut de la pile. Il faut simplement ne pas louper le coche.
La note de Jérôme Fourquet : Les Français et la réindustrialisation

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