Il risque de devenir méchant
Publié le | L'Usine Nouvelle n° 2920A force de dire oui à tout le monde, il finit par semer la zizanie.
Soucieux de faire plaisir aux autres, chaleureux, enthousiaste, gentil... qu'il doit être doux de travailler avec un être aussi délicieux ! Jusqu'au jour où il est sous stress. Il risque alors de se montrer incapable de trancher : toujours prompt à dire oui à tout le monde, il sème la zizanie. Oui au commercial, qui le presse de répondre à une commande, oui au directeur de production, qui l'implore de freiner les commandes pour éviter la surchauffe. Le dernier qui a parlé emporte sa décision ! Tout le monde lui en veut. Il n'est plus crédible. Alors il veut rattraper le coup. S'il occupe un poste de manager aujourd'hui, c'est bien parce qu'il a toujours su concilier les exigences, motiver grâce à sa gentillesse et à ses qualités d'écoute. Et il en rajoute. Pour consoler ceux qu'il a déçus, il fait des promesses qu'il ne pourra pas tenir. Et voilà qu'il se laisse gagner par l'envie d'envoyer balader tout le monde.
Le deuxième risque pour un être aussi exquis, c'est de devenir méchant. Le généreux a implicitement tendance à croire que tout le monde doit se comporter comme lui. Il attend en retour autant de dévouement de son entourage. Il peut même virer « Mère juive ». Un syndrome dont les plus grands spécialistes - parmi lesquels Woody Allen - disent qu'il n'est nécessaire d'être ni mère ni juive, pour en être atteint. Leur raisonnement est simple : « tu fais ce que tu veux mais si tu m'aimes, fais comme je désire. Après tous les sacrifices que j'ai faits pour toi... ». Très lourd à porter ! Et comme les autres ne fonctionnent pas forcément ainsi, notre gentil peut se braquer. Il pourra s'enfermer dans un statut de victime autoproclamée. Il tentera de faire culpabiliser l'autre. Comme ce collègue pris d'une toux réprobatrice pour signifier qu'il vous a sauvé la mise sur le dossier Duchmoll et qu'il serait temps d'accéder à ses moindres désirs. Si vous ne réagissez pas à son injonction, soit il devient un monstre d'égoïsme, soit il décide de passer de victime à bourreau en vous mettant dans l'embarras. Puis il jouera les sauveurs et ainsi reprendra son ascendant. C'est sa façon de garder l'autre sous son emprise. Son circuit de défense est parfait.
D'après les coaches et consultants, ce trouble est très répandu. Un peu plus chez les femmes que chez les hommes. Soumises à ce que la thérapeute Sidra Stone appelle « le Patriarche intérieur » (éditions Le Souffle d'Or), elles s'épuisent. Une majorité de femmes ont intériorisé les demandes démesurées du patriarche, faites d'abnégation et de don de soi : se dévouer au travail, assurer la bonne marche de la maison et bien sûr rester fraîche pour ses enfants et son homme. Des candidates idéales au syndrome de la mère juive.
La parade : s'aimer soi-même
Pas simple de se délivrer de sa générosité. Portées par la conviction que pour vivre en société il faut être attentionné et deviner les désirs des autres, ces personnes en sont arrivées à nier leurs propres besoins, à se nier elles-mêmes. « Parfois, glisse Pierre Cauvin codirecteur d'Osiris Conseil, je leur rappelle le précepte biblique qui enseigne d'aimer son prochain comme soi-même. Et j'ajoute que, dans leur situation, ce n'est vraiment pas un cadeau qu'elles font à leur prochain, Substantiellement, il faut que le gentil apprenne à s'aimer lui-même. » Ces personnes doivent casser leur schéma d'autojustification pervers : j'aide l'autre, il n'est pas à la hauteur de ma générosité donc c'est une ordure et il va payer. Vaste programme ! Cela peut commencer par apprendre à dire ce que l'on veut et ce que l'on ne veut pas. Expérimenter le « non » et constater qu'on ne vous aime pas moins pour autant.
Cas vécu
Une femme qui avait appris dès sa plus tendre enfance qu'il fallait se dévouer aux autres pour être aimée a mis six mois, avec l'aide de son coach, à passer du « J'aurais bien aimé que quelqu'un me passe le sel » à « Y aurait-il quelqu'un d'assez aimable pour me passer le sel ? » Puis, à « Aurais-tu l'obligeance de... », et enfin elle est parvenue à dire « Passe-moi le sel, s'il te plaît ». Ouf ! En exprimant ses désirs elle devrait cesser d'en vouloir à ceux qui ne les devinent pas.











