IL NE FAUT PAS DIRE « FONTAINE... »
Par PAR LUDOVIC DUPIN - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3241
© KACPER PEMPEL / REUTERS
ENQUêTE Dans l'Hexagone, l'avenir de cette source d'énergie est suspendu au vote des politiques. Alors que le Sénat vote le 1er juin, les scientifiques et les industriels sont, pour l'instant, restés inaudibles.
Ah, la belle cacophonie ! Depuis cinq mois, la France est agitée par les soubresauts du débat sur les gaz de schiste. La mobilisation des opposants résolus à empêcher toute exploration ne faiblit pas. Le gouvernement, par la voix du Premier ministre François Fillon, et l'Assemblée nationale se sont, tour à tour, prononcés en faveur de l'interdiction des gaz et des huiles de schistes. La procédure d'urgence lancée début avril à l'Assemblée nationale a débouché sur le vote d'une loi qui rend impossible, pour l'instant, l'exploration et l'exploitation des gaz de schiste. Le Sénat, qui doit examiner le texte à partir du 1er juin, reviendra-t-il sur cette interdiction ? Pas sûr, même si l'imbroglio semble complet lorsque l'on sait que les quatre permis d'exploration délivrés dans le sud-est et dans le Bassin parisien n'ont pas été abrogés. Accordés par l'ancien ministre de l'environnement Jean-Louis Borloo (aujourd'hui taxé de légèreté), ils obéissent à un code minier désuet, créé par décret en 1956 et reprenant des principes établis en 1810... À l'époque, nulle concertation n'était prévue, pas plus que l'obligation d'informer les populations riveraines sur les technologies employées et les hydrocarbures recherchés.
À l'abri de la rue et des manifestations, les parlementaires de la majorité et de l'opposition, réunis en commission, se sont retrouvés confrontés aux réalités technologiques et juridiques. Dès lors, il n'était plus question d'interdire les gaz de schiste, mais seulement la technologie qui permet de les exploiter : la fracturation hydraulique. Accusée de dévaster l'environnement, celle-ci consiste à fracturer la roche où sont emprisonnés les gaz en y injectant, sous très haute pression, des milliers de mètres cubes d'eau et d'additifs chimiques. Pour l'instant, le refus des députés français de voter l'interdiction totale n'a fait qu'attiser les oppositions à ces hydrocarbures. Quant aux scientifiques et aux industriels, ils se sont fait discrets ou sont restés inaudibles. L'Institut français du pétrole (IFP) et le Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM) ont été invités par leurs tutelles à limiter leurs interventions. Et les groupements professionnels n'ont pas été entendus. Seuls les PDG de Total et GDF Suez ont tenté de défendre le dossier... Pourtant, loin d'être manichéens, ces experts mériteraient d'être entendus. « C'est un péché contre l'esprit de ne pas examiner les possibilités », souligne Georges Dobias, président des Comités des ingénieurs et scientifiques de France (Cnisf).
1. UN SIÈCLE D'ÉNERGIE SOUS NOS PIEDS
La France produit aujourd'hui de 0,8 à 1 milliard de mètres cubes de gaz par an, en grande partie depuis le champ, en fin d'exploitation, de Lacq (Pyrénées-Atlantiques). Le gaz représente aujourd'hui 14,6 % du mix énergétique national. Depuis quarante ans, sa part croit de 3,6 % par an en moyenne. Commandé par le gouvernement, le pré-rapport sur les hydrocarbures de roche mère rédigé par le Conseil général de l'énergie et des technologies et le Conseil général de l'environnement et du développement durable donne à réfléchir. Selon ses estimations, le potentiel français en gaz de schiste techniquement récupérables se situerait aux alentours de 5 000 milliards de mètres cubes... Soit l'équivalent de 5 000 années de la production hexagonale. En termes de consommation, ce chiffre représente près d'un siècle de consommation actuelle. « Même si ce chiffre est juste, seul une fraction sera réellement exploitable. Le coût des forages, l'accès à l'eau, la délivrance des permis sont des facteurs limitatifs », précise un géologue spécialiste du sujet. Même chez Total, on se montre prudent sur ce chiffre.
Peut-être que le potentiel réel n'est que de 5 %, voire inexistant... Est-il indispensable de prendre des risques environnementaux pour si peu, voire pour rien ? « Rien n'est indispensable », ironise Jean-Louis Schilansky, le président de l'Union française des industries pétrolières. Qui ajoute : « La France importe 95 à 99 % de ses hydrocarbures. Il y aura toujours des pays producteurs pour nous fournir du gaz. » En 2010, notre pays a importé pour 51,2 milliards d'euros d'hydrocarbures fossiles, dont 11,3 milliards de gaz. L'exploitation des gaz de schiste ne permettrait pas à la France d'être autosuffisante, mais pourrait fournir jusqu'à 6 % de sa consommation annuelle. De quoi assurer en partie l'indépendance énergétique de l'Hexagone. Notre pays recourt à l'importation de combustibles fossiles. Et parfois de pays producteurs peu stables. Les importations en provenance de Lybie représentaient récemment jusqu'à 15 % de l'approvisionnement national. En exploitant les ressources des schistes, les économies se compteraient en centaines de millions d'euros.
2. UN RÉEL DANGER ENVIRONNEMENTAL
Il y a encore quelques semaines, la plupart des industriels se refusaient à évoquer le moindre risque environnemental lié à l'exploitation des gaz de schiste. La mobilisation des associations écologistes a eu au moins le mérite de forcer les pétroliers et parapétroliers à nuancer leur discours. La mise en place de moratoires en Pennsylvanie et au Québec a achevé de convaincre nombre de partisans du risque lié à l'exploitation. Mi-mai, une étude publiée dans les colonnes de la très réputée revue américaine « Proceedings of the National Academy of Sciences » (PNAS) a pour la première fois posées les bases scientifiques réelles pour étudier l'impact environnemental de ce type de production. Les chercheurs de l'université de Duke (Caroline du Nord), qui signent l'article, ont analysé les échantillons d'eau prélevés à proximité de puits de forage ayant employé la fracturation hydraulique, en Pennsylvanie et dans l'État de New York. Ils ont constaté des concentrations anormalement élevées de méthane dans l'eau. À tel point que dans certains cas, il y aurait des risques explosifs. En revanche, aucune trace des produits chimiques utilisés lors de la fracturation n'a été retrouvée.
La principale critique de ce travail est qu'il n'existe pas de données sur la concentration de méthane avant les forages. Par ailleurs, ces résultats doivent être reproduits par d'autres équipes pour être validés. En l'état, un expert français du pétrole juge que ces anomalies sont plutôt « imputables à un défaut de cimentation dans les parties supérieures du forage plutôt qu'à la fracturation hydraulique ». Tous les forages traversent les nappes phréatiques et doivent être correctement cimentés afin d'éviter de les contaminer. En France, sur les 6 000 forages creusés (pétrole et gaz), aucun accident majeur n'a été signalé. Mais avec les gaz de schiste, la donne est différente car les puits doivent être nombreux. Il faut compter deux à trois puits par kilomètre carré. Aux États-Unis, en quelques années, 500 000 puits ont été forés ! Ainsi, même si le risque de mauvaise cimentation est faible, la multiplication des forages augmente mathématiquement le danger. Sans compter la pollution visuelle...
3. PAS D'EXPLOITATION SANS FRACTURATION HYDRAULIQUE
La France est en passe d'interdire la fracturation hydraulique. Cette technologie n'est pas nouvelle, elle date des années 40. Mais elle n'est devenue rentable pour les gaz de schiste qu'en 2002, avec la maîtrise des forages horizontaux par l'américain Devon. C'est grâce à elle que l'exploitation des gaz de schiste a explosé aux États-Unis. En réalité, la fracturation hydraulique n'est pas réservée au gaz de schiste, elle est employée pour extraire d'autres hydrocarbures non conventionnels (voir encadré ci-dessus), mais aussi pour certains forages de géothermie ou de puits d'eau potable. Il n'existe pas vraiment d'alternative à la fracturation hydraulique. Elle est à la fois nécessaire pour l'estimation précise des ressources et pour la production. Des recherches sont en cours pour limiter la consommation d'eau extrêmement importante (10 000 à 15 000 mètres cubes par puits) et pour utiliser des agents biodégradables à la place des éléments chimiques traditionnels. Pour l'instant, se passer de la fracturation semble impossible. Quant à remplacer l'eau par un autre fluide de fracturation, cela est peu probable à court terme. Des tests ont été réalisés aux États-Unis avec du CO2 et de l'air comprimé. Le premier pose un problème logistique, le second présente des risques d'explosion une fois mélangé au gaz. Cela n'effraie pas pour autant les pétroliers. « On va s'en sortir et trouver une solution dans les années à venir. Nous faisons des recherches avec l'américain Chesapeake Energy pour améliorer le processus de fracturation », explique Christophe de Margerie, PDG de Total. Gérard Mestrallet, PDG de GDF Suez, se dit également optimiste quant à la mise au point de technologies propres.
4. LES INDUSTRIELS FRANÇAIS BIEN PLACÉS
Les grands experts des gaz de schiste sont aujourd'hui des sociétés américaines comme Chesapeake, qui exploitent de grands champs, notamment au Texas. Les « majors » ont laissé les petits industriels prendre des risques et rentabiliser la technologie d'exploitation. En France, si Total et GDF Suez détiennent des permis, des acteurs de tailles intermédiaires sont également présents, comme les américains Schuepbach dans le sud-est et Toreador en Île-de-France. Les deux énergéticiens n'auront pas de verrous technologiques à surmonter pour tirer leur épingle du jeu. Total et GDF Suez maîtrisent parfaitement le forage horizontal et la fracturation hydraulique. « Nous devons juste apprendre à nous adapter aux différents types de champs de gaz de schiste », explique un cadre de chez Total. La société s'y emploie après avoir acquis, en 2009, 25 % du portefeuille d'actifs de Chesapeake dans la zone des Barnett, un champ texan. Le français va également s'atteler à l'exploration en Pologne en partenariat avec ExxonMobil. Jean Ropers, le président du Groupement des entreprises parapétrolières et paragazières (GEP), se montre plus inquiet pour les PME françaises. « Nos sociétés ont des compétences dans les hydrocarbures non conventionnels en général et dans les gaz de schiste en particulier. Mais si elles ne sont pas en mesure de montrer leur savoir-faire dans leur propre pays, ce sera un handicap pour remplir leur carnet de commandes à l'international », prédit-il.
5. UN PETIT FILON D'EMPLOI
Le potentiel socio-économique des gaz de schiste n'a pas fait l'objet d'études dans chacune des régions françaises concernées. Les pétroliers expliquent que sans exploration pour déterminer les ressources du sous-sol, ces données ne sont pas calculables. Il est certain que le produit de la fiscalité sur la production d'hydrocarbures serait très intéressant. En revanche, la création d'emplois est difficile à chiffrer. Aux États-Unis, le département de l'énergie parle de 70 000 emplois au Texas et d'environ 100 000 en Pennsylvanie, mais sans s'avancer sur leur pérennité. Jean-Louis Schilansky, de l'Ufip, reste mesuré : « Je ne suis pas sûr qu'il y aura une création d'emplois directs en masse. Il y a une réelle activité industrielle au moment de l'exploration et de la mise en place des puits. Mais en production, le pétrole est traditionnellement peu gourmand en main-d'oeuvre. » Jean Ropers, du GEP, considère quand même que l'exploration et la mise en production créeraient une forte activité industrielle pendant au moins cinq ans. En revanche, plusieurs experts misent sur un effet de halo. La production de gaz pourrait amener à installer des usines pétrochimiques afin de valoriser la matière première comme l'éthane. C'est du moins ce que l'on constate dans les pays du Moyen-Orient. Un autre expert géologue prend du recul : « La pollution visuelle et sonore entraînera fatalement une destruction d'emplois liés au tourisme. L'important est de faire la balance entre création et disparition.»
Parmi les dizaines de pays qui se penchent sur les ressources en gaz de schiste de leur sous-sol, seule la France a envisagé l'interdiction de l'exploitation.
Des gaz de schiste, on en trouve un peu partout dans le monde. La planète recèlerait 404 Tm³* de réserves de gaz conventionnels et 370 Tm³ de gaz non conventionnels, dont 183 Tm³ de gaz de schiste. Les pays les mieux lotis seraient la Chine, les États-Unis, l'Argentine, le Mexique et l'Afrique du Sud. Au total, plus d'une trentaine de pays s'intéressent à leurs réserves. Tous s'interrogent sur les effets sur l'environnement de leur exploitation. La France se distingue en étant sur le point d'interdire la technologie de fracturation hydraulique, la seule mise en oeuvre. ÉTATS-UNIS LES PREMIERS DOUTES APRÈS LA RUÉE Réserves récupérables : 26 600 milliards de mètres cubes Les États-Unis sont le pays des gaz de schiste. Depuis 2006, le paradigme gazier y est profondément modifié. Autrefois premier importateur mondial de gaz, le pays est en passe de devenir autosuffisant. Aujourd'hui, la production issue des schistes représente environ 15 % de la demande nationale, alors qu'elle était quasi inexistante il y a cinq ans. Mais, après une véritable ruée, la réglementation rattrape les pétroliers. Plusieurs États, comme la Pennsylvanie et New York, ont mis en place des moratoires sur les permis afin de renforcer les règles environnementales. CANADA LA FRACTURATION EN COURS D'ÉVALUATION Réserves récupérables : 11 000 milliards de mètres cubes La Colombie britannique, l'Alberta... Plusieurs provinces seraient richement dotées en gaz de schiste. Au Québec, 31 puits d'exploration ont été autorisés afin d'estimer le potentiel réel de la zone. Mais à la suite des accidents survenus aux États-Unis, le gouvernement a demandé un rapport au Bureau d'audiences publiques sur l'environnement (Bape). Les recommandations autorisent l'exploration gazière sans recourir à la fracturation hydraulique, le temps qu'une évaluation scientifique et technique de cette technologie soit réalisée. CHINE UNE EXPLOITATION SANS RESTRICTIONS Réserves récupérables : 36 100 milliards de mètres cubes La Chine posséderait les plus importantes réserves récupérables de la planète. Et elle compte s'en servir. à terme, Pékin prévoit que la moitié de sa consommation d'énergie sera issue des gaz de schiste (elle est d'environ 80 milliards de mètres cubes aujourd'hui). Pour cela, les Chinois se sont rapprochés d'industriels américains afin de maîtriser les technologies nécessaires et le pays s'est doté en 2010 d'un centre national de recherche scientifique sur ces thèmes. FRANCE CALÉE SUR LE PRINCIPE DE PRÉCAUTION Réserves récupérables : 5 100 milliards de mètres cubes La France n'a pas beaucoup de pétrole mais elle a du gaz de schiste. Le pays possède le deuxième potentiel européen derrière la Pologne. Les 5 100 milliards de mètres cubes français représentent entre soixante-cinq et quatre-vingt-dix ans de consommation nationale. Les réserves se concentrent dans le Bassin parisien et le sud-est de la France. Au nom du principe de précaution, le pays pourrait interdire la technologie de la fracturation hydraulique, pourtant indispensable pour évaluer ses réserves. POLOGNE LE PLUS CONVAINCU DES EUROPÉENS Réserves récupérables : 5 300 milliards de mètres cubes La Pologne, qui possède les premières réserves européennes, considère que l'exploration et la production de gaz de schiste sont indispensables à son indépendance énergétique et à celle de l'Union européenne. Et le pays entend imposer sa vision aux autres États membres, alors qu'il va prendre la présidence de l'Union européenne au second semestre 2011. La Pologne devrait d'ailleurs bientôt signer des partenariats technologiques avec les États-Unis.
Les gaz de schiste du sous-sol français, en raison de leur gigantesque potentiel, ont concentré sur eux toute l'attention des associations écologiques et des élus régionaux. Pourtant, la France possède d'autres réserves de gaz non conventionnels nécessitant le recours à la fracturation hydraulique, la technologie que pourraient interdire les parlementaires. La Lorraine abrite dans son sous-sol du gaz de houille. Il s'agit du grisou, piégé dans les gisements de charbon. L'australien European Gas possède cinq permis dans ce domaine et a creusé deux puits d'exploration. L'Hexagone compterait également des réservoirs compacts. Un forage d'exploration avec fracturation a été réalisé à Foix, dans l'Ariège, en 2006, par le canadien Encana, mais sans succès. À cela s'ajoutent les réserves de pétrole non conventionnel, en particulier dans le Bassin parisien.

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