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« IL N'Y AURA PAS DE RELOCALISATIONS, MAIS DE NOUVELLES INDUSTRIES »

Par PROPOS RECUEILLIS PAR CÉCILE MAILLARD ET SOLÈNE DAVESNE - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3269

Pour l'économiste Patrick Artus, coauteur de « La France sans ses usines » (1), l'industrie française doit accélérer la montée en gamme de sa production dans tous les secteurs pour survivre.

L'industrie française a perdu 500 000 emplois en dix ans. Faut-il mettre en cause le coût du travail ?

J'ai ce débat avec Laurence Parisot. Elle est persuadée que si l'on baissait le coût du travail, on récupérerait de l'industrie. Je pense que les charges sociales sont un problème pour l'emploi en général, mais pas spécialement une cause de la désindustrialisation. Les Français ont à peu près le même coût du travail dans l'industrie que les Allemands. Difficile d'expliquer le recul plus fort de notre industrie par ce facteur. Cela ne veut pas dire qu'il ne faut pas réfléchir à des réformes fiscales, mais il faut le faire sans avoir en tête la réindustrialisation. La piste que je privilégie est plus institutionnelle : nous avons 90 000 PME exportatrices en France et on en perd 5 000 chaque année, alors qu'il y en a 250 000 en Allemagne ou en Italie. C'est presque linéaire : si vous avez trois fois moins d'entreprises exportatrices, vous exportez trois fois moins. Notre problème, c'est le nombre trop faible d'entreprises qui peuvent exporter. Or, en France, les PME les plus dynamiques sont systématiquement rachetées par les grands groupes, qui s'intéressent plus à leurs produits qu'à leur appareil productif. Mangées, leurs exportations disparaissent.

Vous incriminez les grands groupes. Sont-ils responsables de la situation actuelle ?

Absolument ! Voyez la différence entre les constructeurs automobiles français et allemands. Les Français installent leurs capacités à l'étranger. La stratégie de Carlos Ghosn pour Renault est de produire en Inde une voiture à 2 500 euros. En Allemagne, les grands groupes ont coupé au saucisson leurs processus de production, en choisissant ce qu'ils envoyaient en Europe de l'Est et ce qu'ils gardaient chez eux. Ce qui est surprenant, c'est le niveau de qualification des emplois dans leurs filiales en Europe de l'Est, plus élevé que celui des emplois restés en Allemagne. Ce sont des ingénieurs qualifiés que les groupes allemands sont allés chercher dans les pays émergents. Les groupes français eux y prennent une main-d'oeuvre peu qualifiée pour produire du bas de gamme. Ces deux pratiques totalement différentes des délocalisations ont permis aux Allemands de baisser le coût du haut de gamme et d'y gagner des parts de marché. De ce fait, ils ont conservé des parties des processus de production et des emplois, alors que les Français continuent à délocaliser.

La montée en gamme est-elle la clé ?

Si vous êtes sur du haut de gamme, vous n'avez plus à faire du « pas cher » à l'étranger. Vous allez chercher des ingénieurs à l'étranger, sans être sous la pression des prix. Il y a un cercle vicieux de la PMI française. Comme elle est restée en milieu de gamme, elle mange ses marges et ne peut donc plus se développer, investir, prendre des risques. Résultat : quand l'euro s'apprécie de 10 %, au bout de deux ou trois ans, les exportations allemandes baissent de 2 %. Celles de la France de 8 % !

La France a pourtant des technologies de pointe, tel le nucléaire par exemple...

L'État français a toujours eu une vision du haut de gamme qui passe par quelques projets prestigieux et stratégiques portés par de grands groupes. C'est une vision de puissance : le TGV, le nucléaire, Airbus, la pharmacie, le luxe... Mais ce n'est pas cela le bon modèle ! On pense faire du haut de gamme, alors que l'on se contente de développer des niches sur des technologies de pointe, en laissant le reste de l'industrie coincée en milieu de gamme. La logique de niche, le gaullisme motorisé, est dramatique. Résultat : nous avons actuellement trois niches de pointe, dont deux sont moribondes. Les Allemands encore une fois font autrement. Ils sont montés en gamme sur les métaux, la chimie, les machines-outils, l'acier et le plastique. Pas uniquement sur les trains et les avions. Il faut se différencier par la qualité et le design. Les nouvelles industries, c'est aussi la pompe ou le moteur électrique que les autres ne savent pas faire, la batterie plus légère...

Que faut-il faire pour continuer à produire en France ?

Il faut être capable d'identifier suffisamment tôt ce qui engendrera beaucoup d'emplois. Les énergies renouvelables vont sans doute créer des tonnes d'emploi, mais nous ne sommes pas les premiers à nous en apercevoir. L'industrie des énergies renouvelables est déjà surdéveloppée en Chine, en Corée, en Allemagne... mais pas en France, où l'on a loupé le coche sur le solaire. Ensuite, existent aussi l'isolation de l'habitat, les supraconducteurs, l'enfouissement du CO2, l'eau ... Avec la mise aux normes de l'habitat, vous fabriqueriez une énorme industrie française de l'isolation.

Comment y parvenir ?

Ce n'est pas à l'État de trouver les produits du futur, il ne sait pas le faire. Le modèle, c'est la Silicon Valley. C'est un type dans un laboratoire qui a une bonne idée, crée sa boîte et trouve un financier en capital. Et tout cela se fait mieux sur une base régionale que nationale. C'est la Bavière et non l'État allemand, la Californie et non les États-Unis. L'État est trop loin. La région Rhône-Alpes tourne bien car de grosses banques régionales sont proches des PME. Ce partenariat entre collectivités, fonds et universités fonctionne.

Croyez-vous à la relocalisation ?

On peut montrer au journal de 20 heures des exemples de relocalisation en France, cela fait plaisir aux Français. Mais vous n'y pouvez rien. Il n'y aura pas de relocalisation sauf sur quelques segments du luxe ou de métallurgie complexe. Mieux vaut réfléchir à de nouvelles industries, compatibles avec nos coûts du travail. C'est ce que font les Allemands et les Suédois. La nouvelle industrie, ce ne sont pas que des produits radicalement nouveaux.

Par où peut-on commencer ?

Partons de la relation de sous-traitance. Le jour où les PME ne seront plus égorgées par les grands groupes et auront des marges bénéficiaires, ce sera un premier pas.

(1) « La France sans ses usines », de Patrick Artus et Marie-Paule Virard, éditions Fayard

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