imprimer

"Il faut libérer le prix des génériques"

Par Propos recueillis par Anne Pezet et Thierry Del Jésus - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3108

Un plan d'économies proposé par la Cnam, des déremboursements, des baisses de prix... L'environnement du médicament se durcit. Quelles conséquences pour cette industrie ?

L'industrie pharmaceutique semble être au centre d'un ouragan. Le modèle des grands laboratoires est-il menacé ?

L'ancien modèle de la « Big Pharma » a déjà volé en éclats. Aucune des cinq règles qui régissaient ce secteur n'existe encore. Il n'y a plus de grandes innovations dans les produits prescrits en médecine générale, le marché mondial n'est plus seulement occidental et le modèle commercial fondé sur de larges forces de vente est dépassé. En outre, dans toutes les classes thérapeu-tiques de large prescription, il existe un générique efficace de très bonne qualité. Enfin, les mégafusions font désormais partie du passé. La diversification des aires thérapeutiques a perdu de l'intérêt : pourquoi, en effet, ajouter des produits obsolètes à d'autres produits obsolètes ? Pour s'adapter au changement de modèle économique, les grands laboratoires multiplient les accords avec des entreprises de biotechnologies, s'ouvrent sur les marchés émergents, s'aventurent ou se renforcent dans des activités comme les vaccins ou les génériques.

Dans ce cadre, peut-on encore faire des économies sur le médicament ?

On peut toujours, c'est facile à faire. Mais il n'est pas certain que cela soit efficace. Il faut savoir que les pouvoirs publics ont perdu la maîtrise des prix des thérapies innovantes - souvent issues des biotechnologies - vendues à des prix similaires d'un pays à l'autre. La marge de manoeuvre des gouvernements se situe essentiellement sur le périmètre de la population cible, sur l'usage du médicament... Du coup, les baisses de prix concernent surtout des médicaments moins innovants, moins chers et donc moins intéressants en termes d'économies réalisées.

Où agir alors ?

Il reste quelques petites marges de manoeuvre. On peut par exemple libérer les prix des génériques qui, en France, restent supérieurs à ceux d'autres pays européens. Les autorités de santé hollandaises ont lancé un appel d'offres par classe de médicaments génériques. Le fabricant allemand Ratiopharm en a remporté la plupart en cassant les prix. Pour faire cela en France, il faudrait transformer la Cnam (Caisse nationale d'assurance maladie) en acheteur qui ne rembourserait que sur la base du prix le moins cher. Techniquement c'est faisable, culturellement cela reste plus difficile. Le système en serait complètement modifié, tout comme les relations traditionnelles entre les prestataires et la Cnam. Sans compter que l'on enlèverait les prérogatives du CEPS (Comité économique des produits de santé) qui fixe les prix. Une petite révolution. On pourrait également lever certaines lourdeurs administratives. Par exemple, en supprimant le « répertoire », qui définit les substitutions possibles entre les génériques et les « princeps », mais qui bloque l'entrée de classes entières, comme le paracétamol, au motif qu'il n'existe plus de molécule originale. Ce dispositif est unique en Europe !

La baisse des prix des génériques entraînerait-elle une délocalisation de cette production ?

Bien évidemment. La production partira dans les pays de l'Europe de l'Est, en Turquie, en Chine ou en Inde, et se concentrera sur un petit nombre de producteurs. Mais il faut savoir si la question est le prix des médicaments, la politique de l'emploi ou l'aménagement du territoire !

Faut-il inventer un nouveau système de santé ?

Non, il n'y aura pas de « grand soir » du système de santé ; on peut juste le faire évoluer pour le rendre plus efficient autour d'idées consensuelles qui mettent dix ans ou plus pour s'imposer. Cela a été le cas de la coordination des soins, de l'évaluation de la qualité, de l'organisation et de la rémunération des médecins libéraux, de la gouvernance à l'hôpital, de la régiona-lisation, etc. Le changement dans le système de santé est lié à son acceptation par de multiples acteurs dont les intérêts finissent par converger. Il faut du temps pour transformer les conflits en consensus et plus encore pour que le consensus devienne réalité. Mais les annonces brutales de modifications n'ont jamais rien changé !

Les pays émergents ne vont-ils pas également faire face aux mêmes difficultés que nous en matière de santé ?

Je reviens de Turquie et de Corée et ces pays ne veulent clairement pas d'un système de santé à la française, voire à l'européenne. Nous en sommes d'ailleurs de piètres ambassadeurs, en évoquant toujours les inconvénients plus que les avantages. Mais d'un autre côté, leurs populations aspirent à une protection qui n'est réservée aujourd'hui qu'aux fonctionnaires et aux forces armées. Les salariés des grandes entreprises sont couverts par des assurances privées, mais la majorité de la population n'a droit à rien du tout ! Ces pays cherchent des solutions originales avec des plans épargne santé, des partenariats privé-public, des options mutualistes, etc... Il est intéressant de voir que les solutions des pays développés ne s'imposent pas à eux et que nous pouvons au contraire apprendre d'eux. .

Partagez l’info :

Partager cet article avec mon réseau profesionnel sur Viadeo linkedin Partager cet article sur Wikio envoyer à un ami

Effectuer une autre recherche

Rechercher
À la une
Jean-Baptiste Collin de Sussy

La sémantique de l'industrie

Ne dites plus industrie, mais redressement productif. C'est désormais le nom de ce ministère qui a vu le jour pour la...

Neri Oxman

L'impression 3D détournée par l'artiste Neri Oxman

L'architecte et designer Neri Oxman expose au Centre Georges Pompidou, à Paris, ses sculptures...

Guillaume Klossa

"Je suis fasciné par les technologies sans fil"

Guillaume Klossa, qui vient de publier un rapport sur l'impératif industriel, répond à notre...

Arnaud Montebourg

La semaine chargée d’Arnaud Montebourg, et le reste de l’actualité industrielle

On le savait déjà. Ministre est un métier à plein temps. Arnaud...


© L'Usine Nouvelle    - Publicité- Conditions générales d'utilisation - RSS - Pour nous contacter