IBM ou les appétits d'un stratège
Le 26 mars 2009 par PAR PATRICE DESMEDT, AVEC AURÉLIE BARBAUX | L'Usine Nouvelle n° 3140IBM aurait l'intention d'acheter la société Sun Microsystems. Que cette transaction se réalise ou non, le champion de l'informatique, en pleine santé, démontre une fois de plus son sens de l'anticipation.
Six milliards et demi de dollars pour s'emparer de Sun. Soit deux fois sa capitalisation boursière ! Si l'information publiée par « The Wall Street Journal » se vérifiait, IBM signerait la plus importante transaction de son histoire. Elle marquerait la disparition d'une société emblématique de la Silicon Valley, Sun Microsystems, créée en 1982 autour d'une vision prémonitoire de l'informatique, synthétisée par le slogan « The Network is the Computer ». Sun a également inventé le langage Java, l'un des principaux outils de développement pour le web, et possède une précieuse expertise dans le logiciel libre.
SE CONCENTRER SUR LES SECTEURS PORTEURS
En s'appropriant cet astre sur le déclin, IBM s'offrirait en même temps des parts de marché dans le domaine du serveur, pour conforter sa place de numéro 1 mondial et de numéro 2 dans le stockage, derrière EMC. Ces raisons sont certainement aussi réelles qu'insuffisantes à expliquer le montant du chèque que Sam Palmisano, le PDG d'IBM, serait prêt à signer. L'explication se trouve peut-être dans le slogan de Sun Microsystems : « Le réseau est l'ordinateur ».
Sun a anticipé très tôt, voire trop tôt, l'architecture matérielle. Mais c'est « Big Blue », le surnom d'IBM, qui a inventé la manière de l'utiliser. Sous son aspect de mastodonte, IBM a montré au cours de son histoire une formidable capacité à jouer avec plusieurs coups d'avance. Même s'il s'est laissé souffler la place de numéro 1 mondial de l'informatique par HP, il n'a peut-être jamais été aussi fort.
L'inventeur du micro-ordinateur standard et ouvert a opportunément vendu cette activité peu rentable en 2005, au chinois Lenovo. A l'époque, cela pouvait passer pour une abdication. Aujourd'hui, les fabricants de micro-ordinateurs souffrent sur un secteur banalisé et aux marges minuscules. IBM préfère se concentrer sur les secteurs porteurs de valeur. « Nous continuons à investir en R et D, dans des acquisitions stratégiques, dans des initiatives de croissance, et, plus important durant ces temps difficiles, dans nos équipes, affirme Sam Palmisano. Nous allons adopter une vision à long terme et aller au front. Encore et encore, nous jouons notre rôle de leader. Nous avons imaginé ce que le monde pouvait être et nous le construisons maintenant. »
L'IMPORTANCE DU TRAVAIL COLLABORATIF
IBM, c'est d'abord une société de services, puisqu'il y réalise plus de la moitié de son chiffre d'affaires. Un virage pris en 2001, en rachetant l'activité conseil de PriceWaterhouse, sept ans avant l'achat par HP d'EDS. IBM, c'est ensuite un éditeur de logiciels, pour la plupart inconnus du grand public, mais qui constituent les briques stratégiques des systèmes d'information des entreprises, nécessaires aussi à la mise en oeuvre de l'informatique de demain, fortement externalisée. Dès 1995, avec l'achat de Lotus, le géant de l'informatique avait pris conscience de l'importance du travail collaboratif.
IBM, c'est enfin et toujours un fabricant de matériels, en particulier de serveurs et de supercalculateurs, construits autour de processeurs conçus et fabriqués par ses soins. Grâce à ses gros efforts de R et D, Big Blue garde une longueur d'avance et assure son indépendance, là où ses concurrents, HP en tête, ont abandonné à Intel les processeurs. Il n'est pas anodin qu'IBM monopolise, depuis plusieurs années, la première place du « Top 500 », qui répertorie les ordinateurs les plus puissants du monde, indispensables à la recherche civile et militaire.
Cette maîtrise assure la réputation des datacenters. Ils constituent la partie visible de sa stratégie dans le « cloud computing », ouvrant l'ère de l'informatique utilisée comme un service, avec des logiciels fonctionnant à la carte et hébergés dans des grands centres administrés par des spécialistes.
Google et Microsoft ne cachent pas leurs ambitions dans le cloud computing. Cisco, le spécialiste de l'infrastructure réseau et numéro 1 incontesté du secteur, vient de dévoiler une stratégie qui signifie une mutation importante. IBM, lui, est celui qui maîtrise le plus grand nombre d'éléments de la chaîne, mis en place depuis des années. Mais avec des efforts en recherche et développement jamais relâchés, une maîtrise des outils du logiciel libre - sur lesquels il s'est positionné très tôt -, ses dizaines de milliers d'ingénieurs, l'éléphant avance ses pattes avec précision. La culture de Sun, société d'ingénieurs souvent novatrice, constituerait un atout de plus.

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