Huawei : À l'attaque !

Par  - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3291

  Méconnu du grand public, le chinois Huawei ne se contente pas de sa place de numéro deux mondial des équipements télécoms. Comme IBM dans l'informatique, il part à la conquête intégrale du numérique, du téléphone au cloud computing.

Un siège social au look de campus universitaire, des dizaines de milliers de jeunes ingénieurs, des produits ultra high-tech... Non, vous n'êtes ni chez Google ni chez Microsoft, mais en Chine, chez Huawei, le numéro deux mondial des équipements de réseaux de télécommunications. Un mastodonte de 140 000 employés, visant les 30 milliards d'euros de chiffre d'affaires en 2012. Un tout jeune dragon de 25 ans qui, depuis quelques mois, entame une mue pour partir chasser sur les terres de Samsung, d'Apple, de Cisco, voire d'Amazon. Son ambition ? Devenir l'IBM chinois des télécoms. Rien que ça !

Vu d'Europe, cet appétit semble un peu démesuré. Mais Huawei, dont le nom signifie « La Chine harmonieuse, où tout est possible », est sûr de son étoile. Et pour tracer sa route, l'industriel sort progressivement de sa coquille. En tant qu'entreprise privée, il n'a aucune obligation de communiquer. Pourtant, il convie depuis deux ans à son siège de Shenzhen, analystes et journalistes du monde entier. Avec ces opérations de séduction, il souhaite en finir avec les clichés du low cost made in China. Et veut rassurer les gouvernements anglo-saxons, qui lui interdisent régulièrement de fournir leurs réseaux par crainte de se voir espionnés, selon la version officielle. Enfin et surtout, il compte affirmer, aux yeux de tous, sa stratégie de conquête. Comme IBM avant lui dans l'informatique, le chinois envisage désormais de croquer les télécoms « de bout en bout ». Depuis le processeur jusqu'aux stations de base pour réseau mobile, en passant par le cloud computing, les smartphones et les tablettes, le machine to machine, les équipements optiques de réseaux télécoms, la téléprésence... tout l'intéresse. Pour ce faire, il déroule une stratégie en trois volets, qui se traduit par une organisation en trois activités : les équipements télécoms (son coeur de métier historique), l'entreprise, et le grand public [lire page 27]. Alors qu'il vend depuis longtemps des téléphones mobiles d'entrée de gamme, souvent en marque blanche, Huawei a sauté cette année dans le grand bain du haut de gamme sous son nom propre. C'était en février, au Mobile world congress, la grand-messe des télécoms mobiles qui se tient chaque année à Barcelone. Il y a dévoilé son premier smartphone haut de gamme embarquant son propre processeur quadri coeurs. Cela a l'air d'un détail, mais c'est un authentique exploit technologique. Dix-huit mois avant cette annonce, l'équipementier se fournissait encore en puces chez l'américain Qualcomm.

Le chinois le sait, il faudra beaucoup plus que ça pour désarçonner Apple ou Samsung. D'autres se sont déjà cassé les dents sur ce secteur ultra-concurrentiel et ont fini par lâcher prise. Alcatel-Lucent mais aussi Ericsson, qui vient de laisser au japonais Sony ses parts dans leur entreprise commune dédiée aux mobiles. Éric Xu, le vice-président exécutif, répond avec calme, sérénité et pragmatisme : « La clé, ce sont nos processeurs maison. Si jamais on ne faisait pas d'argent avec nos smartphones, nous nous concentrerions sur les chipsets. » Une humilité apparente... Si Huawei ne se sent pas encore capable de déranger Samsung, il estime Apple tout à fait attaquable.

Dans les douze derniers mois, l'industriel a aussi consolidé l'ensemble de ses ressources logicielles dans le mobile, afin de s'attaquer à ce domaine. Même si, côté système d'exploitation, la stratégie est claire. Pas d'OS maison, mais une seule plate-forme matérielle ouverte à tous les OS, Android en tête. Shao Yang, le directeur marketing Huawei devices rappelle néanmoins que l'entreprise est la première des huit marques sélectionnées par Microsoft pour Windows 8. « Nous lancerons un smartphone cette année, précise-t-il. Une tablette l'an prochain. » En ligne de mire, Apple. Encore

 

Le concurrent le plus sérieux de Cisco

Ce virage grand public pourrait rapporter beaucoup à Huawei. Mais il n'est pas le seul marché sur lequel il parie. Le chinois s'intéresse aussi au marché professionnel. D'abord en déclinant ses compétences des réseaux télécoms dans les réseaux d'entreprise. Une orientation qui effraie déjà ses concurrents, à commencer par le leader du marché, Cisco. Interrogé par « The Wall Street Journal » début avril, John Chambers, le PDG de Cisco, a désigné Huawei comme son concurrent le plus sérieux. À l'occasion de la présentation de sa stratégie aux analystes à Shenzhen, le 25 avril, le vice-président exécutif Éric Xu a estimé de son côté que Cisco n'était pas l'un de ses concurrents majeurs : « Ils ne nous concurrencent que sur un petit pourcentage de leur revenu. » Arrogance ? Pragmatisme plutôt. Aujourd'hui, la cible entreprise représente moins de 5% du business du chinois.

Mais Huawei ne va pas seulement fournir des équipements aux entreprises pour leurs réseaux. Comme IBM, il va s'appuyer sur sa maîtrise technologique pour leur proposer une solution complète et des services de cloud. Au programme : réseau, stockage, datacenters, logiciels et services. Mais que l'on ne s'y trompe pas, Huawei ne lâche rien du côté de son coeur de métier. Il garde dans sa ligne de mire le suédois Ericsson, le numéro un du secteur. Cette activité compte toujours pour 75% de son chiffre d'affaires et presqu'autant de ses investissements en R et D, même si elle ne croît quasiment plus. En dehors des États-Unis, dont il est pour l'instant exclu, Huawei est présent dans la plupart des grands réseaux commerciaux 4 G mondiaux. Il s'impose aussi du côté des équipements optiques. Et s'engage fortement sur la voie du réseau logiciel.

Son arme, pour envahir ses nouveaux marchés est la même qu'IBM, la R et D. Huawei puise sa force dans les 62 000 salariés qui captent tendances et besoins dans ses 24 centres de R et D répartis dans le monde. En 2011, sur 30 000 nouvelles embauches, 11 000 recrues sont allées grossir les rangs de son armée de chercheurs. Quitte à grever ses résultats, Huawei n'a pas hésité, en 2011, à faire grimper son budget de l'innovation à 11,6% du chiffre d'affaires. Quelque 2,8 milliards d'euros qui viendront notamment soutenir le développement de smartphones et de tablettes...

Du chinois copieur et voleur de propriété intellectuelle, Huawei ne veut plus entendre parler. Il a déposé plus de 44 000 brevets depuis ses débuts, dont plus de 23 500 ont déjà été approuvés. Et s'est engagé dans 130 organismes de standardisation. Objectif : influencer les standards, voire les imposer. C'est ainsi qu'il dispose de près de 17% des brevets du LTE (long term evolution), la technologie phare de la 4 G. Il a également participé au tout nouvel Open networking research center avec Cisco, Juniper, Ericsson, HP, Intel et Google autour du très prisé SDN (software defined network). Comme un clin d'oeil, cette organisation est installée en plein coeur de la Silicon Valley américaine. Le chinois cache un dernier atout, industriel celui-ci. « Sa force réside aussi dans sa souplesse et sa réactivité. Ils ont des cycles de R et D plus courts que leurs concurrents et sont capables de répondre à une demande spécifique d'un client en deux ou trois mois, là où les autres mettraient six à neuf mois », signale Phil Kendall, le directeur chargé des stratégies d'opérateur mobile chez Strategy Analytics. Par quel miracle ? « La volonté de mobiliser les forces vives adéquates », répond l'analyste. De dragon, Huawei serait-il en train de se transformer en pieuvre ?

LE SECOND PLUS GRAND DÉPOSEUR DE BREVETS DE CHINE

  • 62 000 personnes en R&D (sur 140 000 salariés)
  • 23 522 brevets publiés
  • 70% du chiffre d'affaires à l'export
  • 55 millions de mobiles vendus en 2011
  • 100% Une entreprise détenue à par ses employés

 

TROIS DIVISIONS À L'ASSAUT DE GÉANTS (chiffres 2011, en euros)

Les opérateurs télécoms

ERICSSON SUÈDE

  • Effectif 104 525
  • Chiffre d'affaires 25,5 milliards
  • Bénéfice 2,4 milliards
  • La cible ! Le numéro un mondial de l'équipement télécoms est dans la ligne de mire de Huawei, numéro deux. Il est aussi acteur du cloud, mais a lâché sa part dans le joint-venture mobile partagé avec Sony.

ALCATEL-LUCENT FRANCE

  • Effectif 76 000
  • Chiffre d'affaires 15 milliards
  • Pertes 1,13 milliard
  • L'équipementier télécoms traditionnel. Huawei lui a raflé la deuxième place mondiale il y a deux ans et ne compte pas le laisser revenir. En difficulté, le français restera un concurrent sur leur coeur de métier historique.

L'entreprise

IBM ÉTATS-UNIS

  • Effectif 433 362
  • Chiffre d'affaires 81,4 milliards
  • Bénéfice 12 milliards
  • Le modèle. À l'instar du vétéran américain plus que centenaire, Huawei étend son domaine d'activité « de bout en bout ». Il devrait rencontrer ce vénérable ancêtre, notamment autour du cloud et des réseaux destinés à l'entreprise.

MICROSOFT ÉTATS-UNIS

  • Effectif 90 000
  • Chiffre d'affaires 53,2 milliards
  • Bénéfice 17,6 milliards
  • Le cloud. Comme Amazon, Huawei pourrait déranger Microsoft du côté de son cloud, Azure. Ils pourraient aussi se croiser du côté du grand public et des smartphones et des tablettes.

AMAZON ÉTATS-UNIS

  • Effectif 56 200 employés
  • Chiffre d'affaires 36,6 milliards
  • Bénéfice 656 millions
  • Le cloud, bis. Le distributeur en ligne est aussi l'un des plus gros fournisseurs de services et d'infrastructures de cloud. Huawei va se placer sur son chemin au fur et à mesure des développements.

CISCO ÉTATS-UNIS

  • Effectif 72 000
  • Chiffre d'affaires 32,9 milliards
  • Bénéfice 4,9 milliards
  • L'entreprise. Spécialiste des équipements de réseau destinés aux entreprises, l'américain trouve en Huawei un nouveau concurrent sur son activité. Le chinois l'attaque sur l'une de ses chasses gardées : la téléprésence.

Le grand public

SAMSUNG CORÉE DU SUD

  • Effectif 190 000
  • Chiffre d'affaires
  • 111,2 milliards
  • Résultat 8,9 milliards d'euros
  • Le conglomérat. Le gigantesque sud-coréen sera une proie plus difficile qu'Apple. Le couple Samsung-Google fait des ravages dans les smartphones.

APPLE ÉTATS-UNIS

  • Effectif 60 400
  • Chiffre d'affaires 82,4 milliards
  • Bénéfice 19,7 milliards
  • Le gros morceau. En se lançant cette année dans le smartphone et la tablette haut de gamme, design et puce maison à l'appui, Huawei compte prendre des parts de marché au maître des lieux.

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