Hiver égyptien
Par Pierre-Olivier Rouaud - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3270
La stabilisation du pays se jouera pour beaucoup sur le terrain économique.
Les process révolutionnaires sont par nature imprévisibles. Surtout s'ils sont inachevés comme en Égypte. Les récentes législatives, on le sait, ont vu une large victoire des partis islamistes scindés en deux blocs antagonistes (Frères musulmans, en tête, et radicaux salafistes) marginalisant les libéraux. Nul ne sait quelle voie suivra ce pays de 80 millions d'habitants, mais on peut déjà faire une photo économique. Et elle est, hélas, mauvaise. Depuis les drames de la place Tahrir et la chute de Hosni Moubarak, le 11 février 2011, les indicateurs sont en berne. Les chiffres officiels indiquent bien une reprise, mais la croissance n'atteindra, d'après le FMI, que 1,8 % cette année (1,2 % en 2011).
En fait, dans ce pays où le PIB par habitant plafonne à 2 900 dollars, la machine tourne au ralenti. Il y a bien sûr le tourisme qui, des pyramides à la mer Rouge, assurait 12 % du PIB et a plongé de 30 à 50 %. Mais pas seulement. Certaines sociétés liées à des proches de Moubarak ont été nationalisées, d'autres comme le sidérurgiste El Ezz Steel ont vu leurs projets entravés. Hier fierté nationale, le textile, bousculé par la mondialisation et l'agitation sociale, n'en finit pas d'aller mal. Dans l'immobilier, un des piliers de l'économie (avec l'agriculture, le gaz et Suez), on ne compte plus les projets arrêtés, tel l'emblématique Cairo Festival City. Mené par un promoteur émirati, ce complexe ciblant les riches cairotes (Toyota ou Carrefour devaient s'y installer) a été au centre d'un conflit lié à la cession du foncier par l'ancien pouvoir qui, avec l'armée, verrouillait une part de l'économie. En fait, la plupart des flux d'investissements étrangers se sont taris.
Dans cette Égypte qui importe deux fois plus qu'elle n'exporte, ceux-ci contribuaient aux équilibres macroéconomiques. Le pouvoir vient de se résoudre à demander 3,2 milliards de dollars de prêt au FMI. Quant aux 15 à 20 milliards promis par le G8 de Deauville et les pays du Golfe, ils tardent à arriver, étant conditionnés à des projets sans cesse retardés. Aujourd'hui, chacun a les yeux fixés sur la présidentielle de juin, mais la stabilisation de l'Égypte se jouera aussi sur le terrain économique. Comme en Tunisie, le sentiment d'injustice et la paupérisation liée à l'inflation (11 %) ont été, avec le rejet du népotisme, les moteurs du printemps de papyrus. D'ailleurs, les Frères musulmans, où les petits entrepreneurs sont bien représentés, prépareraient déjà un programme « à la turque » laissant toute sa place au marché, misant aussi sur les capitaux du Golfe. Au-delà du retour à la croissance, c'est la structure de l'économie que devra revoir le futur pouvoir pour libérer l'initiative, redonner espoir. Pharaonique.

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