Heuliez, un scandale français

Le 09 mars 2010
Heuliez
© Stéphane Mahé/Reuters

  Rarement une entreprise aura suscité autant d'effets d'annonce et de faux espoirs. Mélange des genres entre politique et entreprise, repreneurs fantômes, projet douteux de véhicule électrique... Le sauvetage d'Heuliez tourne au scandale.

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Encore un sauveur pour Heuliez ! Après avoir été suspendus pendant des mois aux promesses de Louis Petiet, les salariés ont découvert le 25 février le nom de celui que Christian Estrosi, le ministre chargé de l'Industrie, présente comme le nouveau repreneur : Alphan Manas. Cet entrepreneur turc, propriétaire du fonds d'investissement Brightwell Holdings, s'est contenté de déclarer qu'il allait étudier le dossier. Et promet 20 millions d'euros d'argent frais s'il se décide. Un discours qu'on a déjà entendu... Au moment où nous imprimons ces pages, le projet paraît loin d'être bouclé... Mais cette opération de communication, qui intervient juste avant le salon de Genève, illustre parfaitement ce qui s'est passé ces derniers mois autour d'Heuliez.

Echaudés par les nombreuses péripéties qui se sont succédées depuis la procédure de sauvegarde en 2007, les salariés accueillent cette solution avec méfiance. La crainte de la liquidation n'est pas facile à dissiper. « Dans chaque famille, il y a au moins une personne employée chez Heuliez. Ce serait une catastrophe si ça fermait », affirme Thierry Baudoin, le patron de l'hôtel-restaurant Le Sporting à Cerizay (Deux-Sèvres), situé à quelques encablures de l'usine.

L'urgence demeure. Il ne reste que trois mois de trésorerie à la société, selon le Fonds stratégique d'investissement (FSI), le bras armé de l'Etat prêt à investir sous conditions 10 millions d'euros dans les projets de véhicules électriques de l'industriel vendéen. « Les habitants sont angoissés », confirme Johnny Brosseau, le maire de Cerizay, qui a lui-même travaillé sur la chaîne d'emboutissage quand il était étudiant. La ville jouissait alors de la présence d'une usine qui drainait du monde. « Elle a compté jusqu'à plus de 3 000 salariés au moment de la montée en cadence de l'Opel Tigra en 2004 », rappelle Emile Brégeon, le délégué CFDT. Certains se souviennent aussi que l'entreprise réalisait encore plus de 550 millions d'euros de chiffre d'affaires au milieu des années 2000. En 2008, les ventes d'Heuliez sont tombées à 168 millions d'euros et l'entreprise a subi plus de 20 millions de pertes nettes.

A Cerizay, les magasins ferment les uns après les autres. Face au petit supermarché Simply Market, la poussière a recouvert les tables d'une pizzeria qui n'a pas dû voir de clients depuis des lustres. Plus loin, des panneaux « locaux à louer » ont remplacé le prix de la nuitée à l'Hôtel de France. « Y'en a marre ! », lâche Bruno Favereau, 47 ans, employé depuis vingt-deux ans chez Heuliez. « Que ce soit BKC ou un autre qui nous reprenne, je m'en fous, du moment qu'on ait du travail ! », s'enflamme-t-il. Sur le parking, certains salariés, comme Romain Jacky, trente-cinq ans de maison, se prennent à rêver : « L'idéal serait qu'un industriel nous reprenne. Comme Bolloré... »

Une cause industrielle désespérée

Faut-il investir autant d'argent public dans Heuliez ? Cette question est devenue étonnamment secondaire dans un feuilleton médiatique tellement français... Le constat est fait par tous les spécialistes de l'automobile : malgré le professionnalisme de ses équipes et la qualité de son outil industriel, Heuliez est positionné, comme l'allemand Karmann ou l'italien Pininfarina, sur un marché à l'avenir compromis. Dans l'emboutissage, la concurrence des pays de l'Est ou du Maghreb est rude. En assemblage, les débouchés se réduisent à peau de chagrin.

Jusqu'en 2000, l'usine de Cerizay a été une aubaine pour des constructeurs comme PSA. Le site a récupéré des petites séries, comme les breaks Citroën (jusqu'à la Xantia), les 206 CC ou les Saxo et 106 électriques. Les surcapacités des constructeurs ont eu raison de cette organisation. Désormais prêts à tout pour charger leurs lignes, ces derniers intercalent ces « petits volumes » sur leurs chaînes de grandes séries. Résultat, Heuliez devient un auxiliaire : il récupère des séries quand la presse d'un constructeur tombe en panne. Il multiplie les contrats mineurs, comme les portes de la 406 ou celles de la Citroën Xantia destinée à l'Iran. Dans cet inventaire à la Prévert, on peut également citer des pédaliers pour Lear, la mise en peinture de l'arche de la C3 Pluriel. Pour pallier la défection des constructeurs automobiles, Heuliez doit trouver des clients ailleurs, comme Alstom ou même Eurocopter, pour qui il réalise des aménagements spéciaux. Tout cela mis bout à bout permet à l'usine, selon les syndicats, d'être chargée à 60 % de sa capacité.

Et il y a les erreurs du précédent PDG, Gérard Quéveau. « On a voulu rester sur le toit rétractable, c'était innovant, mais il n'y a pas eu de remise en question », confie Frédéric Alonso, salarié depuis quinze ans. Pour son collègue Romain Jacky, « la concentration de notre activité sur la voiture n'était pas une bonne idée ». Aujourd'hui trop petit pour faire partie des grands, trop gros pour s'en sortir avec quelques clients épars, le carrossier aurait pu finir, comme Karmann avec VW ou Bertone avec Fiat, par se faire racheter. Mais visiblement, PSA ou Renault ne veulent pas en entendre parler.

La grande récup' politique

Ségolène Royal, Dominique Bussereau, Jean-Pierre Raffarin, Luc Chatel, Christian Estrosi... Tous au chevet d'Heuliez ! Pour sauver 600 salariés ? Pour montrer son attachement à l'industrie régionale ? Ou plus simplement pour tirer la couverture à soi ? L'enjeu est bel et bien devenu électoral. Même s'ils apprécient qu'on s'occupe d'eux, les salariés de l'entreprise deux-sévrienne ne sont pas dupes. Frédéric Alonso commente avec lucidité : « Il y a un battage médiatique parce qu'il y a les élections. Mais après, on risque d'être lâchés. »

De fait, avec l'échéance des régionales, les épisodes du feuilleton Heuliez sont accélérés. Dès la fin du mois de janvier, la chasse aux « solutions de substitution » au repreneur BKC - qui n'avait toujours pas apporté les 15 millions d'euros promis - est lancée, tant par le gouvernement que par la région.

Chaque camp sortant son poulain tout en affirmant travailler « main dans la main » : la Macif, par exemple, côté Ségolène Royal. Alphan Manas et son fonds Brightwell Holdings, côté Christian Estrosi. Avec pour effet de projeter sur l'usine de Cerizay les feux des projecteurs. Mais aussi d'entretenir de faux espoirs auprès des salariés coincés entre les annonces et les démentis. Même Louis Petiet, le patron de BKC, en a jusqu'au bout usé en assurant qu'il verserait l'argent promis entre les deux tours...

On voit aujourd'hui ce qu'il en est. Malgré tout, les politiques ne tirent aucune leçon de leurs erreurs. Le cabinet de Christian Estrosi nous affirmait, en début de semaine, que la solution Alphan Manas était « acquise » et qu'il était « sûr que Brightwell Holdings va investir dans Heuliez »... Affirmation prématurée puisque l'intéressé se con-tente pour l'heure d'étudier le dossier.

Le bluff du véhicule électrique

Le mal français dans toute sa splendeur : assembleur exclusif des Saxo et des 106 de PSA dans les années 1990, Heuliez peut se targuer d'avoir été le plus grand fournisseur mondial de voitures « zéro émission ». Trop tôt. Aujourd'hui, le vendéen semble hors jeu alors que tous les constructeurs mondiaux se sont engouffrés dans la brèche. Mais les futurs gagnants seront ceux qui sauront proposer les meilleures technologies au meilleur prix. Il sera alors nécessaire de maîtriser les batteries de dernière génération et d'avoir les épaules assez larges pour investir à perte en attendant les économies d'échelle prévues, au mieux, pour 2020.

C'est là que le bât blesse pour Heuliez. Même en ajoutant aux 5 millions d'euros déjà versés par la région Poitou-Charentes les 10 millions attendus du FSI (Fonds stratégique d'investissement) et les 20 autres venant en principe d'Alphan Manas, Heuliez n'aura, à terme, pas les moyens de ses ambitions. Par ailleurs, sans gros volumes, il aura bien du mal à tirer les prix, sachant que la technologie des batteries lithium-ion reste très chère. Face à la future offre high-tech des constructeurs, il ne lui restera que les véhicules de niches à destination des collectivités et des administrations. Heuliez place ses espoirs dans la nouvelle version de sa Friendly, présentée au salon de Genève sous la houlette de Murat Günak, l'ex-star du design de chez Mercedes, Peugeot et VW. Mais en raison de ses coûts fixes et de sa capacité potentielle de production (10 000 unités/an), il risque d'être moins rentable qu'une PME ultraflexible, comme le franc-comtois FAM, qui vient de lancer sa F-City. Le FSI n'en travaille pas moins sur un business plan spécifique à la voiture électrique avec la banque d'affaires Athena. « Mais, prévient Jérôme Gallot, le directeur de CDC Entreprises et responsable du dossier Heuliez au FSI, ce projet concerne pour l'instant Heuliez véhicule électrique. »

L'esbrouffeur Louis Petiet

Maire UMP de Verneuil-sur-Avre, conseiller général de l'Eure et PDG de Bernard Krief Consulting (BKC), Louis Petiet a joué un rôle central dans l'affaire Heuliez. Celui qui se présente comme un spécialiste du redressement des entreprises en difficulté a été accueilli en sauveur au début de l'été 2009 par le gouvernement. Logique, il promettait la lune et 16 millions d'euros d'argent frais. « De fait, on ne serait plus là s'il n'était pas venu », reconnaît, à contrecoeur, Emile Brégeon, le délégué CFDT chez Heuliez. Au FSI, l'une des parties prenantes, le jugement est sans appel : « Nous avons toujours été dubitatifs sur la capacité de BKC à apporter les fonds prévus », lance Jérôme Gallot.

Pour tous à Cerizay, le baron a mené les gens en bateau. Dans son communiqué annonçant l'engagement de discussion avec l'investisseur turc Alphan Manas, le 26 février, Christian Estrosi « demande solennellement à Louis Petiet de reconnaître qu'il ne dispose pas des fonds qu'il a promis et de permettre à un nouvel actionnaire majoritaire d'apporter concrètement les moyens dont Heuliez a besoin pour réaliser ses ambitions ». La semaine suivante, BKC a officiellement reconnu - c'était le 1er mars - qu'il ne pourrait pas apporter les sommes promises.

Désormais, les syndicats et les politiques n'ont qu'une idée en tête : régler au plan juridique le départ de Petiet ! Car en droit, BKC est bel et bien propriétaire d'Heuliez. Mais il ne faudrait quand même pas que BKC réalise une plus-value s'il cède ses titres à Brightwell ! Le fait que Louis Petiet soit un élu UMP ne manquera pas de renforcer la méfiance sur son rôle exact dans cette affaire. Il illustre en tout cas un grand classique à la française où politique et économie se mélangent dangereusement.

Guillaume Lecompte-Boinet, Carole Lembezat et Anne Léveillé

Ils ont dit



Ségolène Royal, présidente (PS) du conseil régional de Poitou-Charentes
"Je ne veux pas faire d'effet d'annonce." - 22 février 2010

DÉCRYPTAGE : La présidente de Poitou- Charentes évoque la candidature de la Macif, qu'elle a sortie de son chapeau. Une annonce un peu prématurée puisque le groupe mutualiste niortais s'est rapidement désisté.


Dominique Bussereau, secrétaire d’Etat aux transports
"Heuliez n'est pas un enjeu de campagne électorale." - 23 février 2010

DÉCRYPTAGE : Propos qui prête à sourire. Heuliez est au centre de la campagne électorale dans la région Poitou-Charentes, entre Dominique Bussereau, la tête de liste UMP, et Ségolène Royal, la présidente sortante.


Christian Estrosi, Ministre de l'Industrie
"J'ai toujours eu beaucoup de doutes sur BKC." - 28 février 2010

DÉCRYPTAGE : Même si le ministre n'est pas à l'origine de la candidature de BKC, il l'a largement soutenue. Et même sollicitée pour la reprise de Christian Lacroix.


Louis Petiet, président de BKC
"Je renonce." - 1er mars 2010

DÉCRYPTAGE : Le patron de BKC est grand seigneur : il jette l'éponge et laisse la place à l'investisseur Alphan Manas. Après avoir promis maintes fois d'apporter 15 millions d'euros d'argent frais à Heuliez.


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2 réactions

a3cfal | 09/03/2010 - 12H43

Alors qu'Heuliez peine à trouver 15M€ pour son sauvetage industriel, l'état (via son ministre candidat en deux-sèvres Bussereau), RFF et la région Rhône-alpes REFUSENT d'économiser -200M€ pour le Contournement Ferroviaire de l'Agglomération Lyonnaise (CFAL)

Tous les sénateurs(trice) les députes, les SCOT, communautés de communes et communes concernés de l'AIN proposent dans le périmètre du dossier de RFF de DEPENSER MOINS pour faire MIEUX.
Rien n'y fait, le dossier avance jusqu'à l'absurde et ce depuis 2005.

L'Europe paiera
L’état paiera.
La Région Rhône-Alpes paiera.

Le contribuable paiera, lui, la totalité.
Le CFAL, tracé A, économiquement non viable, sera quant à lui subventionné à vie. Contrairement aux TGV, dont on revendique la similitude dans l’ambition.

Heuliez en serait un clône ?
L'écologie CAVIAR ou BTP est pleinement de mode en ces périodes d'élection régionales mais elle n'est possible que pour les pays avec des fonds souverains, pas pour ceux qui leurs paient des intérêts.

Et pendant ce temps Heuliez peine à trouver 15M€ ?

L'écologie ne sauvera Heuliez que si elle est raisonné et appliquée uniformément sur le territoire.

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hubert de la Mothe St Herray | 09/03/2010 - 09H57

Heuliez est une société mal gérée il y a déjà eu des précédents ...A mon humble avis de Deux Sévriens un enjeu Electoral surtout pour la très communicante Présidente de Région qui cherche à sauver sa fonction de Présidente de Région cela n'échappe à personne. Mais pourquoi avoir changé le nom de la Friendly en Mia récemment Bizarre.Le sucés ne sera pas au rendez vous la Mais avec ses piles à 12930€ rendez vous compte un pack de 2 accus supplémentaire à 9000€ excusez du peu et au final Mr Manas qui dit aucuns pays ne peut garantir la pérennité de ses sites industriels!!!!! la messe est dite et je n'y crois pas du tout et pourquoi mettre de l'argent du contribuable dans une boite ou les syndicalistes iront faire grève ou freiner la production

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