Henri Proglio prend les manettes d’EDF
Le 23 novembre 2009Henri Proglio prend aujourd'hui officiellement la tête d'EDF, en lieu et place de Pierre Gadonneix. Plusieurs défis l'attendent. Instantané des paris que s'est fixé l'ancien patron de Véolia.
Le moins que l'on puisse dire, c'est l’entrée du nouveau PDG d'EDF est fracassante. Depuis quelques jours, il multiplie les déclarations, critiquant ouvertement le bilan de son prédécesseur. Etat des lieux de ses ambitions.
Revoir de fond en comble la stratégie du groupe
« Il faut une coopération entre EDF et Areva »
Jean-François Roverato, PDG du groupe Eiffage«Entre EDF et Areva, il y a eu des tensions, des situations concurrentielles, des egos différents. Il y a eu des prises de positions qui n’ont pas été économiquement optimales. Il y a eu un gâchis en Finlande, un décalage à Flamanville. Un fâcheux gâchis pour les industriels. Il faut une coopération entre EDF et Areva qui ne conduise pas à des divergences. Je souhaite une intégration des uns avec les autres. S’il y a trois pôles indépendants en France (EDF, Areva, GDF Suez), c’est plus compliqué que deux pôles. Il faudrait qu’Areva devienne à nouveau un élément du dispositif. En tant que citoyen, cela me paraît cohérent.»
Sous l’ère Gadonneix, les investissements avaient décollé à nouveau, un phénomène des plus nécessaire mais dont les effets ne se feront sentir qu’en 2010, et qu’il faut pour l’instant payer. Les investissements les plus visibles constituent plutôt ceux effectués par EDF à l’étranger, et au prix fort. 15 milliards d'euros pour acheter British Energy en 2008, 4,5 milliards de dollars pour mettre la main sur la moitié des actifs de l'américain Constellation Energy... avec pour feuille de route, 4 réacteurs à construire au Royaume-Uni, 4 aux Etats-Unis, deux en Chine et un en France. Premier acteur nucléaire en Grande-Bretagne, deuxième en Belgique et en Italie, troisième en Allemagne, l’électricien public casse sa tirelire pour assurer sa présence européenne. Reste que l’équilibre financier du mastodonte inquiète.
« Tenir compte des producteurs indépendants d’énergie »
Pierre Neveux, Directeur général de Maïa-Sonnier«Concernant l’arrivée de Monsieur Henri Proglio à la tête d’EDF, il s’agit de la nomination d’un grand professionnel, de quelqu’un de bien, et de réputé. Nos attentes consistent à ce qu’EDF tienne compte, dans sa politique et ses évolutions, des producteurs industriels indépendants français d’énergie, au rang desquels compte le Groupe MAÏA. Mais nous ne doutons pas que cette dimension sera respectée par Monsieur Proglio. »
"Refondre" la filière nucléaire française
A moyen terme, Henri Proglio reproche à EDF de n’avoir qu’un seul produit à son catalogue : l’EPR. Or le réacteur nucléaire de troisième génération subit quelque retard à l’allumage en Finlande et à Flamanville. Et d'autres gros clients que constitueront la Chine et l'Inde, mais aussi les Etats-Unis, pourraient préférer des petits formats de réacteur, moins puissants, et moins coûteux. Reste que remettre en cause la politique de parc à la française, précieuse pour réaliser des économies d'échelle sur une gamme homogène et une meilleure sécurité grâce au retour d'expérience bénéficiant à l'ensemble du parc, constituerait une révolution.
«Si j'étais actionnaire de Véolia, je me sentirais floué»
Michel Giannuzzi, président du Directoire de Tarkett« L'arrivée d'Henri Proglio pose la question de la bonne gouvernance dans les entreprises. Il ne s'agit pas de critiquer les qualités de l'homme bien sûr. Mais de la même façon que les sociétés à capitaux privés doivent s'astreindre à respecter les règles de bonne conduite, les entreprises d'Etat doivent aussi donner l'exemple. Personnellement, si j'étais actionnaire de Véolia, je me sentirais floué ».
Quid de la gouvernance sociale ?
Quant à la donne sociale, Henri Proglio devra également y réfléchir. La puissante CGT gouverne également l'entreprise, de fait. Les salariés de la filière énergétique semblent avoir obtenu une hausse des salaires de 2,8% pour 2010. Peu de salariés en France peuvent en dire autant.
« EDF investit à l’étranger, RTE réfuse d’améliorer son réseau »
Andrea Minguzzi, président des papeteries de Condat (fabricant de papier couché, 500 000 tonnes par an, 727 salariés, implanté à Lardin Saint lazare en Dordogne ).« Depuis plusieurs années, Papeteries de Condat subit des coupures d’électricité liées à la carence du réseau RTE. Ce dernier reste sourd à notre problématique. Il constitue un monopole qui ne s’est pas ouvert. C’est un problème culturel. En 2008, nous avons saisi une première fois l’organe de régulation de l'Energie, le Cordis, car RTE refuse d’investir dans l’amélioration de son réseau. Dans quelques jours, nous le saisirons à nouveau.
Les aspects énergie sont fondamentaux dans la survie d’une entreprise. Je souhaite que l’on porte plus d’attention au bien être de l’industrie en France, alors que j’observe qu’EDF réalise des investissements à l’étranger pour assurer l’exportation de l’énergie.
Cogénération.En tant que papetier, notre partenaire idéal en matière d’énergie, c’est la cogénération. Or elle est limitée à cinq mois par an. Nous demandons son fonctionnement sur toute l’année. Je crois qu’il faut revoir le régime de cogénération, dans des conditions favorables aux industriels pour qu’ils puissent ainsi se protéger des défaillances du réseau RTE. En fait, je réclame plus de flexibilité sur les sources d’énergies décentralisées. De même je pense qu’il faut considérer la compétitivité de l’enveloppe énergie dans son ensemble. On ne peut pas séparer l’aspect thermique de l’aspect électrique ».
Colette Goinere
« L’allocation de telles sommes doit être débattu au sein de la population française »
Stéphane Lhomme, porte-parole du Réseau « Sortir du nucléaire »
« La première question que je me pose au sujet d’Henri Proglio, c’est de savoir si ses déclarations sont inspirées par ses propres intuitions en se levant le matin ou s’il s’agit d’un plan de l’Elysée. Anne Lauvergeon, la patronne d’Areva, a dû sursauter en lisant les déclarations du nouveau patron d’EDF, qui se pose en leader de la filière nucléaire dans son ensemble, jusqu’au CEA, et propose même le démantèlement d’Areva pour reprendre ses activités Framatome liées aux réacteurs. L’Elysée s’est d’ailleurs désolidarisée de ses propos, mais on connaît la tactique des ballons d’essais chère à son locataire. EDF et Areva sont très endettés, et au bord du gouffre financier. Des défauts ont été décelés dans l’EPR, par les autorités de sûreté elles-mêmes ! Les deux chantiers de démonstration français et finlandais de l’excellence française sont plutôt de nature à décourager les potentiels acheteurs. Sans parler des déconvenues à l’étranger. EDF a racheté British Energy pour 15 milliards d’euros afin d’installer des EPR outre-Manche, alors que l’autorité britannique a mis le doigt sur le contrôle commande défaillant de l’EPR le premier juillet, un constat repris par le Times le 7 juillet. Aux Etats-Unis, EDF a cassé sa tirelire pour acheter Constellation : une usine de composants pour l’EPR… qui ne sera pas construit aux Etats-Unis ! A la mi octobre en effet, la NRC a recalé l’AP-1000, concurrent de l’EPR. Les deux principaux réacteurs de la renaissance du nucléaire sont donc plombés. Le processus de validation de l’EPR par la NRC court jusqu’en 2012, mais après avoir recalé leur propre réacteur, je doute que les américains soient tendres avec l’EPR. Le contrôle commande semble peu fiable, alors même que l’EPR ne résiste pas à un crash d’avion de ligne, ce à quoi la NRC est également très attentive. On se doute bien que la Chine, qui a commandé deux EPR, regarde cela de près !
Enfin, disposer d’un parc de 58 réacteurs et être obligé de mendier de l’électricité à l’extérieur de nos frontières en octobre, ce n’est pas sérieux. Si les Etats-Unis achètent cette technologie pour aller chercher du courant au Canada et au Mexique afin de passer l’hiver, ces derniers risquent de ne pas apprécier ! Mieux vaut isoler les bâtiments et encourager les énergies renouvelables. Alors qu’EDF songe à allonger la durée de vie des réacteurs en versant 400 millions d’euros par réacteur, soit 30 milliards d’euros en tout, il serait urgent qu’un débat ait lieu avec les français sur l’utilisation de cet argent. L’allocation d’une telle somme ne se décide pas entre quelques happy few. Un tel flux d’argent permettrait de lancer la France dans la bataille des énergies renouvelables grâce à la mise en réseau des énergies. L’Espagne par exemple a récemment battu des records d’utilisation d’énergie éolienne. Pour ne pas dépendre de l’intermittence du vent, elle a couplé chaque centrale éolienne avec une petite centrale hydroélectrique. On sort des lieux communs « avec l’éolien, quand il n’y a pas de vent, il n’y a pas d’électricité ». Qu’Henri Proglio souhaite revenir en arrière sur l’achat de Constellation va dans notre sens, mais s’il reprend 15 milliards d’euros sur les 20 milliards censés acheter Constellation, quitte à en perdre 5, pour les consacrer au développement du nucléaire en France, cela ne nous réjouit pas. Cela doit être discuté par la population française. »

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