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Guerre de tranchées pour moteurs peu gourmands

Par Manuel Moragues - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3214

Le 16 juin 2011, seuls les moteurs électriques à haut rendement seront autorisés à la vente dans l'Union européenne. Les fabricants de machines refusent encore de franchir le pas et les motoristes deviennent fébriles. La bascule pourrait être brutale.

Ils sont partout. Chaque usine, chaque bâtiment tertiaire en regorge. À tel point qu'on en compte près de 12 millions en France. Le convoyage des pièces à travers les chaînes de montage, c'est eux. La climatisation des bureaux, c'est encore eux. Le pompage de l'eau des circuits de refroidissement et la production d'air comprimé, encore et toujours eux... À savoir, les moteurs électriques. Cachés au coeur des machines, ces moteurs vont connaître une révolution.

À partir du 16 juin 2011, seuls ceux à haut rendement, dits IE2 (lire l'encadré page 37), seront autorisés à la vente dans l'Union européenne. Une avancée certaine en termes d'économie d'énergie : la Commission européenne espère réduire de 135 TWh la consommation électrique de l'Europe des 27 d'ici à 2020. L'équivalent de la consommation de la Suède !

Pour l'instant, cette révolution du haut rendement se résume à une guerre de tranchées... Entre les motoristes d'un côté et les fabricants de machines de l'autre. Les premiers ont, pour les plus grands au moins (Siemens, Leroy-Somer, WEG et ABB), finalisé leur gamme de moteurs IE2 et voudraient bien les vendre. Les seconds voient dans l'arrivée du haut rendement une contrainte et un surcoût peu évident à répercuter sur les clients finaux. De leur point de vue, cette évolution est une mauvaise idée, surtout si leurs concurrents restent au moteur standard (dit IE1).

Coincé entre les deux camps, le marché du haut rendement fait figure de « no man's land » et n'a toujours pas décollé. Les moteurs IE2 représentaient 12 % du marché européen en 2007 et seulement... 17 % aujourd'hui. On est loin des 100 % exigés pour le 16 juin. « Si j'en crois mes clients, et en caricaturant à peine, déplore Régis Giraud, responsable commercial et marketing pour les moteurs industriels chez Leroy-Somer, le marché basculera dans la nuit du 15 au 16 juin ! » Un casse-tête pour les motoristes, qui ont besoin de temps et de visibilité afin de convertir leurs chaînes de production aux nouvelles gammes.

Le nerf de cette guerre de positions, c'est bien sûr le coût du haut rendement. Il faut rajouter de la « matière active » au moteur pour passer de l'IE1 à l'IE2 : du cuivre et de l'acier spécial, dit électrique. Des matériaux coûteux, dont les moteurs sont gros consommateurs. Selon le Comité européen des constructeurs de machines électriques et d'électronique de puissance, il faut 7 kg de cuivre et 40 kg d'acier électrique pour fabriquer un moteur IE1 de 11 kilowatts. Des quantités qui passent respectivement à 10 kg (+ 40 %) et 53 kg (+ 32 %) pour son équivalent IE2. Conséquence directe, selon le motoriste Leroy-Somer, le prix d'un moteur IE2 est en moyenne de 20 à 25 % plus élevé (le surcoût varie selon la puissance).

UNE BATAILLE DES PRIX SE PROFILE

« Il s'agit d'un véritable choc pour le marché », reconnaît Frédéric Nectoux, le directeur général de Nord France, fabricant de motoréducteurs (moteurs avec transmission mécanique). « L'objectif n'est pas de tuer le marché, tempère Jean-François Soguel, responsable commercial pour les moteurs à haut rendement chez Leroy-Somer. Nous avons beaucoup travaillé en termes de process et d'ingénierie pour serrer les prix. » La preuve : il y a encore un an, un moteur IE2 était vendu deux fois plus cher qu'un produit standard. Il n'empêche. Pour les fabricants de machine, 20 %, c'est encore trop pour franchir le pas, estime Nicolas Baur, responsable produits centrales de traitement d'air chez le français Ciat (lire l'interview page 38). « La bataille s'annonce rude, anticipe Michel Metzger, responsable marketing produit pour les moteurs basse tension chez Siemens. Il y a déjà beaucoup d'intox et les discussions s'apparentent parfois à un poker menteur. »

Motoristes et équipementiers campent sur leurs positions. Mais tiraillements et divisions se font sentir dans chaque camp. Du côté des fabricants de machines, tous ne marchent pas du même pas. « Les fabricants de pompes ont déjà basculé vers le haut rendement », se félicite Michel Metzger. « Le secteur de la compression d'air a toujours cherché à maximiser le rendement. Il est donc en avance », justifie Jean-François Soguel. Au contraire, les industriels de la ventilation sont considérés comme les plus en retard. Deux raisons sont avancées : le moteur peut représenter jusqu'à 30 % du coût de revient de leurs produits. En outre, la concurrence fait rage dans ce secteur et la pression sur les prix y est énorme. Les ventilatoristes sont capables de changer de fournisseur pour 1 euro de moins sur un moteur, constate-t-on chez les motoristes. Dans la ventilation, pour l'instant, le premier qui bouge aura perdu...

Dans les rangs des motoristes, l'union reste fragile et tient surtout à la crainte d'une guerre des prix. Celle-ci pourrait faire rage après le 16 juin, quand le moteur IE2 sera passé du statut de petite série à celui de produit standard. « Fin 2011, la concurrence entre motoristes devrait avoir largement atténué son surcoût », estime Frédéric Nectoux, de Nord France. « Le surplus de cuivre et d'acier exigé pour fabriquer un moteur à haut rendement ne diminuera pas. Le surcoût non plus, rétorque Jean-François Soguel de Leroy-Somer. Celui qui craquera sur les prix, et il y en aura forcément un, sera celui qui baissera la qualité. » En l'absence de contrôles spécifiques, les grands motoristes craignent de voir arriver des moteurs chinois à bas prix estampillés IE2 sans pour autant être à haut rendement. « On ne cédera pas sur les prix sous la pression des acheteurs ou des concurrents », prévient Michel Metzger, de Siemens.

CRAINTES SUR DES RETARDS DE LIVRAISON

Cette guerre de tranchées pourrait s'avérer désastreuse, car la filière ne pourra pas passer au haut rendement en une nuit. Les fabricants de machines doivent revoir leurs fiches techniques et les plans de leurs produits, voire effectuer de nouveaux tests. « Cela demande au minimum trois mois », avertit Jean-François Soguel. Il faut d'autre part que les motoristes finalisent leurs process et stockent cuivre et acier. Les moteurs IE2 étant un peu plus gros, les carcasses de moteurs produites par les fonderies indiennes doivent aussi être commandées à l'avance. « J'espère vendre 30 à 40 % de moteurs IE2 en mars », révèle Michel Metzger. Chez Leroy-Somer, on se veut « fortement incitatif » : la disponibilité des moteurs IE1 sera réduite dès le premier trimestre, tandis que les moteurs IE2 monteront « sur étagère ». « Avec 600 références, nous n'avons pas le choix si nous voulons être prêts logistiquement le jour J », conclut Jean-François Soguel.

Si le marché bascule trop tard, les motoristes risquent bien de se retrouver en sous-capacité de production. Les fabricants de machines seraient alors pénalisés par des délais de livraison de plusieurs mois. À quand l'armistice ?

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