Gouvernances
Le 14 octobre 2009 | L'Usine Nouvelle n° 3165
Les deux chercheurs américains, récompensés cette semaine par le prix Nobel d’économie, ont vanté ce que l’on pourrait appeler une «altergouvernance» économique.
A la bourse des mots, «gouvernance» a une belle cote. L’ancien Premier ministre de Jacques Chirac, Jean-Pierre Raffarin, n’avait que lui à la bouche: il voulait réformer la gouvernance de l’Etat et donner ainsi un nouveau souffle à la décentralisation. Projet classé sans suite. Aujourd’hui, c’est plutôt la gouvernance du chef de l’Etat –la concentration du pouvoir dans un seul lieu – qui fait grincer des dents, comme le montre la polémique sur le parachutage de Jean Sarkozy à la tête de l’Epad, l’établissement public qui gère le quartier d’affaires de la Défense. De lamêmemanière, plusieurs dirigeants de groupes publics et privés sont nommés à leur poste, simplement parce qu’ils ont la confiance du Président.
Drôle de gouvernance, encore, mais cette fois à l’échelle mondiale, à l’heure où le G20, nous dit-on, a remplacé le G8. Un vrai progrès pour les nouvelles puissances jusque-là négligées? Ce n’est qu’une apparence. Car derrière le faux-semblant du G20, se cache un «G2»: le face-à-face entre les Etats-Unis et la Chine, dont les monnaies font désormais la loi. Une gouvernance en couple en quelque sorte.
Dans les entreprises aussi, conflits d’intérêts et répartitions des pouvoirs sont à l’index. Prenons Google, sans doute la firme la plus étonnante du XXIe siècle. Deux de ses administrateurs, dont le PDG Eric Schmidt, font aussi partie du conseil d’Apple. D’où quelques soupçons de pratiques anticoncurrentielles. Pour échapper aux foudres de l’Autorité antitrust, Arthur Levinson, administrateur cumulard, a dû démissionner, lundi dernier, du conseil de Google. Prenons aussi les banques. A commencer par les françaises. De l’avis de bien des industriels, elles ne font pas leur boulot. Fallait-il les renflouer, sans s’assurer qu’elles feraient tout leur possible pour financer l’économie réelle? Autrement dit, fallait-il leur prêter 20 milliards d’euros sans participer à leur gouvernance?
Tous ces sujets méritent encore d’être débattus. La récession, née il y a un an, perçue comme l’injuste effet de sales pratiques, invite il est vrai aux remises en cause. Elles vont un peu loin et tournent depuis quelques mois à l’utopie. Plus jamais les humains ne devront polluer! Plus jamais les traders ne feront passer leur intérêt personnel devant celui de la croissance mondiale! Plus jamais les entreprises ne devront générer de stress vis-à-vis de leurs collaborateurs! Plus jamais le profit ne guidera l’économie!
Est-ce un hasard si le prix Nobel d’économie a été attribué, cette semaine, à deux chercheurs américains pour leurs travaux sur la gouvernance économique? Elinor Ostrom et Oliver Williamson sont primés pour avoir vanté, chacun de son côté, ce qu’on pourrait appeler une «altergouvernance».
La première, professeur à l’université d’Indiana, a démontré que les «copropriétés» (la mer, par exemple) pouvaient être gérées avec brio par les usagers (les pêcheurs eux-mêmes). Mieux que par les entreprises, mieux que par la puissance publique. Le second, qui enseigne à l’université de Berkeley, a établi que les entreprises gèrent souvent les conflits d’intérêts avec plus d’efficacité que le marché. Si les utopies ont le vent en poupe, le comité Nobel colle à merveille à l’air du temps.
Laurent Guez
Directeur de la rédaction de "L'Usine Nouvelle"

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