Gemalto, pionnier de la lean innovation
Par Par Hassan MEDDAH - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3149Il y a vingt ans, Gemalto, le leader mondial de la carte à puce, cherchait à produire plus vite et moins cher les centaines de millions de cartes qui sortaient de ses usines. Aujourd'hui, pour développer plus rapidement ses logiciels de sécurité électronique, il applique ces règles d'optimisation industrielle à ses processus d'innovation.
Sas d'entrée individuel, badge, code d'accès... Les ingénieurs spécialistes en sécurité électronique doivent montrer patte blanche pour pénétrer dans les laboratoires de Gemalto, le numéro 1 mondial de la carte à puce. Dans l'unité consacrée aux systèmes antibrouillage, oscilloscopes et équipements de tests électroniques se disputent la place sur les bureaux. Les ingénieurs vérifient la résistance des puces électroniques aux agressions électromagnétiques. « C'est une attaque possible pour qui voudrait récupérer les données essentielles de la carte à puce », explique l'un d'eux. La sécurité, chez Gemalto, est un enjeu fondamental : il faut pouvoir garantir aux banques, aux opérateurs télécoms et aux Etats que la puce électronique insérée dans les cartes bancaires, les téléphones portables ou les passeports biométriques est inviolable ou presque. D'où la nécessité de protéger les laboratoires de Gemalto : les nouveaux bâtiments vitrés de Meudon, en région parisienne, abritent nombre de secrets technologiques qui sont le moteur du développement de l'entreprise.
Ainsi, les cartes SIM des téléphones portables, que Gemalto fabrique par centaines de millions, font aujourd'hui bien plus qu'identifier l'abonné. Les innovations ont transformé ce composant en porte-monnaie électronique, en outil de mesure d'audience de télévision sur mobile, et même en serveur de stockage de données multimédias accélérant l'affichage des pages web. Sans oublier les logiciels destinés à sécuriser les achats sur internet ou à produire les passeports biométriques. Au total, avec 80 innovations développées l'an dernier, c'est de la R et D à un rythme quasi industriel !
En fait, depuis le démarrage de la fabrication des cartes à puces, innovation et industrialisation forment un couple indissociable. Mais l'optique a radicalement changé. « Il y a vingt ans, le défi du groupe était surtout industriel. Il s'agissait de produire plus et plus vite. Nos ingénieurs R et D concevaient nos propres machines de production. C'est seulement à la fin des années quatre-vingt que nous avons embauché un premier ingénieur pour développer du logiciel à l'intérieur des cartes elles-mêmes. Depuis, nous n'avons cessé de renforcer nos compétences logicielles. Aujourd'hui, nous sommes clairement une société plus tournée vers l'innovation que vers l'outil industriel », explique Xavier Chanay, le directeur innovation et technologie de Gemalto.
UNE GESTION TOUT INDUSTRIELLE DE LA R et D
Il y a vingt ans, Gemalto investissait 6 à 7 % de son chiffre d'affaires dans ses usines : c'est quasiment le montant désormais consacré à la R et D... La naissance de Gemalto, avec la fusion de Gemplus et Axalto en 2006, a accéléré cette mutation. La nouvelle entité a bénéficié de l'addition des budgets de R et D des deux sociétés, alors qu'elles avaient des activités similaires. Objectif : défricher de nouveaux marchés. En 2008, le groupe a investi 95 millions d'euros en R et D. Il compte 1 300 ingénieurs et techniciens, dont 90 % sont des développeurs logiciels !
Pour rentabiliser cet investissement, Gemalto s'impose une gestion de sa R et D tout industrielle. Avec un souci permanent d'optimisation du temps et des coûts. Le « lean manufacturing » appliqué à l'innovation ! en quelque sorte. Comment pourrait-il en être autrement ? « Nous avons produit l'an dernier 1,4 milliard d'objets sécurisés, adaptés à chacun de nos clients », explique Serge Barbe, le directeur R et D centrale chez Gemalto. Un chiffre amené à croître. En effet, le groupe souhaite exploiter sa matière première, des logiciels de sécurité complexes pour composants nomades, dans d'autres objets que les cartes SIM et les cartes bancaires, comme les passeports biométriques ou les clés USB servant à s'identifier sur les réseaux informatiques.
Sensibilisés à cette « industrialisation » de la recherche, les ingénieurs sont notamment évalués sur leur capacité à concevoir leur logiciel au moindre prix, ou « design to cost », dans le jargon maison. « Quand on produit autant d'objets, le centime de trop finit par coûter cher. Si on réduit de 100 octets la taille d'un programme, on peut éviter d'avoir recours à un composant exigeant plus de mémoire, et donc plus cher ! », explique Xavier Chanay. Cette optimisation à tous crins paye. Gemalto a ainsi été la première société à introduire un environnement de développement Java, originellement conçu pour tourner sur des PC, dans une carte à puce ! « Même les ingénieurs de Sun, l'inventeur du langage Java, ont été bluffés », se rappelle Xavier Chanay.
Gemalto cherche aussi à innover plus vite. Il a réduit ses délais en optimisant sa façon de travailler avec ses clients et ses fournisseurs. Ainsi, pour exploiter le plus rapidement possible les innovations des fondeurs de puces, le groupe s'informe en permanence de l'état d'avancement de leur roadmap technologique, tout y en contribuant au maximum... A l'autre bout de la chaîne de l'innovation, Gemalto prend en compte le client très en amont. Plutôt que de faire un produit qui devrait a priori correspondre à ses besoins, il associe le client à la décision de lancer le produit. Une approche efficace, si l'on en juge par la collaboration avec Orange : dix-huit mois seulement pour créer et valider son service Unik PC. Cette offre permet aux clients mobiles professionnels de passer et de recevoir leurs appels depuis un PC connecté à internet, sans payer le surcoût du roaming quand ils sont à l'étranger. Séduit par la proposition technologique de Gemalto, basée une clé USB intégrant une carte SIM, Orange a contribué à la définition finale du service et l'a commercialisé fin 2008.
EXPLOITER AU MAXIMUM LES POSSIBILITÉS D?UN PRODUIT
Pour attaquer plus vite de nouveaux marchés, Gemalto n'hésite pas non plus à acquérir une technologie. Pour se positionner sur le marché en pleine explosion des papiers d'identité électroniques, le français a racheté en 2005 le finlandais Setec pour 30 millions d'euros. Cette acquisition lui a permis de mettre la main sur les technologies d'impression sécurisée qui permettent d'inscrire des données au laser dans le corps même d'une carte, et non plus en surface, empêchant ainsi toute falsification. Quatre ans plus tard, Gemalto s'est transformé en leader du marché des documents d'identité électroniques, fournisseur de près d'une vingtaine de programmes nationaux de passeports numériques.
Gemalto mise aussi sur l'exploitation maximale des possibilités techniques d'un produit. Cette règle d'or lui a permis d'imposer sa technologie pour équiper les futurs téléphones portables NFC (transactions sans contact). « Pour faire communiquer la carte SIM avec la puce radio NFC, nous avons exploité le seul des huit connecteurs de la carte SIM qui était libre. Nous l'avons relié à la puce radio à travers un canal de communication basé sur un fil », explique Serge Barbe, le directeur R et D centrale. D'où une compatibilité avec tous les portables, quelle que soit leur ancienneté ! Cette innovation a servi de base au standard NFC de l'organisme de normalisation européen, l'ETSI.
Cette stratégie d'innovation incrémentale a porté ses fruits. Avec le risque, parfois, de brider la créativité. Ainsi, la dernière rupture technologique intervenue sur les cartes SIM n'est pas sortie de chez Gemalto, mais d'une PME française, Wavecom, spécialisée dans les connexions M2M (Machine to Machine). Wavecom a révolutionné le format de la carte, l'intégrant dans un composant unique pour améliorer sa résistance aux chocs et allonger sa durée de vie. PSA Peugeot Citroën a été séduit par cette innovation, pour ses projets de voiture communicante. Cette fois-ci, le carnet de chèques de Gemalto n'a pas suffi pour mettre la main dessus : Wavecom lui a été soufflé par un concurrent.

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