Gdf-Suez : c'est parti !22/07/2008
L'introduction en Bourse signe aujourd'hui l'aboutissement d'un projet de fusion qui aura duré deux ans et demi. Le nouveau groupe compte peser de tout son poids sur un marché de l'énergie en pleine ébullition.
C'est un petit accrochage par communiqués de presse interposés qui préfigure sans doute d'autres affrontements plus sérieux. A peine Nicolas Sarkozy avait-il annoncé le jeudi 3 juillet au Creusot, le principe de la construction d'un second réacteur nucléaire EPR, qu'Edf faisait connaitre son souhait de participer au projet. Presque simultanément Gérard Mestrallet, le patron de Suez, se déclarait prêt - avec des partenaires - à se lancer dans l'aventure.Nul ne sait encore qui des deux emportera la vingt-et-unième centrale nucléaire française. Cependant, ce petit échange à distance témoigne de la future bataille sur le marché français - et surtout européen- de l'énergie. Face à EdF en France, aux allemands E.On et RWE, à Enel et ENI en Italie ou à l'espagnol Iberdrola, un nouveau géant va prendre corps. Le 22 juillet, Suez et GdF ne feront en effet plus qu'un. Après que la fusion ait été approuvée par les deux assemblées générales, GdF-Suez sera introduit en Bourse. L'aboutissement d'un projet bâti à la hâte le 25 février 2006 par Dominique de Villepin pour contrer un raid éventuel d'Enel sur Suez. Vingtneuf mois et de nombreuses péripéties plus tard, le mariage va se traduire par l'absorption de Suez par Gaz de France ainsi que la mise en Bourse de Suez Environnement, jusqu'ici filiale à 100%de Suez, dont 65%du capital sera placée dans le public. Au plan opérationnel, après plus de deux ans d'attente, tout est prêt. Les directeurs de branches«mais aussi les N-1 et les N-2 sont désignés et chacun sait ce qu'il a à faire », indique-t-on chez Suez. Hausse des prix des hydrocarbures, libéralisation, tensions géopolitiques..., dans un monde de l'énergie en plein bouleversement, les deux futurs mariés peuvent faire valoir une santé financière éclatante. Le résultat net de Suez pour 2007 a été le meilleur de son histoire, en hausse de 8,8%à3,9milliards d'euros. GdF a aussi surpris les analystes avec, pour l'an dernier, un bénéfice net de 2,5milliards d'euros en hausse de 7,6%. Installée sur des marchés du gaz et de l'électricité, où la demande excède souvent l'offre, et sur lesquels les opérateurs doivent faire le tri entre de multiples projets de développement, cette bonne santé est promise pour durer. Alors que Suez a dégagé un excédent brut d'exploitation de 7,9milliards d'euros en 2007 et Gaz de France de 5,7milliards d'euros, les projections pour le nouveau groupe font état d'une exploitation bénéficiaire de 17milliards d'euros à horizon 2010. Pour y parvenir, GdF-Suez compte mettre en oeuvre des synergies opérationnelles estimées à 390millions d'euros par an à court terme (2010) et 970millions d'euros par an à moyen terme (2013). Déduction faite des 290millions d'euros de commissions que vont se partager les divers conseils et intermédiaires financiers lors de la fusion. La barre est donc placée très haut. Tout compris, GdF-Suez emploiera environ 196500collaborateurs, dont 135000 dans l'énergie. Et, dixit la future direction, compte tenu de la complémentarité des activités, aucun plan social ne sera engagé. Jusque-là, GdF a été surtout axé sur l'activité gazière en France pour des raisons historiques, Suez s'est structuré autour des activités d'Electrabel, le principal fournisseur d'électricité en Belgique. Tout cela va changer avec une organisation en six branches (lire page 17). Celle-ci fait encore la part belle aux deux marchés domestiques, la France et la Belgique, mais aussi aux territoires de conquête: Brésil, Etats- Unis, Norvège, Chili... sans oublier la Roumanie, la Grande-Bretagne et Emirats arabes unis, trois pays où Suez s'est positionné sur de futurs projets nucléaires. Le programme d'investissement industriel atteint d'ailleurs 10milliards d'euros par an en moyenne sur la période 2008-2010. SelonGérard Mestrallet, le futur PDG du GdF-Suez et Jean-François Cirelli, le vice-président et directeur général délégué, la fusion va «structurer le paysage énergétique européen pour les trente prochaines années». Six poids lourds européens Sans aller jusque-là, le jeu européen se joue désormais entre six poids lourds: EdF, GdF-Suez, E.On, RWE, Enel et Iberdrola. Un petit monde sur lequel la Commission européenne et la bouillante Nelly Kroes, commissaire à la Concurrence, veillent d'un oeil sourcilleux, toujours en quête d'éventuelles ententes sur ce marché où la libéralisation a du mal à passer de la théorie à la pratique, et où les clients ont le sentiment d'être pris au piège. Nelly Kroes mène notamment en ce moment une enquête approfondie sur les gazoducs de GdF et E.On. Du côté des activités, c'est dans le gaz naturel que le poids du nouveau groupe va être déterminant. En plus de la fourniture au consommateur final, une grosse part de la production électrique de Suez provient de centrales à gaz. Globalement, le gaz représente 47%dumix énergétique de Suez et la quasi-totalité pour GdF. Le nouveau groupe sera le leader européen et l'un des tout premiers opérateurs mondiaux du gaz naturel liquéfié (GNL). Il sera premier acheteur et premier opérateur de réseau de transport et de distribution en Europe ainsi que second opérateur de stockage et de terminaux méthaniers. Enfin, il deviendra le premier européen dans les services à l'énergie. Cette position de premier plan se traduit par une multitude d ' o p é r a t i o n s récemment réalisées par les deux groupes pour se renforcer notamment sur l'amont de la chaîne. A savoir, l'acquisition de nouvelles réserves gazières en Egypte, la mise en production de champs en Norvège (contrat d'approvisionnement avec Norsk Hydro pour 3,2 milliards de m3 sur quatre ans) et au Royaume-Uni, le développement de capacités de stockage au Royaume- Uni ou en Roumanie, et la construction de terminaux méthaniers. Par ailleurs, GdF-Suez va se retrouver à la tête d'une importante flotte de méthaniers: douze navires exploités par GdF avant la fusion, neuf par Suez. Dans le secteur électrique, alors que Suez dispose aujourd'hui de 58GWde capacités, l'objectif à l'horizon 2013 consiste à les porter à 100GW, dont 10%en France. Soit une progression de 70%en cinq ans. Et atteindre ainsi, à titre de comparaison, presque l'équivalent de la puissance totale installée en France (116GW). Pour y parvenir, GdF-Suez mise sur de nouvelles centrales à cycle combiné. GdF et Suez ont déjà mené des acquisitions de concert comme celle, à parité, de Teeside Power, la centrale électrique britannique à cycle combiné la plus puissante d'Europe. Les énergies renouvelables ne sont pas en reste, et notamment l'éolien. Avant la fusion GdF avait des projets pour porter à 1000MWsa capacité d'origine éolienne en Europe en 2012. Suez, qui exploite déjà une trentaine de parcs éoliens dans le monde, vise 18%des capacités de production en énergies renouvelables en Europe à partir de 2009, contre 13%actuellement. Le nucléaire, qui représente 12,6%des capacités électriques de Suez, va aussi être développé. Côté Electrabel, la puissance fournie par les centrales nucléaires de Tihange et de Doel, représente 6000 mégawatts. Sans compter ses droits de tirage sur les centrales EdF de Chooz (Ardennes) et de Tricastin (Drôme). Le groupe, qui peut se targuer d'une expérience de trente ans dans le nucléaire en Belgique, a d'ailleurs sécurisé son approvisionnement en uranium enrichi en acquérant auprès d'Areva une part de 5% dans l'usine Georges Besse II. Il pourrait donc aussi investir dans la construction d'un EPR en France. Atteindre 20% du marché de l'électricité en france En France dans l'électricité, GdF-Suez se trouve en position de principal challenger d'EdF, opérateur historique toujours tout puissant, qui détient 87,6% du marché de détail. L'idée est que les capacités électriques de Suez-Electrabel s'appuient sur le réseau commercial de GdF. Actuellement, GdF n'a qu'une production très limitée d'électricité. Il exploite la centrale DK6 à Dunkerque, qui brûle du gaz naturel et les gaz sidérurgiques d'Arcelor et représente 530MWde ses 730MWde capacités électriques. Mais il dessert 11millions de clients en France. De son côté, Suez, déjà premier concurrent d'EdF avec environ9%de part de marché, contrôle 25% de la production hydroélectrique française grâce à la Compagnie nationale du Rhône t la Société hydroélectrique du Midi (Shem). Les capacités de Suez mariées au portefeuille de clients de GdF (grands comptes, collectivités, PME et particuliers) permettent au nouveau groupe d'afficher un objectif ambitieux à terme: 20%du marché de l'électricité en France. Ce qui impliquera un gros effort commercial et aussi une augmentation de la capacité installée de 6GWen 2007 à 10GWen 2013. Le périmètre rectifié Pour que la fusion soit autorisée par la Commission européenne, les deux partenaires ont dû procéder à des cessions. Dans les services, GdF a vendu Cofatech Coriance à l'italien A2A. Et EdF devrait acquérir, pour 515millions d'euros, la part (25,5%) de Gaz de France au capital de SPE, le deuxième producteur d'électricité en Belgique. Par ailleurs, Suez a dû céder 10%des capacités d'Electrabel en Belgique au même SPE ainsi que ses 57,25%dans le gazier belge Distrigaz. L'opération a été conclue avec l'italien ENI, mieux disant qu'EdF et E.On. Réalisée en partie par le biais d'échange d'actifs, cette opération permet à GdF-Suez de réaliser une plus-value de 2milliards d'euros et lui ouvre l'accès au réseau de distribution de gaz de Rome ou des droits d'exploration et de production au Royaume-Uni, en Amérique centrale, en Afrique et en Asie; ainsi qu'un contrat d'approvisionnement en gaz correspondant environ à lamoitié des besoins de GdF-Suez en Italie sur vingt ans. Enfin, les nouveaux partenariats qui se nouent avec ENI vont rapprocher GdF-Suez de Gazprom, un allié de l'italien. Même si les accords avec la Russie se règlent d'abord d'EtatàEtat, GdF-Suez va aussi devenir, par sa taille, un interlocuteur important du groupe russe, première compagnie gazière au monde (20% de la production ). Son poids lui permettra-t-il de peser sur les tarifs d'achat du gaz? C'était l'un des arguments du gouvernement pour justifier la fusion. Mais depuis la frénésie s'est emparée du marché des hydrocarbures. Et l'Union européenne sera, en 2020, dépendante à 80% de ses importations de gaz naturel, contre 55% aujourd'hui. Pour les clients, il ne faudrait pas que la création du nouveau GdF-Suez ne se traduise que par des hausses de prix. Gilles Bridier
Article paru dans l'Usine Nouvelle N°3110
du 10 au 16 juillet 2008 |
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