imprimer

Gazole plus cher que l'essence : la faute aux raffineurs ?

Par Rédaction L'Usine Nouvelle - Publié le
ReutersChristophedeMargerietotal

L'UFC-Que choisir met les pieds dans le plat ce jeudi 5 juin : « la hausse du prix du gazole est due pour 47 % à la hausse des marges de raffinage des compagnies pétrolières », affirme l'association de défense des consommateurs. L'UFIP conteste.

Explosion des marges. François Carlier, directeur des études et de la communication de l'UFC-Que choisir, dresse le constat. La hausse du prix du carburant « dépend de trois facteurs » , explique-t-il  : «le prix du baril de pétrole, qui est le même pour le gazole et l'essence, la marge de raffinage, et la marge de distribution». Or la marge de raffinage «a explosé ces derniers mois». Elle était de «2-3 centimes d'euro le litre de gazole» de 1995 à 2002, puis est passée à «5-6 centimes d'euro le litre en 2004-2005». De janvier à mai 2008, cette marge est passée de «6 centimes à 15 centimes» d'euro le litre.  «Elle a donc été multipliée par 2,4». En cinq mois. Une hausse qui laisse François Carlier d'autant plus médusé que pour l'essence, en revanche, «la marge de raffinage est restée à ses niveaux usuels» de 2 à 4 centimes d'euro le litre. «C'est pour cette seule raison que le prix du Diesel est supérieur à celui du Super 95 ou 98 aujourd'hui», affirme-t-il.

Une histoire d'offre et de demande. En France et en Europe, le gazole est le carburant le plus consommé : une tendance qui s'accentue au détriment de l'essence. « Parallèlement, depuis 15 ans, les compagnies pétrolières n'ont pas créé davantage de capacité de raffinage du gazole», déplore François Carlier. La tension qui en résulte sur le marché cause selon lui la flambée des prix actuellement observée sur le gazole. Une véritable «stratégie de rationnement» de la part des compagnies pétrolières  dénoncée par l'UFC-Que choisir, qui interpelle le gouvernement français. «A l'heure de la prochaine présidence européenne, la relance des capacités de raffinage en Europe est une priorité, et l'on ne comprendrait pas que le gouvernement français ne se saisisse pas de ce dossier.»

La main à la poche. «Dans un contexte où le gouvernement prend des mesures pour que tout le monde contribue à une meilleure consommation des énergies fossiles, on ne concevrait pas que les raffineurs ne contribuent pas à l'effort général.» Sans nommer le groupe Total, l'association a salué le fait que les compagnies pétrolières mettent la main à la poche pour financer la hausse de la prime à la cuve, promise par Nicolas Sarkozy pour les ménages en difficultés. «C'est un début, mais il serait plus que légitime de demander aux raffineurs une contribution substantielle», a jugé l'association.

Investir dans le raffinage. Les sociétés de raffinage avaient beaucoup investi dans les années 70, et s'étaient retrouvées en surcapacité les 20 années suivantes du fait du choc pétrolier qu'elles n'avaient pas anticipé. Un ratage sur lequel les pétroliers se basent pour expliquer leur frilosité actuelle : si investissements dans le raffinage il y a, ces derniers concernent surtout des mises aux normes européennes sur les émissions de souffre, et non des créations de capacité nouvelles. « Or l'investissement pour augmenter les capacités de raffinage est une priorité aujourd'hui », estime François Carlier. 

Contestation de l'UFIP. A défaut de contredire François Carlier sur la nécessité d'investir, Jean-Louis Schilansky, délégué général de l'Union française des industries pétrolières, conteste de l'UFC-Que Choisir sur la méthode . «La "marge" citée par l'association est en fait une différence de prix : la différence entre la cotation du baril brent et la cotation gazole sur le marché de Rotterdam. Or nous ne fabriquons pas que du gazole à partir d'un litre de pétrole : chimiquement nous ne pouvons consacrer que 35% en moyenne du pétrole brut au raffinage aboutissant à du gazole. Le reste est utilisé pour fabriquer de l'essence, du fuel lourd, du GPL...  Le chiffre cité par l'UFC-Que choisir ne constitue donc pas véritablement une marge de rentabilité, mais plutôt une différence de prix.» Jean-Louis Schilansky préfère se baser sur la "marge de raffinage sur brent" définie par la Direm, qui prend en compte l'ensemble des produits finis que l'activité de raffinage produit à partir du pétrole brut (propane, butane, naphta, essence, carburéacteur/kérosène, gazole, fioul domestique et fioul lourd). Mais puisque cette marge mêle celle de tous les produits pétroliers, impossible d'isoler celle du gazole pour constater sa brusque hausse. Plutôt pratique.

En ce qui concerne l'augmentation nécessaire la capacité sur le secteur, Jean-Louis Schilansky se défend évoquant la lourdeur inhérente à l'industrie du raffinage : il évalue les délais nécessaires pour se retourner sur ce secteur à 4 ou 5 ans. «On court après une demande qui galope» , déplore-t-il. «Le gazole devenant trop cher, un rééquilibrage de la demande aura lieu dans 3 ou 4 ans» , estime-t-il. Mais dans l'intérim, les raffineurs sont à court de gazole, et la France va devoir continuer à importer au prix fort. 


Explications de Total. Pour sa part, le directeur général de Total Christophe de Margerie s'est expliqué devant la commission des finances le 4 juin. « Le prix du gazole que nous vendons aux pêcheurs est à prix coûtant. Total ne fait aucune marge. Ils le savent et ne nous le reprochent pas. Mais les pêcheurs paient aussi les conséquences d'une politique fiscale. » Il a dès lors mis en cause le soutien de l'Etat au diesel, par une fiscalité avantageuse, entraînant une chute de l'essence. Quant à sa responsabilité dans le manque d'augmentation de capacité de raffinage pour le gazole, il se retourne une nouvelle fois vers l'Etat :  « notre outil correspond à la politique demandée en 1990 où on nous a demandé de privilégier l'essence sans plomb. On ne change pas comme cela un outil de raffinage. » Ce déséquilibre, selon lui, a amené une hausse supplémentaire de 18 centimes d'euros par litre.

Volonté délibérée des raffineurs, erreur de stratégie de l'Etat, inadéquation structurelle entre une demande volatile et une industrie lourde à faire évoluer ? Si personne ne s'entend sur les causes, le consensus est certain sur le manque d'investissement et l'absence d'adaptation de l'outil de raffinage à la demande actuelle.  Reste qu'à l'heure du gazole cher, de plus en plus de voix se font entendre pour redistribuer les revenus des groupes pétroliers aux ménages appauvris par la hausse du carburant.

Ana Lutzky

Lire aussi :
Le gazole grille l'essence à la pompe, le 23/05/2008









Partagez l’info :

Partager cet article avec mon réseau profesionnel sur Viadeo linkedin Partager cet article sur Wikio envoyer à un ami

Effectuer une autre recherche

Rechercher
À la une
Neri Oxman

L'impression 3D détournée par l'artiste Neri Oxman

L'architecte et designer Neri Oxman expose au Centre Georges Pompidou, à Paris, ses sculptures...

Guillaume Klossa

"Je suis fasciné par les technologies sans fil"

Guillaume Klossa, qui vient de publier un rapport sur l'impératif industriel, répond à notre...

Arnaud Montebourg

La semaine chargée d’Arnaud Montebourg, et le reste de l’actualité industrielle

On le savait déjà. Ministre est un métier à plein temps. Arnaud...

Arnaud Montebourg chez Fralib

Fralib : "Unilever reprend les négociations"

Le ministre du Redressement productif, Arnaud Montebourg, annonce la tenue prochaine d’une table ronde...


© L'Usine Nouvelle    - Publicité- Conditions générales d'utilisation - RSS - Pour nous contacter