Fukushima - Tokyo - Pékin
Par PIERRE-OLIVIER ROUAUD - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3232
©
Dans la rivalité entre le Japon et la Chine, l'accident de Fukushima va peut-être accélérer le basculement du rapport de force en faveur de Pékin.
Frayeur et compassion. Tels sont les effets immédiats du drame japonais en Chine. La peur, c'est notamment cet envol incongru des ventes de sel, censé lutter contre les radiations. La compassion, c'est la médiatique visite du président Hu à l'ambassade du Japon à Pékin venu présenter ses condoléances. Au-delà, nul ne sait quelle trajectoire prendront les relations entre ce Japon à genoux et la Chine à qui apparemment tout sourit.
Entre ces anciens empires, l'histoire pèse d'un poids écrasant. Mais depuis le décollage de la Chine, la donne a changé. Les rivaux sont devenus des alliés. Au plan économique s'entend. Le Japon est ainsi le troisième investisseur en Chine derrière Taïwan et les États-Unis. Toute l'industrie nipponne a traversé la mer de Chine. Les exportations japonaises vers son voisin ont aussi été multipliées par deux depuis 2002. Depuis deux ans, la Chine a même dépassé les États-Unis comme premier client du Japon (20 %), avec pour la première fois en 2010, un déficit en défaveur de Tokyo.
Ces chiffres cachent une énorme mécanique, celle de la division régionale du travail, le « circuit intégré asiatique » mené par le Japon avec ses pays partenaires. Pour Claude Meyer, professeur à Sciences-Po Paris, « il y a une reproduction au plan régional de l'organisation du Japon avec ses grandes entreprises et leur armée de sous-traitants. La Chine est un élément central du circuit, dont le coeur technologique reste pour l'instant au Japon ». Pour Tokyo, englué depuis vingt ans dans la crise, la question est : combien de temps son avance se perpétuera. Car la Chine, bien sûr, monte en gamme (exactement comme le Japon voilà quarante ans). Tout en renforçant peu à peu son assise régionale, par exemple avec un accord de libre-échange récent conclut avec les pays de l'Asean (en débordant le Japon). « Il est concevable qu'à terme, le Japon soit absorbé dans une vaste zone yuan », juge même un banquier à Hongkong. Au-delà des 700 000 immigrés chinois du Japon, déjà les grandes entreprises chinoises lorgnent l'économie nipponne, notamment l'immobilier.
La messe serait dite si l'affaire n'était qu'économique. Il n'en est rien. Il y a d'abord le poids des États-Unis, puissance stratégique du Pacifique, sur qui repose la sécurité de Tokyo. Il y a ensuite ces braises jamais éteintes (massacre de Nankin...) perpétuant un nationalisme mutuel qu'un rien enflamme, comme en septembre lors de l'arraisonnement d'un chalutier chinois par le Japon. L'accident de Fukushima va-t-il accélérer le basculement du rapport de force en faveur de Pékin ou provoquer un sursaut du peuple japonais ? C'est tout l'équilibre en Asie qu'a peut-être chamboulé le séisme du 11 mars.

dans la même rubrique
26/05/2012 L'impression 3D détournée par l'artiste Neri Oxman26/05/2012 "Je suis fasciné par les technologies sans fil"
26/05/2012 La semaine chargée d’Arnaud Montebourg, et le reste de l’actualité industrielle












