FRAUNHOFER, LE CREUSET DES INNOVATIONS
Par PAR DIETER DÜRAND (« WIRTSCHAFTSWOCHE ») - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3233
Avec 18 000 chercheurs, le réseau Fraunhofer fournit de nouveaux produits et procédés ouvrant des marchés d'avenir. Ce transfert de technologie fortifie la compétitivité de l'industrie allemande.
L'agitateur malaxe patiemment une pâte récalcitrante. Au bout de quelques minutes, le carbure de silicium est suffisamment homogène pour pouvoir être durci dans un four spécial. Des machines découpent ensuite avec précision dans cette céramique d'un nouveau genre des filtres à particules destinés à des bulldozers, des bateaux, des locomotives et des chariots élévateurs à moteur diesel.
Cette innovation, Thomas Rahn l'a mise au point avec des chercheurs de l'Institut Fraunhofer systèmes et technologies céramiques (IKTS). Ces derniers étaient détenteurs d'un brevet sur une céramique de carbure de silicium particulièrement poreuse. Il partit de ces travaux pour fonder à Großröhrsdorf, près de Dresde, la société CleanDieselCeramics (CDC). Les experts de Fraunhofer et les ingénieurs de l'entreprise testèrent les premiers prototypes et mirent en place une production pilote à l'institut. Moins de trois ans plus tard, en mai 2008, CDC commença la production régulière dans sa propre usine. « Dès le premier jour, nous fabriquions des filtres vendables, nous n'avons pratiquement pas connu de problèmes de démarrage », se réjouit encore Thomas Rahn. Son entreprise, qui emploie environ 40 personnes, a affiché l'an dernier un chiffre d'affaires de plus de deux millions d'euros.
Transformer la connaissance en argent
En Allemagne, des milliers d'entreprises collaborent comme CDC avec les instituts Fraunhofer. Forte de plus de 18 000 scientifiques et ingénieurs dans plus de 80 centres et affichant un chiffre d'affaires annuel de 1,65 milliard d'euros, Fraunhofer est la plus grande organisation de recherche appliquée en Europe. Ses experts implantés localement examinent les derniers résultats de la recherche fondamentale et aident les entreprises à en tirer parti pour créer de nouveaux matériaux, produits et processus. Ils aident également les entreprises à transformer rapidement leurs propres idées en produits commercialisables. Pour le président de Fraunhofer, Hans-Jörg Bullinger, il est clair que la recherche, loin de représenter une fin en soi, doit se mettre au service de l'économie. Son credo : « Nous livrons de l'innovation sur commande et permettons à nos clients de transformer des connaissances en argent. »
Selon les spécialistes étrangers de la recherche, le transfert ciblé de technologie en provenance de la recherche et en direction de l'industrie organisé par la société Fraunhofer est un élément décisif du succès des entreprises allemandes. Des études du Centre de recherche économique européenne (ZEW) de Mannheim le confirment. Environ un tiers des entreprises à forte intensité de recherche et développement implantées entre le Rhin et l'Elbe lancent au moins une fois par an une nouveauté sur le marché. Selon Hans-Jörg Bullinger, cela représente une « valeur très élevée » par rapport à la moyenne internationale.
Le gouvernement fédéral a d'ailleurs étroitement impliqué Fraunhofer dans sa « Stratégie haute technologie pour l'Allemagne ». Il s'agit d'assurer une position de force pour le pays dans six domaines clés de l'avenir : santé et médecine, énergie, sécurité, information et communication, environnement, mobilité. Les instituts Fraunhofer ont uni leurs forces autour d'alliances reposant sur des thématiques similaires.
Les nombreuses entreprises qui, à l'instar de CleanDieselCeramics, ne peuvent généralement s'offrir que de petites divisions de développement, profitent tout particulièrement de la vaste expertise des chercheurs de Fraunhofer. Les 505 brevets enregistrés l'an passé témoignent bien de leur ingéniosité. Mais les grandes entreprises ont également recours à ces innovations. BMW, Daimler, Siemens, Opel et Volkswagen, par exemple, développent avec Fraunhofer des interfaces de communication entre véhicules et feux de circulation qui permettront d'optimiser les flux de circulation et de réduire le risque d'accidents. « Pour être leaders sur le marché, nous avons besoin d'alliés puissants », explique un membre du conseil de Volkswagen, Jochem Heizmann, responsable de l'activité véhicules utilitaires de l'entreprise. Le principal constructeur automobile allemand collabore avec Fraunhofer, entre autres, sur le projet d'une usine autoalimentée et sans émissions.
Stefan Nöken, membre du comité exécutif du fabricant de marteaux perforateurs et de visseuses sans fil Hilti, apprécie tout particulièrement la forte applicabilité sur le plan pratique de la recherche menée par Fraunhofer, de même que la rapidité de mise en oeuvre des projets communs. Selon lui, il est extrêmement important de disposer d'un avantage temporel : « Pour gagner beaucoup d'argent, il est indispensable de lancer une innovation sur le marché avant la concurrence. »
Ce n'est pas un hasard si les collaborateurs de Fraunhofer comprennent si bien les besoins de l'économie. Nombre de directeurs d'institut et chercheurs du réseau allemand ont travaillé pendant plusieurs années dans le monde des affaires avant de changer de carrière. « Nous avons une connaissance très précise des besoins de l'industrie et savons dénicher avant l'heure les tendances du marché », assène Hans-Jörg Bullinger.
Avec près de 125 spin-off depuis 2001, Fraunhofer est également une source de relève technologique. Un accompagnement de tous les instants dans les premières années facilite la phase de démarrage, souvent difficile pour les jeunes pousses. Ce fut le cas de Clean-Lasersysteme, créée il y a dix ans à Aix-la-Chapelle, près de Cologne. Ses lasers de nettoyage non agressifs et économes en énergie sont maintenant utilisés par le constructeur aéronautique Airbus et le fabricant automobile Audi.
Innovations adaptées à chaque marché
Pour détecter plus tôt les tendances mondiales et les prendre en compte, Fraunhofer a mis en place des filiales dans tous les centres de l'économie mondiale intégrée : États-Unis, Chine, Japon, Inde, Australie et Europe. Pour son directeur, Hans-Jörg Bullinger, la mondialisation de la recherche ne fait que commencer. « Les entreprises attendent de nous que nous connaissions leurs marchés dans le monde entier et que nous les aidions dans le développement de produits adaptés à ces derniers. » Il considère que l'Allemagne occupe une position de force, atténuée toutefois par certaines vulnérabilités. Le pays manque à son goût de créateurs d'entreprises suffisamment orientés vers des technologies novatrices qui seraient susceptibles de capter la vaste gamme des idées disponibles et de les transformer en produits. « Nous avons trop d'administrateurs et pas assez de concepteurs qui prennent le risque de l'innovation. »
Cela n'est pas sans conséquences, comme l'illustre l'exemple frappant du lecteur MP3 : les chercheurs de Fraunhofer ont posé les bases de son fameux algorithme de compression. Après avoir tenté pendant deux ans de commercialiser cette technologie par le biais d'une société allemande, ils furent contraints de céder le brevet à des entreprises asiatiques et américaines. Aujourd'hui, ces dernières tirent des gros profits de la commercialisation des juke-boxes qui peuplent toutes les poches.
Thomas Rahn, directeur général de CleanDieselCeramics, veut conjurer la malédiction et tient absolument à ce que la production de son filtre en céramique reste en Allemagne. Par conséquent, en collaboration avec Fraunhofer, il prépare déjà l'étape suivante : comment débarrasser le filtre des particules de diesel sans le démonter et à moindre frais, afin d'absorber de nouvelles particules aussi longtemps que possible. Thomas Rahn est absolument certain de trouver une solution. « Après tout, nous sommes une équipe idéale à toute épreuve », dit-il en riant.

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