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France, Allemagne, regards croisés

Publié le
Laurent Guez et Roland Tichy
© D. R.

Dialogue impromptu entre Laurent Guez, directeur de la rédaction de «L’Usine Nouvelle», et Roland Tichy, rédacteur en chef de «WirtschaftsWoche», sur «le couple qui fait avancer l’Europe»

L'axe France-Allemagne, c’est le moteur d’une Europe qui avance, la garantie d’une Europe unie. Mais qu’est-ce qui unifie les deux nations ? En quoi les Français et les Allemands sont-ils proches, en quoi sont-ils différents ? À l’occasion de ce numéro spécial, réalisé en «joint-venture» par «L’Usine Nouvelle» et «WirtschaftsWoche », les deux patrons des rédactions, Laurent Guez côté français, et Roland Tichy côté allemand, ont croisé leurs regards. Sur l’euro, le pouvoir d’achat, les réformes et l’industrie, la conversation était parfois surprenante. En voici les principaux extraits.

Roland Tichy. Quel regard les Français portent-ils aujourd'hui sur les Allemands ? Vous nous voyez avares, peu solidaires et incultes, pour reprendre les vieux clichés ?

Laurent Guez. Pas du tout ! Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, les Français avaient une image très négative de l'Allemagne. Tout ça est fini, bien fini. Au contraire, aujourd'hui, nos sentiments sont faits d’estime et d’envie à l’égard de l'Allemagne, surtout pour sa réussite économique.

R. T. L'image d’une Allemagne efficace fonctionne donc toujours ! Pourtant, cette réussite ne date que de 18 mois – depuis que nous sommes sortis de la crise financière. Avant, nous passions pour la «lanterne rouge» de l’Europe, tout le monde s’apitoyait sur sa «nouvelle économie du déclin».

L. G. Pas enFrance. Depuis la chute du mur, les Français ont été impressionnés par la création d’un nouvel État allemand unifié, la construction et la modernisation de l’Allemagne de l’Est, presque sans aucune aide de l’étranger. Rares sont ceux qui ont imaginé un réel affaiblissement de l’Allemagne.

R. T. Ces gros efforts ont renvoyé l’Allemagne 15 ans en arrière et nous ont coûté 1500 milliards d’euros. Et pourtant, beaucoup de citoyens des nouveaux Länder regrettent la dictature du prolétariat ! En Allemagne de l’Ouest on regarde avec convoitise les rues et les écoles neuves. Après cette expérience de la réunification, nous craignons d’avoir encore à payer pour sauver l’euro et les pays européens en faillite.

L. G. Sans solidarité, l’Europe ne peut pas marcher. Nous Français avons peur... de la peur allemande face à l'euro ! Après tout, ne profitez-vous pas aussi de la monnaie unique ?

«Tous les autres pays de la zone euro bénéficient de la monnaie unique; tous doivent également assumer leurs responsabilités.»

Roland Tichy



R. T.
En effet, tout comme les autres pays de la zone euro. Les entrepreneurs français ou belges en profitent de la même manière que les Allemands, parce qu’ils ne doivent plus couvrir leur risque de change. Pour les canards boîteux d’Europe du Sud et de l’Ouest, c’est encore plus avantageux. Nous Allemands avons peur qu’on nous reproche sans cesse d’être le grand gagnant de l’euro et qu’en contrepartie nous devions payer indéfiniment pour lui.

L. G. L’Allemagne n’est pas la seule à passer à la caisse. Calculée par tête, la note payée par la France est identique. Avec l’euro, l’Allemagne garde sa puissance exportatrice. Autrefois, l’Italie ou l’Espagne, mais aussi la France, pouvaient dévaluer leur monnaie et ainsi réduire le prix à l’export de leurs marchandises de 10 ou 20%. Cela a mené la vie dure aux exportateurs allemands. Depuis l’euro les vieilles méthodes ne marchent plus !

R. T. Cela n’empêche pas les Allemands de redouter de devenir la «working class» de l’Europe. Ils craignent aussi que le gouvernement français fixe le montant du fonds de compensation, le taux de redistribution… et que tout soit payé par les Allemands. Nous préférons que chaque pays assume ses responsabilités.

L. G. Croyez-vous vraiment que votre gouvernement se laisserait avoir si facilement ?

R. T. Les hommes politiques allemands veulent surtout être aimés par les Français. Et à la fin, ils sont bousculés par la diplomatie française.

L. G. Notre conversation prend un tour comique : les Allemands ont peur des Français et les Français ont peur des Allemands ! Mais revenons sur nos différences. Nous sommes impressionnés par la façon dont les entreprises allemandes partent à la conquête des marchés étrangers. Elles savent s’entendre entre fournisseurs et clients, voire entre concurrents pour «chasser en meute», comme on dit, aidées par leurs ambassades et leur gouvernement. Alors que les Français partent en ordre dispersé.

R. T. Vraiment ? En Allemagne beaucoup croient plutôt qu’il existe une fraternité d’énarques qui, selon les ordres de l’Élysée, coordonne la politique industrielle française. Un «ordre secret» qui réussit à manipuler nos hommes politiques candides et nos braves entrepreneurs.

L. G. L’énarchie française est pesante, mais sa puissance ne vaut pas celle de l’industrie allemande ! Au cours des dix dernières années, l’Allemagne a réussi à contenir le coût du travail, si bien que l’écart avec la France est quasi nul. J’ai le sentiment que les Allemands savent agir collectivement pour le bien du pays, quand nous Français additionnons nos corporatismes. Chez vous, des réformes douloureuses sont possibles.

«Il faut croire que nous français ne voyons pas les faiblesses allemandes et que nous sous-estimons nos propres forces.»

Laurent Guez



R. T.
J’en doute.

L. G. Les réformes Hartz se sont bien déroulées. Regardons les manifestations en France qui ont eu lieu sur la réforme des retraites. En Allemagne, quand il a des problèmes, syndicats et entrepreneurs s’assoient autour d’une table. De l’autre côté du Rhin, négocier une modération salariale pour maintenir l’emploi, ce n’est guère pensable.

R. T. L’Allemagne ne vit pas dans l’harmonie que vous imaginez. À Stuttgart, les gens manifestent depuis des mois contre le projet de construction d’une nouvelle gare. Pour chaque déplacement de conduite de gaz, pour chaque agrandissement d’aéroport, on doit intenter un procès qui dure des années. Quand il s’agit de grands projets d’infrastructures et industriels, la France devance l’Allemagne. Votre TGV couvre le pays, nos lignes à grande vitesse sont rares. Les grands projets aéronautiques n’auraient pas été possibles sans partenaire français.

L. G. Il faut croire que nous ne voyons pas les faiblesses allemandes et nous sous-estimons nos propres forces.

R. T. Les Français ont tendance à oublier que, depuis les années quatre-vingt-dix, leur pays a souvent bénéficié d’une croissance plus forte que celle de l’Allemagne. La France a beaucoup moins souffert de l’explosion de la bulle internet. Idem pendant l’année de crise 2009, la récession a été moins cruelle qu’en Allemagne. Vous avez un «matelas» qui vous protège...

L. G. Oui, nous avons mieux encaissé le choc de la crise de 2008-2009 «grâce» au poids du secteur public et son rôle d’amortisseur. Un formidable matelas, de qualité «Made in Germany»! C’est une autre différence entre nos pays: les Français croient à l’État et refusent, au fond, de casser les monopoles.

R. T. Avec succès! Des trains français circulent sur les voies allemandes. Il y a quelques mois, EDF était encore associée à un grand fournisseur d’énergie allemand. Mais des trains allemands n’ont pas le droit de circuler sur des voies françaises pour relier Londres. Et un groupe d’électricité allemand ne peut en aucun cas entrer dans le capital d’EDF.

L. G. Peut-être cela peut-il vous consoler : les Français admirent la qualité et la compétence allemandes.

R. T. Vous oubliez que notre compétence concerne surtout les techniques du XIXe siècle, comme la mécanique ou l’automobile. Côté haute technologie, aéronautique, défense ou énergie nucléaire, les Français nous devancent.

L. G. C’est agréable à entendre, mais cela ne nous suffit pas à générer une croissance forte tirée par l’exportation. L’Allemagne réussit à vendre son label«Made in Germany» à un prix élevé. Très élevé.

R. T. C’est possible. Mais pour cette réputation, nous travaillons depuis 200 ans.

 

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