FORZA FABBRICA !
Par PAR SOLÈNE DAVESNE - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3264
© D.R.
La croissance italienne fait du surplace. Mais dans le Nord industriel, le tissu des PME a mis le cap à l'export et s'organise pour aller chercher la croissance partout où elle se trouve.
Depuis son usine, coincée entre la montagne et les bords du lac Ogniate, Sergio Ziotti se dit soulagé. « Le pire est passé », assure le PDG de Carlo Salvi, un fabricant de machines-outils qui emploie 60 personnes. Dans ses ateliers de Garlate, petit village des environs de Lecco, non loin du lac de Côme, trois machines rouge vif attendent les derniers tests avant d'être expédiées, vers des clients allemands notamment. Le carnet de commandes, alimenté à 90 % par l'export, assure douze mois d'activité à l'entreprise. Celle-ci devrait bientôt dépasser son niveau d'activité de 2008. La dette souveraine, équivalente à 120 % du PIB, n'inquiète guère notre industriel. « Le nouveau gouvernement fera ce qu'il faut. L'Italie n'est pas la Grèce de toute façon. Ici, nous avons un tissu industriel très flexible, capable de se positionner sur le haut de gamme », analyse-t-il. Le dirigeant a d'ailleurs accroché dans l'entrée de l'usine un portrait du fondateur de Carlo Salvi posant à côté de sa Ferrari pour « montrer qu'ici on est riche ».
Corrado Giacomini, lui aussi, reste optimiste. Ces derniers mois pourtant, le PDG de l'entreprise éponyme, spécialisée dans la fabrication de valves pour la robinetterie, a passé beaucoup de temps à surveiller les retards de paiement de ses clients. « Depuis septembre, on sent que le marché est plus difficile. Le resserrement du crédit bancaire fragilise beaucoup de PME. Des distributeurs que nous connaissions depuis des années ont disparu », reconnaît le patron, dans les bureaux lumineux de son usine de San Maurizio d'Opaglio, une petite ville paisible du Piémont, sur les bords du lac d'Orta. Quelle est sa stratégie ? « Réorienter la production vers des systèmes d'économies d'énergie, à plus forte valeur ajoutée tout en renforçant la productivité », répond-il, lui qui exporte déjà 75 % de ses produits. Une nouvelle usine a été construite en 2008 près de l'ancienne. À l'intérieur, tout a été automatisé, même les chariots ! Ils assurent seuls l'approvisionnement des machines, sous la surveillance d'une poignée de salariés. « Sans cela, il aurait fallu faire comme tout le monde et délocaliser en Roumanie », reconnaît Corrado Giacomini.
Dans le district industriel de San Maurizio d'Opaglio, la « capitale » italienne de la robinetterie, avec 380 entreprises assurant 15 % des exportations mondiales du secteur, d'autres PME ont suivi le mouvement et accéléré leur modernisation. Cap sur l'export et le haut de gamme. « Notre objectif, c'est de sortir d'Italie où nous faisons encore 50 % de nos ventes. Nous voulons maintenant aller au Moyen-Orient et en Asie où la croissance est plus dynamique qu'en Europe », confirme Daniela Fantini, à la tête de l'entreprise familiale de robinets design dans le village voisin de Pella. Ici on réalise les investissements pas à pas. « Nous préférons nous autofinancer », assure la directrice, très sereine face à la crise qui frappe le pays.
Famille, synergie, réseau
La machine économique italienne montre pourtant des signes de faiblesse. La production industrielle a reculé de 4,3 % en septembre et le PIB ne devrait croître que de 0,1 % en 2012. « Tout le monde dit que nos PME sont trop petites. La vérité, c'est que notre modèle industriel a plutôt bien résisté à la crise car les petites entreprises sont aussi plus flexibles pour saisir les opportunités. En cas de coup dur, la famille joue le rôle d'amortisseur en réinjectant du cash », défend Marina Puricelli, une économiste à l'université Bocconi de Milan, dont est également issu Mario Monti, le nouveau président du conseil italien. Secouées en 2009, les entreprises ont compris qu'au-delà de leur savoir-faire, elles devaient s'organiser. « Pour l'instant, cela reste informel. Nous ne sommes que trois PME italiennes sur notre niche. On s'appelle pour vérifier la solvabilité des nouveaux clients, les alerter en cas de problème. On essaye de survivre ensemble », raconte Cinzia Cogliatti, dont la petite usine familiale de charnières et de connecteurs est installée au rez-de-chaussée de sa maison de Lecco. « L'une des clés pour s'en sortir, c'est la collaboration. Le crédit bancaire manque, la demande se contracte... Il nous faut tirer parti au maximum des synergies qui peuvent exister entre nos PME pour décrocher des marchés, innover », défend Giovanni Pastorini, le PDG de Deltacalor, un fabricant de porte-serviettes chauffant qui pilote aussi l'association du district industriel de Lecco. Dans ses bureaux design, accolés à une ancienne usine textile en friche de Calolziocorte, le jeune patron développe ses projets de R et D en lien avec ses fournisseurs. « Nos nouveaux produits brevetés nous ont permis de faire 15 % de croissance en Italie l'an dernier », précise-t-il. Depuis mi-2009, une loi a par ailleurs créé un statut juridique pour faciliter l'émergence de réseaux d'entreprises (lire l'encadré). Un second souffle au service des « districts », organisation traditionnelle longtemps vantée mais mise à mal par la disparition et la délocalisation de petites entreprises, qui ont déstructuré le tissu industriel.
Certains entrepreneurs n'avaient pas attendu cette loi pour s'organiser. À l'exemple de Giacomo Ponti. Dans son petit bureau avec vue sur les Alpes, à Ghemme, dans la plaine du Piémont, ce fabricant de vinaigre balsamique a refait ses calculs : le recul de la consommation des ménages a entraîné la baisse des ventes de Ponti en Italie, et 2012 s'annonce pire encore. « Mais on peut aller chercher la croissance en innovant et en exportant plus », assure-t-il. Pour y parvenir, Giacomo Ponti, qui vend 20 % de ses 120 millions d'euros de chiffre d'affaires hors de ses frontières, veut lui aussi jouer collectif. Avec 35 entreprises de l'agroalimentaire 100 % italiennes, Ponti a rejoint le consortium « Italia del Gusto ». S'y regroupent, derrière le fabricant de raviolis Giovanni Rana, les pâtes Barilla, le riz Riso Gallo ou les gâteaux Mulino Bianco. Objectif : mutualiser les efforts de marketing à l'export. Ensemble, ces représentants de la gastronomie ont tenu des stands communs et réfléchissent à des « corners italiens » chez leurs distributeurs étrangers. « En Italie, nous sommes habitués à surmonter les crises et à faire avec l'instabilité politique, affirme en riant le jeune patron Giacomo Ponti. C'est dos au mur que les Italiens sont les meilleurs. »
UNE LOI DE JUILLET 2009 Elle a institué un nouvel outil juridique au service des PME italiennes, le « Contratti de rete di impresa » (contrat de réseau d'entreprises). Ce sont des organisations dotées d'une personnalité juridique, enregistrées en chambre de commerce. Leur but est d'augmenter l'innovation et la compétitivité d'un groupe d'entreprises par des activités mutualisées. Le réseau accède à des aides financières et des procédures administratives simplifiées. Les participants créent un fonds commun pour financer leurs actions et leur responsabilité envers les créditeurs est limitée. C'est un point clé de sécurisation par rapport aux groupements d'intérêt économique, où tous les membres sont responsables de la dette de manière illimitée. En deux ans, il s'est créé 163 contrats de réseau en Italie. La commission européenne pousse tous ses membres à mettre en oeuvre cet outil.
Le nombre de PME de San Maurizio d'Opaglio, qui assurent 15 % des exportations mondiales en robinetterie.

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