Flambée du gazole : les petits transporteurs routiers pris à la gorge
Par Ana Lutzky - Publié le
Sur fond de flambée des cours du brut, les prix du gazole en France atteignent des niveaux record. Le 7 mars, son prix progressait jusqu'à 1,35 euro le litre. Premier secteur à souffrir : celui des PME de transport. Dernier maillon de la chaîne logistique pour toute l’industrie, ces entreprises peinent à rester dans le vert.
Entre deux coups de fils professionnels, Jean-Louis Salva prend la peine de témoigner sur sa situation. Il est directeur de l’entreprise Salva transports. Parce qu’il a dû réduire ses effectifs au maximum, il assure la permanence téléphonique.
Avec la flambée des prix à la pompe, son budget carburant est passé de 7% à 20% du coût de revient. Les 25 camions de sa PME, qui sillonnent les routes françaises et européennes pour livrer des marchandises industrielles, consomment 4700 litres de gazole par jour. Or le surcoût de 700 euros que cela occasionne dépasse de loin sa marge : il fonctionne aujourd’hui à pertes.
Depuis novembre 2008, la crise a frappé de plein fouet sa société. Quelques mois sont dans le vert, mais l’activité est difficile. « On est passés de 53 salariés à 26 salariés en trois ans ».
Et il n’est pas le seul à souffrir de la situation. La principale organisation de transporteurs routiers, la FNTR, a chiffré jeudi à un milliard d'euros le surcoût annuel représenté pour le secteur par l'envolée des prix du carburant. Un chiffre jugé toutefois exagéré par une autre organisation patronale, l'OTRE.
Les industriels de l’agroalimentaire eux-mêmes doivent faire face à des surcoûts en interne. Danone collecte ainsi tous les deux jours le lait auprès des éleveurs, dans ses propres citernes à lait. Mais si le géant agro-industriel peut se permettre de répercuter la hausse des carburants dans le prix de ses produits, les petits transporteurs, eux, peinent à faire entendre raison à leurs commanditaires.
Dur, dur de répercuter le prix du carburant
C’est le combat quotidien des PME des transporteurs routiers. 70% d’entre elles comptent moins de 10 salariés, et ne pèsent pas grand-chose face aux donneurs d’ordre. En particulier s'il s'agit d'un intermédiaire équipementier ou d'un plus gros logisticien. Les grands prestataires logistiques répercutent la hausse du carburant dans le montant facturé aux industriels, sans accepter d'en payer le surplus aux PME.
Les secteurs les plus exposés à ce phénomène sont le BTP, où aucune négociation n'est possible en pratique, et ceux liés à la sous-traitance, où le rapport de force entre commissionnaires et affrétés est très inégal. Les logisticiens, tels que Gefco ou Mory, passent commande auprès d'une myriade de PME de transport routier qui ne font pas le poids pour exiger une augmentation. « TFE est le seul à faire de la distribution dans le froid », dénonce un petit transporteur, « les filiales de la SNCF que sont la Sernam et Geodis ont la mainmise sur tout ».
Pourtant, « il existe des textes pour sanctionner pénalement les donneurs d’ordre », réagit Roland Bacou, président de l’UNOSTRA. Dans la Loi de modernisation économique (LME), une clause pénale de répercussion met sous pression les chargeurs et les industriels : un client ne peut pas refuser une facture plus élevée pour sa partie « carburant ». Sous peine de se voir infliger une amende de 15 000 euros. Reste que peu contrôlée sur le terrain, cette clause n'empêche pas les petits routiers de négocier des ristournes au pied de la facture au titre de leur politique commerciale, grignotant encore leurs marges.
Vive les produits à forte valeur ajoutée
« Certains jouent le jeu. D’autres ont leur mode de calcul bien à eux », glisse cyniquement Jean-Louis Salva. «Les donneurs d’ordre nous pressurisent au maximum ». Parmi les plus conciliants, les commanditaires de produits à forte valeur ajoutée. « Le cuivre supporte mieux le transport qu’une bouteille d’eau », indique Roland Bacou, président de l’UNOSTRA. Mais pour les produits de base, la négociation est des plus dure. « D'aucuns traînent la pâte pour payer à 30 jours, ou les kilométrages à vide », renchérit Jean-Louis Salva.
Promis cet été aux agriculteurs, le décret autorisant la circulation des 44 tonnes, contre 40 actuellement, est paru ce 18 janvier au JO. La mesure sera généralisée aux autres secteurs fin 2012 dès la mise en place de l'écoredevance poids lourds.
D’autant que la hausse de gazole se transpose aussi sur le prix des pneumatiques ou des véhicules. « Quoi qu’on achète, ça augmente », déplore le transporteur. « Avec la hausse de 3,8% sur les autoroutes, le fait de passer à 44 tonnes qui occasionne un surcoût de 10 000 euros par camion, la mutuelle des salariés qu’il faut bien payer… nos charges grimpent. En face, le prix au kilomètre, à la journée ou au forfait baisse au contraire. C’est un souci ! » s’exclame Roland Bacou.
Résultat : « Quand on a besoin de faire revenir un camion et le personnel depuis Dijon, Nantes ou Paris vers Perpignan, on prend ce qu’on trouve » constate Jean-Louis Salva. « On ne peut rien imposer, on accepte tout ».

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