imprimer

Fissures dans le non-modèle chinois

Le 08 juillet 2010 par Jacques GravereauPrésident de HEC Eurasia Institute | L'Usine Nouvelle n° 3200

Le chaudron social chinois risque fort de bouillir bientôt. Les travailleurs ne sont plus de pauvres hères campagnards corvéables à merci. C'est très nouveau.

Comme autant de bulles qui remontent à la surface, on voit éclater par grappes de lourds dommages collatéraux du développement débridé de l'économie chinoise.

Premier dossier inattendu : les soutiers se rebiffent. La province du Guangdong, le coeur industriel et exportateur du pays, avait déjà souffert de la récession mondiale en 2009. Des milliers d'usines avaient fermé, renvoyant à leurs villages des millions de mingong (ouvriers-paysans). Les employeurs y avaient toujours été d'une pingrerie insigne, avec ou sans crise.

Le couvercle vient de sauter. Pour la première fois, les salariés de Honda se sont mis en grève, longue et parfaitement organisée. Pour réclamer des augmentations de salaires, mais aussi de vrais syndicats libres. Là, on commence à toucher sérieusement à la politique, ce qui rend la question très sensible. Dans une autre grande entreprise taïwanaise (Foxconn), une vague de suicides des désespérés de la croissance a attiré brutalement l'attention sur les conditions de travail d'une indigne sévérité. Quand on connaît la situation dans des myriades d'autres entreprises plus petites, de management chinois, taïwanais ou coréen, on peut prévoir que le chaudron social chinois risque fort de bouillir bientôt. Les travailleurs chinois ne sont plus de pauvres hères campagnards corvéables à merci. C'est très nouveau.

En attendant, on a augmenté les rémunérations en catastrophe chez Honda (+ 33 %) ou chez Foxconn (+ 70 %). Mais le salaire n'y atteint, après coup, que 1,50 dollar de l'heure. L'usine du monde a donc encore des réserves sérieuses de compétitivité, même si les entreprises chinoises elles-mêmes louchent sur le Vietnam ou le Bangladesh.

Le second dossier est une bombe financière d'ampleur nationale. L'euphorie du développement rapide n'a eu d'égale qu'un stupéfiant concours de beauté entre provinces ou entre villes pour s'engouffrer dans des projets plus mirobolants les uns que les autres. Le tout en bricolant allègrement sur la propriété (ou la non-propriété) et la valeur des terrains, et en surfant sur des prêts bancaires largement politiques, sans garanties de ressources. Chacun veut avoir son aciérie ou sa cimenterie dernier cri, d'où des surcapacités inouïes à des coûts également inouïs. Chacun veut avoir sa zone de développement (8 000 projets recensés actuellement), sa tour de hauteur record, si ce n'est son TGV. Par exemple, la grande province du Hubei, au centre de la Chine, annonce sans plaisanter un plan d'investissement de 2 000 milliards de dollars sur cinq ans, soit... douze fois son PIB annuel !

Le moteur principal de la croissance chinoise est l'investissement fixe, qui a augmenté de 26 % depuis l'année dernière et de + 38 % pour l'immobilier. Il dépasse la somme de la consommation nationale et des exportations. Mais c'est un chiffre fallacieux, qui recouvre un grave risque de bulle, notamment immobilière, et l'échec assuré de très nombreux projets mirifiques et autres « éléphants blancs », sans la moindre évaluation de coût économique. De surcroît, les autorités locales siphonnent les prêts d'infrastructures accordés par l'État dans des promotions immobilières sans rapport avec l'objet du prêt, ce qui fait de la spéculation et du détournement de fonds un sport national. La somme des dettes dans tout le pays, souvent irrécouvrables, est impossible à établir, mais il est probable qu'elle se chiffre en trillions de dollars. Qui les épongera ? L'État chinois bien sûr, mais comment et jusqu'à quand ? L'insouciance sur la rentabilité, l'élasticité des règles du jeu, le risque financier gigantesque encouru par les collectivités et par les banques peuvent-ils perdurer ? Les conditions de travail peuvent-elles être longtemps méprisées ? Hier, la question se diluait dans les annonces des taux de croissance. Plus aujourd'hui.

Partagez l’info :

Partager cet article avec mon réseau profesionnel sur Viadeo linkedin Partager cet article sur Wikio envoyer à un ami

Effectuer une autre recherche

Rechercher
À la une
Ouvrier Soudure

Agenda de l'industrie : la semaine du 13 au 19 février 2012

C'est une semaine à tendance politico-industrielle qui s’annonce. Mais aussi...

Taxe

Cette taxe que l'on a exportée partout

C'est sans doute la technologie que nous avons le mieux vendue à l'étranger. Sans...

Pierre Gattaz

"La techno que je déteste ? Le trading haute fréquence"

Pierre Gattaz, président de Radiall et du Groupe des fédérations...

Usine sous la neige

De la vague de froid à la TVA sociale, une semaine d'industrie

Ce sont surtout les basses températures, le verglas et la neige qui auront...


© L'Usine Nouvelle    - Publicité- Conditions générales d'utilisation - RSS - Pour nous contacter