FACS ET ÉCOLES SE DISPUTENT LES INGÉNIEURS
Par PAR CÉCILE MAILLARD - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3264ENQUêTE L'industrie réclame plus d'ingénieurs ? Une dizaine d'universités a décidé d'en former via des masters, concurrençant les écoles d'ingénieurs.
Modestie et profil bas. Patrick Porcheron, le vice-président de l'université Pierre-et-Marie-Curie (Paris), chargé de la formation, se veut rassurant. S'il a accueilli en première année de licence sa deuxième promotion de jeunes se destinant à un master d'ingénierie, l'universitaire relativise. « Vingt étudiants par promotion, c'est homéopathique ! Pas de quoi mettre en danger les écoles d'ingénieurs. » Pourtant, le lancement, au printemps dernier, du réseau Figure (Formation à l'ingénierie par les universités de recherche) a fait l'effet d'une bombe. Les écoles d'ingénieurs ont plutôt mal vu qu'une dizaine d'universités souhaitent « développer un modèle complémentaire de formation aux métiers de l'ingénieur ». Un cursus en cinq ans, validé par un master en ingénierie.
Pourquoi cette appellation qui concurrence le titre d'ingénieur ? « C'est une simple traduction de master of engineering, utilisé à l'international », se défend Yves Bertrand, le doyen de la faculté des sciences de l'université de Poitiers et président de Figure. « Nous souhaitons renforcer l'excellence de nos masters scientifiques, pour que nos étudiants aient le même niveau que ceux des grandes universités de technologie étrangères , confirme Patrick Porcheron. Notre but n'est pas de prendre la place des écoles d'ingénieurs, les deux modèles peuvent cohabiter. » Et ce, d'autant plus que la France manque d'ingénieurs. Les écoles en diplôment 30 000 par an quand l'industrie en recherche 40 000. À chaque rentrée, les écoles n'arrivent pas à remplir leurs bancs. « Pourquoi ne pas attirer vers un parcours différent des étudiants rebutés par le système prépa-école ? », interrogent les universités. Yves Bertrand espère faire venir, dans l'un des trois masters d'ingénierie que dispensera Poitiers, les recalés de première année de médecine. Les masters d'ingénierie ambitionnent de former un autre profil d'ingénieurs, plus experts. Entre les ingénieurs-managers sortis des grandes écoles et les ingénieurs-exécutants, formés dans des écoles moins prestigieuses, selon Patrick Porcheron, qui note : « Ces profils devraient intéresser les grands groupes, mais aussi les entreprises de taille intermédiaire ».
Côté contenu, les universités s'inspirent en partie des écoles d'ingénieurs. Le référentiel des masters d'ingénierie ne sera pas prêt avant le printemps, mais ses grands axes sont connus : ouverture aux sciences humaines et sociales ; spécialisation sur cinq ans ; très forte mise en avant de la recherche. « C'est l'existence de laboratoires performants qui permettra de créer ces masters », précise Yves Bertrand. La proximité avec les entreprises, point faible des universités, sera renforcée.
Sortir de l'affrontement actuel
Le schéma retenu par Figure correspond à celui que préconisait un rapport de l'Aeres, l'agence publique chargée d'évaluer la qualité des formations de l'enseignement supérieur et de la recherche, rendu public en décembre. Les écoles d'ingénieurs avaient très mal pris ce texte préparé sans elles et sans consultation de la Commission des titres d'ingénieurs (CTI). En vertu d'une loi de 1934, seule la CTI peut habiliter un établissement à délivrer un titre d'ingénieur. Créée en 2007, l'Aeres avait d'ailleurs proposé l'année suivante d'intégrer la CTI pour en faire l'une de ses commissions. Depuis, les relations entre les deux institutions sont tendues... En janvier, Valérie Pécresse, alors ministre de l'Enseignement supérieur, avait mis fin à la polémique en refusant de créer le nouveau cursus suggéré par l'Aeres, pour ne pas « déstabiliser un système qui fonctionne ». Faute de réforme venue d'en haut, les universités, UPMC en tête, ont alors décidé de créer Figure.
En dépit de l'attaque en règle qu'elle a subie et contre toute attente, la CTI se montre assez ouverte. « Le cahier des charges du réseau Figure, c'est un référentiel CTI ! note Bernard Remaud, son président. Si les masters d'ingénierie veulent délivrer des titres d'ingénieurs, qu'ils nous le demandent. On a déjà ouvert nos habilitations aux écoles internes, à l'apprentissage, à des écoles étrangères... » Seul impératif, ajoute-t-il : « qu'une équipe autonome, dotée de responsabilités, capable de réagir vite, pilote cette formation ». Et si ces masters ne délivrent pas de titres d'ingénieurs, « qu'ils s'en démarquent nettement », conclut Bernard Remaud.
Julien Roitman, le président des Ingénieurs et scientifiques de France, représente tous les ingénieurs en poste, les 700 000 à 800 000 passés par une école habilitée et les 300 0000 autres. Il prône une remise à plat générale des formations d'ingénieurs. « Il faudrait arriver à une filière globale, qui comprenne grandes écoles et universités. Mais il faut de la cohérence, donc de la concertation entre les acteurs. » Son association propose de réunir CTI et Aeres afin de sortir de l'affrontement actuel.
Peu à peu, les positions se rapprochent. Une école d'ingénieurs, l'UTC, a même rejoint le réseau Figure, et les Ponts et Chaussées ont signé un partenariat avec le master d'ingénierie de l'UPMC. Les écoles d'ingénieurs internes aux universités, grandes oubliées de l'Aeres et de Figure, sont peu à peu consultées, parfois intégrées dans le projet quand elles entretiennent de bonnes relations avec leur université. Le réseau Figure a décidé de déposer un dossier de candidature dans le cadre des Investissements d'avenir. Au titre des « formations innovantes »...

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