Évaluation compétitive
Par LAURENT GUEZ, Directeur de la rédaction - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3228
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Stress, pénibilité, troubles musculo-squelettiques, souffrance...Alors qu'un Français sur dix rêved'en trouver un, le travail rend malade une partie des neuf autres.
Le Prix de l'excellence » : c'est ainsi qu'était titré, dans sa version française, le best-seller publié en 1982 par Tom Peters et Robert Waterman. En se fondant sur les succès des stars de Wall Street, les deux consultants de McKinsey tentaient d'apporter à leurs millions de lecteurs quelques clés du succès. Près de trente ans plus tard, l'excellence - qui pourtant s'impose plus que jamais dans une économie hypercompétitive - fait moins vendre. Le prix de l'excellence intéresse moins que son « coût » et ce dernier a désormais un nom : souffrance.
La souffrance au travail est le nouvel empire du mal. Autant que le pouvoir d'achat ou le chômage, voici que les « risques psychosociaux » font l'objet de toute l'attention des partenaires sociaux et des politiques. Alors qu'il présidait le groupe majoritaire à l'Assemblée, Jean-François Copé avait consacré à cette douleur une Commission de réflexion. « Les entreprises doivent réapprendre à motiver leurs salariés, autrement que par le stress. C'est une aberration humaine et économique », écrivait-il ainsi sur son site baptisé sobrement « www.lasouffranceautravail.fr ». Stress, pénibilité, troubles musculo-squelettiques, souffrance... Tels sont les nouveaux maux du dictionnaire professionnel. Alors qu'un Français sur dix rêve d'en trouver un, le travail rend malade une partie des neuf autres.
La vie professionnelle est-elle si atroce, malgré les améliorations continues, depuis deux siècles, des conditions matérielles de travail ? Que s'est-il donc passé ? Les sociologues, les historiens ou les politologues ont sans doute leurs réponses. Écoutons celle d'un psychanalyste et psychiatre, Christophe Dejours, qui a signé une tribune, lundi, dans les colonnes du « Monde ». Selon lui, il y a un fautif. L'exaltation de la performance individuelle et l'évaluation des collaborateurs seraient des pratiques managériales génératrices d'un stress conduisant parfois au suicide... La thèse est argumentée, le sujet passionnant et grave. « Parmi les outils de gestion, écrit ce professeur au Cnam, on a montré que le plus délétère de tous pour la santé mentale est l'évaluation individualisée des performances », sorte de « management par la menace ». À cette méthode, Christophe Dejours préfère un jugement - qualitatif - sur le travail collectif. Plutôt que les résultats d'un individu, il propose d'évaluer la coopération, aussi bien horizontale, entre les membres d'une même équipe, que verticale, entre chefs et subordonnés, ou encore transversale, entre les salariés et leurs clients et fournisseurs.
Toutes ces réflexions, teintées d'utopie mais stimulantes, feront leur chemin. Il sera long ! Réinventer le management, imaginer de nouvelles méthodes de travail et d'évaluation, plus humaines, mais tout aussi efficaces pour l'entreprise, et surtout équitables pour les salariés, ce sera un sacré boulot. Un boulot stressant.











