ET SI VOUS EMBAUCHIEZ DES APPRENTIS ?
Par PAR CÉCILE MAILLARD - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3255À partir du 1er janvier 2012, les entreprises devront accueillir 4 % d'alternants dans leur effectif. L'Usine Nouvelle a identifié cinq leviers pour permettre à ce dispositif de se développer en France.
L'apprentissage vaincra-t-il la malédiction qui le frappe ? Difficilement, si l'on en croit les (mauvais) chiffres publiés le 7 septembre. Alors que le gouvernement venait de lancer sa campagne de mobilisation en faveur de ce dispositif en alternance, le nombre d'entrées était en recul ! Dans ce contexte, faire de l'apprentissage la solution pour combattre le chômage des jeunes semble un tantinet décalé. C'est d'ailleurs un vieux serpent de mer qui suscite de splendides déclarations d'intention, tant de la part des pouvoirs publics que des syndicats et des entreprises. Pour l'instant, aucune politique publique n'a réussi à faire décoller l'alternance, contrats d'apprentissage ou de professionnalisation mélangés. Les temps changent-ils ? Peut-être. « Depuis deux ou trois ans, on constate un frémissement, du côté des grandes entreprises notamment », affirme Denis Jorel, le président de la fédération de directeurs de centres de formation des apprentis (CFA). Il est vrai que, face aux départs à la retraite, l'apprentissage permet de renouveler les compétences. « Il est beaucoup plus sécurisant de recruter un jeune présent dans l'entreprise depuis un an que de le faire sur CV », note Jean-Christophe Gallienne, le responsable du recrutement chez Rhodia.
Cette prise de conscience a été bien pilotée par l'État qui manie la carotte et le bâton pour mobiliser les entreprises. Du côté de la carotte, au 1er janvier 2012, des allègements de charge sont prévus. Les PME de moins de 250 salariés bénéficieront d'une exonération totale, pendant douze mois, sur le salaire de tout apprenti supplémentaire. Pour ce qui est du bâton, les entreprises de plus de 250 salariés devront accueillir 4 % d'alternants dans leur effectif... ou s'acquitter d'une pénalité allant de 0,05 à 0,2 % de la masse salariale. « Ce n'est pas dissuasif, reconnaît Laurent Tedeschi, le directeur de la gestion des carrières chez Suez Environnement, qui compte 2,3 % d'alternants. Mais former des jeunes à nos métiers est plus intelligent que payer des pénalités, quel qu'en soit le montant ! »
Ces nouvelles règles ne provoqueront pourtant pas un réveil de l'alternance. Selon l'enquête que nous avons menée auprès des industriels, d'autres freins bloquent son développement. Nous avons listé cinq verrous à faire sauter en priorité pour les convaincre que l'apprentissage est une nouvelle manière de dénicher les compétences qui leur conviennent.
1. CIBLER L'OFFRE DE FORMATION
C'est le gros point noir de l'alternance. Sur internet, les témoignages de jeunes ne trouvant pas d'employeur pour leur bac professionnel, BTS ou licence pro, encombrent les forums. Encourager l'alternance, est-ce les envoyer au casse-pipe ? Un comble, alors que certains secteurs économiques rencontrent des difficultés à recruter des apprentis. Certes, il y a un problème d'attractivité des métiers industriels, mais cela n'explique pas tout. L'inadéquation entre l'offre de formation et les besoins des entreprises est réelle. Exemple : l'Union des industries chimiques (UIC), qui s'est engagée à doubler le nombre d'apprentis (de 2 000 à 4 000) d'ici à 2012, a identifié ses besoins en ouvriers et techniciens en fabrication, mais elle ne trouve pas de jeunes. À l'inverse, les formations en alternance pour devenir technicien de laboratoire pullulent, sans qu'il y ait de débouchés. « C'est pourquoi nous demandons au ministère la création d'un BTS fabrication », souligne Catherine Beudon, la responsable de l'emploi et de la formation à l'UIC.
Dans le même secteur, Rhodia, qui compte 2,6 % d'alternants et qui s'est fixé l'objectif de 3,5% à la fin de l'année, peine à trouver des jeunes en maintenance. « Peu d'entre eux suivent les formations existantes, et tout le monde se les arrache », note Jean-Christophe Gallienne. Autre inadéquation : la répartition territoriale. « Certains de nos sites industriels sont sur des bassins d'emploi isolés et éloignés des centres de formation », reconnaît-on chez Rhodia. Pas facile pour un jeune de se loger et de se déplacer dans ces conditions. Certaines entreprises aident d'ailleurs les apprentis à financer les déplacements et le logement. Quant aux pouvoirs publics, ils disent y réfléchir
2. ADAPTER LES RYTHMES DE L'ALTERNANCE
Comment organiser le travail quand les jeunes sont en cours une semaine sur deux ? Beaucoup d'entreprises renoncent à recruter des apprentis par peur de cet obstacle. Seules les plus grandes peuvent revoir les horaires avec les CFA, comme le fait Suez Environnement. « En général, nos structures préfèrent des rythmes hebdomadaires plutôt que des semaines coupées en deux », indique Laurent Tedeschi, chez Suez Environnement. Chez Capelier, TPE de métrologie de quatre personnes, le patron, Édouard Garat, le reconnaît : « Dans le flot de l'exploitation et vis-à-vis de mes clients, il est impossible de laisser partir un technico-commercial en formation. » Le patron a donc adopté un dispositif innovant proposé par l'Opcalia Nord - Pas-de-Calais : il assure la partie formation du jeune recruté en contrat de professionnalisation. Un organisme externe contrôle la qualité de son enseignement. Opcalia a étendu au niveau national ce dispositif, qui permet d'imaginer des parcours sur mesure (avec formation interne et externe) en partant des besoins des entreprises.
3. ACCOMPAGNER LES TUTEURS
« L'accompagnement des apprentis est chronophage ! » Cette complainte, les DRH des grands groupes l'entendent souvent dans la bouche des managers : « Nous devons leur expliquer l'intérêt de s'investir dans leur mission de tuteur, précise-t-on chez Suez Environnement. La plupart d'entre eux ont compris que ce n'est pas du temps perdu et que l'entreprise a besoin de ce renouvellement des compétences pour assurer la relève ». « Pour les PME, dégager du temps à un maître d'apprentissage est un vrai problème », confirme Catherine Beudon. Former les tuteurs, voilà une solution. Un maître d'apprentissage formé perd moins de temps qu'un autodidacte. Certaines grandes entreprises, comme Lyonnaise des eaux, l'ont bien compris. Les organismes collecteurs proposent même aux PME des sessions pour leurs futurs tuteurs.
4. REVOIR LA DURÉE DES CONTRATS
Depuis sa réforme, le bac professionnel, préparé en apprentissage ou non, est obtenu en trois ans. Pour Denis Jorel, de la fédération des directeurs de CFA, c'est beaucoup trop long pour les entreprises. « Certaines branches étaient d'ailleurs opposées à l'ouverture du bac pro à l'apprentissage », précise-t-il. Jean-Jacques Arrighi, spécialiste de l'alternance au Centre d'études et de recherches sur les qualifications (Céreq), confirme : « Les entreprises n'ont pas de visibilité à trois ans. » Pour faire sauter ce verrou, il faudrait autoriser le changement d'employeur en cours de formation, au bout d'un an ou deux par exemple, comme le demandent les CFA.
5. AFFINER LES RECRUTEMENTS
Les employeurs craignent de s'investir dans la formation d'un apprenti qui pourrait se faire débaucher par la suite. Redex regrette ainsi leur en fin de contrat. « Former un jeune est un investissement lourd que nous sommes prêts à assumer à condition qu'il reste », explique le PDG, Bruno Grandjean. Or, en moyenne, 50 % des apprentis d'une année s'en vont. Le jeune peut aussi partir en cours de route : 25 % des contrats sont interrompus avant leur terme. Un chiffre très élevé à interpréter avec prudence, conseille Jean-Jacques Arrighi : « Une part de ces ruptures se fait quand le jeune a son diplôme et sait que l'entreprise ne va pas l'embaucher. Il va chercher du travail ailleurs. On évalue le vrai taux d'échec entre 10 et 15 % des contrats. » De nombreuses erreurs d'aiguillage vers des métiers qui ne correspondent pas à ce que les apprentis attendent sont encore constatées. Pour se prémunir, il est possible d'intensifier la sélection. « Aujourd'hui, indique le PDG de Redex, nous sommes plus sélectifs dans le recrutement. Nous avons mis en place un stage d'un mois ou deux avant la signature du contrat. »
Reste un problème de fond : de l'avis unanime, la dynamique en faveur de l'apprentissage bénéficie surtout aux jeunes en BTS, licence, master ou grandes écoles. Rares sont les entreprises qui forment des CAP ou bacs pro... « Augmenter le nombre d'apprentis aura un effet positif pour les entreprises, qui améliorent ainsi leurs processus d'intégration, analyse Jean-Jacques Arrighi. Mais les jeunes exclus de l'emploi le demeureront. » Et le chômage des jeunes ne risque pas de baisser...
Effectif alternant en 2010 587 000 soit 414 000 apprentis et 173 000 en contrat pro Effectif cible en 2015 800 000 Nouveaux contrats en apprentissage + 20 % en juillet 2011 (sur un an) Sources : Céreq, Dares
Ne jamais sous-estimer les problèmes de cuisine interne. Pour vaincre les résistances de leurs équipes, les responsables des ressources humaines rusent. Chez Sanofi France, l'effectif d'alternant n'est pas compté dans celui des services. Certains managers craindraient en effet de se voir opposer une hausse de leur effectif s'ils demandent une création de postes. Degrémont (Suez Environnement) va encore plus loin. La rémunération des alternants n'est pas imputée sur le budget des différentes unités de l'entreprise. Elle est prise en charge au niveau central. Depuis, la direction croule sous les demandes des services !
L'alternance : un passeport pour l'emploi ? Le taux de chômage des jeunes passés par l'apprentissage est inférieur de 10 points à celui des autres. « Normal, ils ont fait l'objet d'une sélection très stricte dès l'origine, décrypte Jean-Jacques Arrighi, du Céreq. Cette filière laisse de côté les jeunes peu qualifiés. Sont recrutés ceux qui n'auraient eu aucun problème à l'être. » Suez Environnement sélectionne ses alternants avec la même rigueur que ses CDI. Chez Rhodia, les RH expliquent aux managers que leurs critères de recrutement sont trop élevés : ils ne doivent pas attendre de ces jeunes en formation les qualités d'un jeune diplômé...
« Former un jeune est un investissement lourd que nous sommes prêts à assumer à condition qu'il reste. »

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