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"Estrosi n'a que des mots, il n'a pas de ministère"

Le 24 février 2010 | L'Usine Nouvelle n° 3181
Bernard Thibault, le 18 février à "L'Usine
Nouvelle": "Exiger des taux
de retour annuels à deux chiffres, c’est aberrant dans l’industrie!"
Bernard Thibault, le 18 février à "L'Usine Nouvelle": "Exiger des taux de retour annuels à deux chiffres, c’est aberrant dans l’industrie!"
© Pascal Guittet/"L'Usine Nouvelle"
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  A quelques jours du discours du chef de l’etat, Bernard Thibault met la pression. Plutôt qu’un plan de com, le secrétaire général de la CGT réclame une stratégie de filières industrielles. et recommande un plan Orsec de recrutement et de formation.

Dans les prochains jours, le Président devrait définir les grandes orientations industrielles de la France, en s’appuyant sur les conclusions des états généraux de l’industrie. Quel bilan tirez-vous de cette consultation nationale ?

Elle a contribué à élargir la prise de conscience sur l’avenir de l’industrie du pays. Et à s’apercevoir qu’on est dans le rouge. Nous avons confirmé un diagnostic commun sur la situation de sous-investissement humain et matériel. Mais il ne suffit pas de beaux discours et de répéter sans cesse la formule « politique industrielle » pour que celle-ci existe! Pour l’instant, on ne voit pas se dessiner de stratégie. Or, il faut une vision nationale qui mise sur des filières à partir des points forts de notre outil de production actuel.

L’industrie est meurtrie, en raison d’une course à la rentabilité financière incompatible avec la logique industrielle elle-même. D’ailleurs, plusieurs dirigeants d’entreprise, comme Henri Lachmann, le président du conseil de surveillance de Schneider, le reconnaissent. La financiarisation de l’économie est le principal facteur de la crise actuelle. L’industrie prend cette logique en pleine figure! Exiger des taux de retour annuels à deux chiffres, c’est aberrant et contreproductif si on tient compte de ce qu’il faut engager en recherchedéveloppement, en investissement dans l’outil de production. C’est pourquoi nous avons inscrit la question des modes de financement au coeur des états généraux. Il faut impulser de nouveaux dispositifs publics de financement.

Vous souhaitez une renationalisation des banques?

Non. En revanche, il est possible d’orienter l’épargne vers l’industrie. Des outils existent: la Caisse d’épargne, la CDC, Oséo, le Fonds stratégique d’investissement (FSI)... Mais tous ces outils sont insuffisants. Il faut créer un pôle public de financement de l’industrie, et d’orientation de l’épargne vers l’industrie. Cette démarche doit s’appuyer sur d’autres critères, avec un temps d’amortissement plus long et une vision par filière.

Parmi les outils de financement, vous évoquez le Fonds stratégique d’investissement. Comment jugez-vous ses interventions ?

Pour nous, l’action du FSI n’est pas claire. Parfois, comme avec Heuliez, on sent bien qu’il agit sur commande. Il reflète l’absence de vision et de politique industrielle. Il n’y a pas d’ambition. Il investit au fil de l’eau, en fonction des pressions politiques, du retentissement médiatique ou des lobbyings.

Qu’attendez-vous d’une approche de l’industrie par filière et quel pourrait être le rôle des salariés ?

Les entreprises ont externalisé énormément leur activité. Cela vaut pour l’ensemble des secteurs. Il y a une répartition des compétences pour une logique de performance qui se justifie. Mais cela fonctionne sur des rapports de force entre donneurs d’ordres et sous-traitants. Les grandes entreprises négocient des partenariats avec une pression pour baisser les coûts qui se traduit sur les salaires la plupart du temps. C’est là qu’il faut bouger les curseurs. Les entreprises sont en compétition entre elles au détriment de la filière. Il n’y a pas de stratégie commune. Nous avons la prétention –en tant qu’organisme interprofessionnel d’avoir une meilleure visibilité sur la filière grâce à l’implication de nos responsables syndicaux dans nos entreprises.

Mais les employeurs ont aussi leurs organisations interprofessionnelles comme l’UIMM ou même le Medef...

Oui, mais les entreprises sont d’abord en concurrence entre elles, ce qui n’est pas le cas des salariés. Jean-René Buisson, le président de l’Ania (industries agroalimentaires), amotivé son départ du Medef en disant qu’il ne trouvait pas d’intérêt à se retrouver avec les grands distributeurs. Ils se vivent en concurrence et pas en synergie, ce qui est révélateur. Vous avez le même discours que Christian Estrosi, le ministre de l’Industrie...

Monsieur Estrosi n’a que des mots, il n’a pas de ministère. Il passe des coups de fil à des patrons et le fait savoir à la presse. Prenez Molex. On voit bien que le résultat à l’arrivée n’est pas à la hauteur des affirmations de l’époque. Faut-il se féliciter d’un plan qui laisse 90% des salariés sur le carreau ?

Doit-on sauver toutes les entreprises ? Ou faut-il, parfois, les laisser mourir ?

Discutons-en. Mais à partir d’une stratégie de filière. C’est ça une vraie politique. Les demandes des employeurs se résument souvent à des subventions publiques. Il ne faudrait pas que les états généraux débouchent sur une débauche de nouvelles aides (prime à la relocalisation, crédit d’impôt innovation, prêts verts…) N’anticipons pas, le Président n’a pas encore rendu ses arbitrages. Mais exonérer de cotisations sociales le secteur industriel, cela reviendrait à dire que l’industrie est malade de son coût social et que, dans la compétition mondiale, on n’a pas d’autre choix que le moins-disant social. C’est une bataille perdue d’avance car, à ce compte-là, on ne sera jamais au niveau. Sauf à diviser par dix les salaires! Il y a en fait des retards d’investissements qui nous handicapent par rapport à d’autres pays. La période pendant laquelle certains pays étaient des ateliers du monde est finie. Et en même temps, pas question de nous limiter à l’industrie de «super pointe». Il faut aussi des «petites mains» pour faire de grandes technologies. Quand on parle de filières, il faut choisir des noyaux de compétences et être présent sur toute la chaîne.

Alors, pourquoi empêcher Total de restructurer son raffinage, s’il y a des surcapacités en France ?

D’abord la France importe des hydrocarbures raffinés. Ensuite, les décisions de ce type doivent s’anticiper. Surtout quand on a des marges qui le permettent. Les salariés doivent être informés et pouvoir peser sur les stratégies. Non seulement ils n’ont pas la parole, mais en plus ce sont eux qui sont sanctionnés. C’est cela qui fait scandale. Chez Total, si les salariés occupent les sites, c’est qu’ils sont dans une situation d’inquiétude.

Faut-il obliger Renault à relocaliser ? Le patriotisme économique, n’est-ce pas contradictoire avec la solidarité entre les salariés de tous les pays ?

Ce n’est pas le cas. La CGT fait partie de la CES (Confédération des syndicats européens), son secrétaire général est un adhérent de la CGT, nous étions en Roumanie pour défendre les revendications salariales des ouvriers. C’est malgré nous que l’Europe se construit dans le moinsdisant social.

La mondialisation crée des distances disproportionnées entre le lieu de production et de consommation. La planète est gérée en fonction des gains procurés par la délocalisation. Les biens et matériaux transportés ont un impact considérable sur l’environnement. Or les entreprises ne payent pas le vrai coût environnemental du transport.

En Allemagne, le syndicat IG Metall a accepté la modération salariale dans les entreprises en échange d’un maintien des emplois. Ce serait envisageable pour vous ?

D’abord, en Allemagne, les syndicats sont quasiment en mode de cogestion. Ils ont leur mot à dire sur la stratégie de l’entreprise. Ensuite, en France, on a déjà donné! On n’a eu ni les augmentations ni les emplois.

S’agissant de la rémunération des dirigeants, le salaire d’Henri Proglio chez EdF vous choque-t-il ? On ne vous a pas trop entendu sur le sujet. Il se dit même qu’il est arrivé avec votre bénédiction.

Le niveau de rémunération des dirigeants est disproportionné. Je l’ai d’ailleurs redit récemment au président de la République. Nous ne lâcherons jamais là-dessus. Vous citez Henri Proglio, mais il y en a beaucoup d’autres...

Et le fait qu’il cumule un poste de responsabilité dans deux entreprises ?

A un moment donné, il va falloir qu’il lâche. Quelles que soient les qualités d’un homme, on bute sur une réalité de temps, il n’y a que vingt-quatre heures dans une journée. Donc, je ne comprends pas le raisonnement de cette double responsabilité à la tête d’EdF et de Veolia. D’autant que cette situation risque de décrédibiliser l’apport d’un homme à l’entreprise. Franchement, je suis admiratif de ces dirigeants qui arrivent à siéger dans plusieurs conseils tout en étant efficaces dans chacun de leur job...

Nicolas Sarkozy s’exprimera fin mars. Vous attendez beaucoup de ce discours sur la politique industrielle ?

Nous attendons la concrétisation d’un message, celui du Président qui a déjà dit, lors des G20 et à Genève devant le Bureau international du travail (BIT) que c’est le politique qui décide, pas l’économie. Là, nous arrivons à l’heure de vérité. Si nous ne passons pas à l’acte, c’est la crédibilité du politique qui sera remise en cause par les Français. Ça voudra dire aussi que nous ne sommes pas prêts de sortir de cette crise. A moins que certains pensent qu’il n’y a plus d’avenir pour l’industrie en France. Nous, nous ne le pensons pas. L’industrie représente tout de même près d’un cinquième des emplois. Et il est illusoire de penser que l’on peut développer des activités de services sans l’industrie. Ce que je crains, c’est qu’à l’arrivée, on parle beaucoup de l’industrie, c’est tout.

Ces états généraux, c’est bien vous qui en avez eu l’idée, comme l’a dit le chef de l’Etat?

Nous n’avions pas formulé d’idée aussi précise. Le Président avait demandé à me voir dans les tout premiers jours de septembre. C’était deux ou trois jours avant son annonce. Lors de cet entretien, j’ai poussé assez fort en faveur de l’industrie et j’ai vu que ça le préoccupait. A partir de là, il a choisi de le traduire en initiative politique. Certains, à la veille du congrès de la CGT, ont voulu en profiter pour accréditer l’idée d’un « deal » entre l’Elysée et la Confédération...

Cela dit, nous ne sommes pas pour rien dans le lancement de ces états généraux. Et je ne vois pas pourquoi on serait gêné que la position de la CGT ait une influence sur l’action du chef de l’Etat.

Et si vous profitiez de l’occasion pour lui réaffirmer ce que vous attendez de lui ? Votre priorité numéro 1 ?

L’essentiel, c’est l’anticipation des besoins de compétences.

Accompagnée d’une « sécurité sociale professionnelle » propre à la filière industrielle. Elle permettrait plus de souplesse. D’ici à cinq ans, 40% des salariés de l’industrie pourraient faire valoir leurs droits à la retraite.

Il faut un plan Orsec pour attirer des compétences. Dans l’industrie, on ne se forme pas en quarante-huit heures, il faut de l’expérience, des qualifications. Si on ne fait rien, on va assister à la « fonte » naturelle de certaines activités. Nous l’avons dit et répété, mais honnêtement, nous nous ne voyons rien venir du gouvernement sur ce sujet. Si jamais nous avions une bonne surprise, tant mieux !

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