Espionnage : deux hauts responsables d'EDF suspendus
Le 14 avril 2009 par Rédaction L'Usine Nouvelle
Le numéro un mondial du nucléaire EDF, soupçonné d'avoir espionné les associations Greenpeace et Sortir du Nucléaire via des prestataires privés, a suspendu temporairement deux hauts responsables du groupe.
EDF a annoncé vendredi avoir relevé provisoirement de leurs fonctions deux hauts responsables de la sécurité du groupe, Pascal Durieux et Pierre François, par "mesure de précaution" dans le cadre de l'enquête judiciaire pour espionnage présumé de Greenpeace.C'est en enquêtant sur une tout autre affaire - le piratage informatique du laboratoire antidopage de Châtenay-Malabry, en 2006 - que la police découvre le pot aux roses. Les policiers de l'Office central de lutte contre la criminalité liée aux technologies de l'information et de la communication (OCLTIC) remontent jusqu'à Kargus Consultant, un cabinet de conseil en protection de l'information et sécurité industrielle, et constatent qu'il a piraté, vraisemblablement pour EDF, l'ordinateur de l'ex-directeur de campagne de Greenpeace Yannick Jadot en 2006. Le 19 février dernier, le parquet de Nanterre délivre un réquisitoire supplétif au juge lui permettant d'enquêter sur les faits dont aurait été victime Yannick Jadot et un avocat défenseur de petits porteurs. Le 31 mars 2009, l'affaire est ébruitée dans la presse.
Le numéro deux de la sécurité d'EDF, Pierre François, actuellement mis en examen, a été désigné par deux exécutants présumés de l'opération d'espionnage comme un "donneur d'ordre", ce qu'il nie. En effet, selon Yannick Jadot, qui a eu accès au dossier en tant que partie civile, l'informaticien Alain Quiros et le patron de Kargus Consultant, Thierry Lorho, ont tous deux confirmé au juge d'instruction "avoir mené ce travail à la demande d'EDF et à la demande de" Pierre François, "considéré par ces deux personnes comme le directeur de la sécurité nucléaire d'EDF". Le supérieur hiérarchique de Pierre François, Pascal Durieux, contre-amiral à la retraite depuis 2003, a été entendu à deux reprises par le juge d'instruction Cassuto et placé sous le statut de témoin assisté.
Jointe par l'Usine Nouvelle.com, une porte-parole d'EDF a précisé que le groupe n'avait rien à déclarer sur le sujet. Son avocat, maître Gublin, s'est uniquement exprimé sur la constitution de partie civile du groupe, jugée irrecevable par l'instruction et dont il a fait immédiatement appel.
EDF n'est pas victime selon le juge d'instruction. L'énergéticien dit avoir découvert l'affaire lors d'une perquisition qui s'est produite dans ses locaux. La compagnie d'électricité a dés lors décidé de se porter partie civile, « pour obtenir réparation de son préjudice en qualité de victime de Kargus » : selon l'électricien, en effet, son prestataire de services a fait du zèle. Le contrat conclu en 2006 évoque vaguement "une mission de veille stratégique sur les moyens d'action" des "écologistes", selon plusieurs sources proches du dossier.
Constitution de partie civile irrecevable, a considéré le juge d'instruction, estimant que le préjudice direct à l'encontre d'EDF n'était pas constitué. L'avocat du groupe a immédiatement fait appel, estimant au contraire que le préjudice direct existait. Selon le Canard enchaîné, les contrats signés entre 2004 et 2006 représentent un montant total d'environ 50 000 euros.
Sortir du Nucléaire également espionné. La société EDF a également annoncé aujourd'hui « découvrir, dans le cadre des investigations conduites en interne à la suite d'une récente perquisition », qu' « un contrat de veille avec la société Securewyse », avait été « signé en dérogation aux règles du Groupe » et qu'il « vient d'être résilié » . Cette société, Securewyse, a ses bureaux à Lausanne, en Suisse : son patron se définit comme un «expert en sécurisation des systèmes d'information, et en optimisation des systèmes et des pratiques».
Le contrat courait toujours depuis 2006 : le Canard Enchaîné s'était fait état mercredi d'une telle commande de services qui visait à espionner à l'époque le porte-parole de l'association Sortir du Nucléaire, Stéphane Lhomme. La compagnie d'électricité avait de quoi être inquiète : depuis 2003, une "source" interne à EDF a fait parvenir au porte-parole plusieurs documents sensibles, dont un document Confidentiel défense qui reconnaît la vulnérabilité du réacteur EPR en cas de crash d'avion de ligne.
Un document que l'association a divulgué sur son site, rompant le secret défense, et envoyé à d'autres écologistes dont Greenpeace. « La DST a échoué à remonter jusqu'à la "source" interne à EDF, malgré deux mises en garde à vue de Stéphane Lhomme en mai 2006 et mars 2008 », réagit l'association. Le réseau « estime que EDF se moque du monde en prétendant découvrir aujourd'hui ce contrat, mais aussi en prétendant qu'il s'agit d'un simple contrat "de veille ». Il « demande donc à EDF de lui adresser une copie de ce "contrat de veille" dont elle estime qu'il a été "signé en dérogation aux règles du Groupe". De quelles règles s'agit-il ? Quel dirigeant d'EDF a donc signé ce contrat ? » questionne-t-il encore.
Afin de protéger la sécurité de ses sites, EDF reconnaît pour sa part réaliser, « comme toutes les entreprises industrielles, (...) une veille constante des informations susceptibles de concerner son activité» . Cette veille se déroule «dans le strict respect des dispositions légales» , assure cependant le groupe français, qui «condamne fermement toute méthode visant à obtenir des informations de manière illicite».
Cuisiné. « Nous n'avons pas été contactés par les instances juridiques», réagit Stéphane Lhomme. «Je savais que j'étais espionné par les renseignements généraux dans le cadre de la divulgation du secret défense » précise le porte-parole du réseau associatif , qui prévoit de porter plainte et se constituer partie civile jeudi, son avocat « travaille là-dessus ». Pour compromission du secret de la défense nationale, Stéphane Lhomme encourt 5 ans de prison et 75 000 euros d'amende. « J'ai été mis en garde à vue en mai 2006 14 heures d'affilée, puis 9h45 en mars 2008 : ils m'ont cuisiné sur la source, ce qui montre bien qu'ils sont en échec là-dessus » estime-t-il. « EDF a dû chercher en interne, puis passer en 2006 à des méthodes plus musclées. Le fait d'être mis sur écoute par les renseignements généraux est légal du fait de ma violation du secret défense, cela correspond à un cadre connu et officiel, même si l'on conteste cet ordre nucléaire. Mais que la DST travaille main dans la main avec des sociétés privées, cela relève de la barbouzerie ».
L'affaire du document confidentiel défense est instruit par le parquet anti-terroriste de Paris. « Mon compte est bon. Je revendique d'avoir rendu public ce document», explique le militant anti-nucléaire. «Mais au bout de six mois d'instruction, la loi me donne le droit d'accéder au dossier pour préparer ma défense avec mon avocat. Or ma dernière garde à vue remonte à plus d'un an, et aucun document ne nous a été communiqué. Ce n'est pas normal de rester depuis plus d'un an dans l'expectative, et ce n'est pas légal non plus. »
L'affaire d'espionnage de Greenpeace est quant à elle instruite par le parquet de Nanterre. « Nous voulons clairement lier les deux affaires », explique Stéphane Lhomme : l'espionnage de Greenpeace par EDF est selon lui une conséquence directe du document divulgué à l'époque par le réseau et par Greenpeace. « Nous n'avions pas uniquement le document confidentiel défense, nous avons aussi des documents sur le risque sismique et sur les restrictions budgétaires dans les centrales. Ces fuites posent un vrai problème à EDF » explique-t-il.
« L'élément de fond est tout de même que grâce à ce document, il est avéré que l'EPR ne résiste pas à un crash d'avion de ligne » conclut le porte-parole. Le 17 février 2009, la NRC (Nuclear Regulatory Commission) a établi qu'aucun réacteur ne serait construit aux Etats-Unis s'il ne résiste pas à un crash d'avion de ligne, mettant fin à deux ans de débats sur le sujet. De quoi ruiner la carrière de l'EPR actuel outre-Atlantique.
Ana Lutzky

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