EXCLUSIF ENTRETIEN Le ministre de l'Industrie, de l'Energie et de l'Economie numérique dresse le "bilan industriel" du quinquennat. Sans aller jusqu'à regretter son passage à l'Immigration et à l'Identité nationale, il confie qu'il se sent davantage "dans son élément" sur des dossiers énergétiques et industriels.
L'Usine Nouvelle - Quelle est selon vous "la" mesure symbolique du quinquennat pour ce qui concerne l'industrie ?
Eric Besson - Outre la suppression de la taxe professionnelle et la réforme du Crédit Impôt Recherche, une mesure me semble emblématique avec la création en 2010, au sein du programme des investissements d'avenir, des "aides à la réindustrialisation des territoires", les ARI. Elles prennent la forme d'une avance remboursable qui sert à financer des investissements industriels de plus de 2 millions d'euros. C'est un outil simple, rapide à mobiliser, plébiscité par les entreprises et à fort effet de levier. En seulement un an et demi, 87 millions d'euros d'ARI ont été versées avec 2 000 emplois directs à la clé.
Plus globalement, y a-t-il d'après vous un avant et un après-Sarkozy, en matière de politique industrielle ?
C'est une certitude. Pour la première fois depuis 25 ans, nous avons réhabilité la "politique industrielle" en nous appuyant sur quatre axes clés : structurer des filières industrielles, stimuler l'innovation, financer l'industrie, protéger les emplois dans nos territoires. Nous avons ainsi créé la Conférence nationale de l'industrie (CNI) et mis en place une vraie politique de filières pilotée par 12 comités stratégiques. Nous avons renforcé les pôles de compétitivité, qui ont permis de financer 6 milliards d'euros de projets de R&D. Nous avons aussi triplé le crédit impôt recherche et mis en œuvre le programme des Investissements d'Avenir, dont 6,5 milliards d'euros financent directement l'industrie. Par ailleurs, pour aider l'industrie à se financer, nous avons créé le Fonds Stratégique d'Investissement, et nous venons de lancer la Banque de l'industrie, dotée d'1 milliard d'euros de fonds propres, pour financer les PME industrielles. Pour protéger les emplois, je rappelle enfin que nous avons supprimé la taxe professionnelle et réformé le financement de la protection sociale en créant notamment la "TVA antidélocalisations".
Justement, sur le transfert de cotisations sur la TVA, certains industriels pensent qu'il faut aller plus loin et créer un "choc de compétitivité". Et vous ?
Je crois effectivement que la recherche d'une meilleure compétitivité doit être une priorité de politique industrielle. C'est pourquoi la question du financement de la protection sociale est cruciale. Nul doute que ce sera un chantier de la décennie à venir.
Depuis cinq ans, le poids du secteur dans le PIB s'est réduit, 350 000 emplois industriels ont été perdus et le déficit du commerce extérieur à battu des records...
Nous nous sommes battus pour sauvegarder le maximum d'emplois industriels, et ce, malgré la crise économique. Avec le Comité interministériel aux restructurations industrielles, le CIRI, nous avons sauvé 100 000 emplois par an. La médiation du crédit et celle de la sous-traitance ont, elles, sauvé 700 000 emplois. Nous avons surtout préparé l'avenir. Connaissez-vous un gouvernement qui ait autant investi dans les énergies du futur (éolien, hydrolien, solaire), dans le véhicule électrique et hybride, dans la chimie verte, dans le numérique ou les biotechnologies ? A la clé, ce sont plusieurs dizaines de milliards d'euros de croissance future et des dizaines de milliers d'emplois qui s'apprêtent à voir le jour.
Quel bilan tirez-vous de votre propre action, depuis votre nomination à ce poste, en novembre 2010 ? Entre l'énergie (il a fallu gérer le choc Fukushima), l'économie numérique (une de vos passions) et l'industrie en général, quel sujet vous a le plus mobilisé ?
Depuis un an et demi, je me suis battu sans relâche pour sauver de grands sites industriels : Petroplus, Sevelnord, Florange…et de plus petits comme la Fonderie du Poitou. Je me suis aussi mobilisé pour permettre aux Français d'avoir accès à une énergie compétitive, sécurisée, et à un mix énergétique toujours plus diversifié grâce au développement sans précédent des énergies renouvelables. Nous avons, sous l'autorité du Premier ministre, géré de façon responsable et transparente les suites de l'accident de Fukushima. Les audits de sûreté, menés en toute indépendance par l'ASN, comme le rapport de la Cour des comptes sur le coût du nucléaire, en témoignent. L'économie numérique, enfin, est à un tournant en France avec la généralisation de la TNT, l'arrivée d'un quatrième opérateur de téléphonie mobile sur le marché et le déploiement du très haut débit fixe et mobile, le tout au bénéfice des consommateurs.
"J'aurais aimé que nous puissions adopter plus tôt la TVA antidélocalisations"
Le prix de l'électricité est en effet un sujet crucial pour l'industrie. Au moins 37 groupes se considèrent "électro-intensifs". Pour eux, comme pour l'ensemble des industriels, nous devons garantir une électricité à prix compétitif. Au-delà de l'emploi dans la filière elle-même, la question de l'électricité nucléaire a un impact majeur sur l'emploi industriel.
Et les gaz de schistes ? Regrettez-vous la façon dont le sujet a été traité ?
Le président de la République a rendu son arbitrage. A titre personnel, je suis convaincu que le débat reviendra sur la table dans quelques années, car si le prix des hydrocarbures reste très élevé, la question de l'utilisation des richesses de notre sous-sol se reposera. Mais la France n'acceptera jamais une exploitation qui ne serait pas respectueuse de l'environnement. Aux industriels de montrer, à la lumière des expériences étrangères, que c'est possible.
Y a-t-il une mesure que vous regrettez n'avoir pas prise, faute de temps ou d'un contexte favorable ?
Je suis convaincu, à titre personnel, de l'intérêt pour les entreprises, notamment industrielles, de basculer une partie des cotisations sociales vers un autre mode de financement. J'aurais aimé que nous puissions adopter plus tôt la "TVA antidélocalisations". La conjoncture et les priorités de réformes ne le permettaient pas. Le Président de la République a eu le courage de faire adopter cette mesure en début d'année. C'est un atout évident pour notre industrie, pour ses salariés et pour le redressement de notre compétitivité.
Beaucoup de dirigeants patronaux et syndicaux se sont mobilisés lors des états généraux de l'industrie. Certains sont déçus par les résultats...
Je sais la mobilisation qui a été celle des 5000 participants des Etats Généraux de l'Industrie (EGI) et je perçois aussi leur impatience. Mais les faits sont là : les 23 mesures proposées dans le cadre des EGI ont été mises en œuvre. La CNI, est aussi un succès et ses travaux sur la compétitivité ont inspiré la création de la "TVA antidélocalisations". Les acteurs de l'industrie doivent aussi faire leur part du chemin : mieux coopérer entre eux, investir davantage en France, utiliser à plein les outils créés à leur attention.
"Pour l'avenir, je ne m'interdis rien"
Deux axes me paraissent majeurs : le "produire en France", qui suppose un travail approfondi d'anticipation industrielle dans les territoires dès le début du quinquennat, et le renforcement de notre politique industrielle européenne. Beaucoup a été fait au plan national depuis 2007, ce sera désormais sur un plan européen qu'il faudra porter nos efforts, notamment pour que l'Union européenne ose s'affirmer comme une terre de production industrielle.
Alors que s'achève la mandature, plusieurs représentants syndicaux et patronaux chuchotent que vous êtes démobilisé, et pensez déjà à l'avenir. Est-ce exact ?
Vous savez pertinemment que ce ne sont pas les industriels ou les syndicats qui chuchotent. Eux connaissent ma charge de travail et mon action. Ce sont les journalistes, à la suite de bêtises racontées par Le Monde, qui ont colporté cela. J'ai choisi de ne pas y répondre. D'ailleurs, quel ministre sait ce que sera son sort le 6 mai à 20h05 ? Je serai dans l'action jusqu'à la dernière minute du mandat. Et pour l'avenir, je ne m'interdis rien.
Vous qui aimez l'industrie, regrettez-vous votre passage au ministère de l'Immigration et de l'Identité nationale ?
Non, je ne regrette rien. C'était un ministère régalien, difficile, où j'ai beaucoup agi, beaucoup appris. Mais je me sens davantage dans mon élément c'est vrai, à l'Industrie et l'Energie. Je regretterai simplement de n'y avoir passé que 18 mois. Mais les graines que nous avons semées fleuriront à l'avenir.









