Entretien : « L'efficacité énergétique, c'est 10 000 emplois »

Par  - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3293

    Pour Jean-Pascal Tricoire, le président du directoire de Schneider Electric, le gouvernement doit réduire la facture énergétique, en misant sur les nouvelles technologies.

Que signifie pour vous le débat sur « la transition énergétique » lancé par le gouvernement ?

La transition énergétique est déclenchée par une série de phénomènes déjà engagés à travers le monde, et en premier lieu l'explosion des prix du pétrole. Avec une facture énergétique de plus de 60 milliards d'euros en 2011, soit 90% de son déficit commercial, la France ne peut faire l'impasse sur cette question. Partout dans le monde, les engagements autour du changement climatique deviennent de plus en plus sérieux et formalisés. Enfin, deux pays qui sont des références technologiques, le Japon et l'Allemagne, ont décidé de sortir du nucléaire. L'évolution des technologies offre de nouvelles solutions aux problèmes énergétiques.

Qu'attendez-vous de ce débat ?

L'efficacité énergétique doit être la grande priorité. L'énergie la moins chère, la plus verte et la plus facile à mettre en oeuvre, c'est l'énergie non consommée. Le développement des classes moyennes dans les pays émergents va se traduire par une demande croissante d'énergie. La pression sur les prix, mais aussi sur la disponibilité de l'énergie, va devenir très forte. Or ce qui caractérise la France et l'Europe, c'est l'indigence énergétique : nous ne disposons pas de ressources énergétiques. Il faut que nous apprenions à faire autrement. Nous devons atteindre des niveaux d'efficacité énergétique beaucoup plus élevés.

La France a-t-elle les moyens d'investir massivement dans l'efficacité énergétique ?

Quand on parle d'économies d'énergie, on a tous en tête de très gros travaux d'isolation. Mais ce n'est pas le cas de l'efficacité d'énergie active, celle dans laquelle opère Schneider. Il s'agit d'introduire de l'intelligence dans le bâtiment en pilotant de manière optimale les équipements. Ces nouvelles technologies permettent de réduire la consommation énergétique des bâtiments dans des proportions similaires aux techniques traditionnelles, mais elles sont beaucoup plus souples et rapides à mettre en oeuvre. Surtout, le temps de retour sur investissement est très court : de trois à cinq ans maximum. Facilité de mise en oeuvre et rentabilité sont deux points essentiels lorsque vous cherchez une solution de rupture.

Pourtant, le Grenelle du bâtiment, comme le projet du candidat François Hollande de mise aux normes thermiques de 1 million de logements par an, misent essentiellement sur l'isolation...

Il est clair que les politiques n'ont pas été suffisamment sensibilisés à ces technologies très récentes. Sans doute n'avons-nous pas suffisamment bien fait notre travail de communication sur le sujet, mais on parle d'offres qui sont arrivées sur le marché ces dernières années. Beaucoup de prescripteurs, qu'ils soient politiques, bureaux d'études ou investisseurs n'en connaissent pas le potentiel.

Peut-être aussi n'ont-elles pas un impact suffisant en termes d'emplois générés ?

Au contraire ! Nous estimons que le déploiement de ces technologies sur le parc de bâtiments existant serait très créateur d'emplois : 10 000 emplois directs pour le non résidentiel, 40 000 si l'on s'attaque au résidentiel. Et il s'agit de beaux emplois : dans l'électronique, le contrôle, la sécurité des bâtiments et des personnes. Ces travaux pourraient demander 1 à 2 milliards d'euros d'investissements par an. C'est raisonnable et, surtout, rentable.

La réglementation thermique 2012 pénalise beaucoup la consommation d'électricité. Comment l'expliquez-vous ?

Je pense que le potentiel de l'énergie électrique a été mal compris, surtout à l'aune des nouvelles évolutions technologiques. Elle permet aujourd'hui un pilotage précis et surtout dynamique des consommations, par exemple pour s'adapter à l'occupation des pièces d'un bâtiment. Je crois que l'électricité est l'énergie de l'avenir.

Piloter la consommation d'électricité, c'est l'un des thèmes majeurs des réseaux intelligents...

Oui et c'est le deuxième volet de l'efficacité énergétique active : consommer au bon moment. Une fois les bâtiments instrumentés, on peut les connecter aux smart grids, aux réseaux intelligents, pour différer les consommations lors des pointes de la demande d'électricité. Cela permet d'éviter d'investir dans des turbines à gaz qu'on n'utilise que quelques centaines d'heures par an. À l'inverse, on peut augmenter la consommation lorsque l'énergie est abondante et d'origine renouvelable. C'est un outil formidable pour adapter le système électrique à la production fluctuante des éoliennes et des panneaux solaires.

Que peut faire le gouvernement pour promouvoir l'efficacité énergétique ?

Il s'agit d'une révolution, qui bouscule des décennies d'habitude. Il faut des catalyseurs assez forts pour la déclencher. La seule façon d'y arriver, c'est la réglementation. Il faut imposer des niveaux de performance énergétique pour les bâtiments, à commencer par les bâtiments publics. C'est déjà le cas pour le neuf, mais le vrai sujet, c'est l'existant. Il faut aussi contrôler ces performances par des audits, par la mesure des consommations. Valoriser le lissage des pointes de consommation est aussi un chantier réglementaire.

Quels sont les enjeux pour les industriels français ?

En matière d'efficacité énergétique, on a vraiment une filière d'excellence. Schneider, évidemment, est le leader de ces technologies. D'autres grandes sociétés françaises se positionnent sur les services d'efficacité énergétique. Rexel et Sonepar sont des leaders mondiaux de la distribution capables de diffuser partout ces solutions. Mais on risque de se faire doubler par le Japon ou l'Allemagne, voire par la Chine, qui mettent les bouchées doubles dans ce domaine. Il faut développer le marché français. Si on n'est pas champion chez nous, on ne sera jamais champion du monde de ce secteur d'avenir. La question de la sobriété énergétique est l'un des problèmes majeurs des pays émergents. Les pays qui arriveront à sortir les technologies et les compétences au meilleur niveau, comme la France l'a fait par le passé avec le TGV et le nucléaire, sont ceux qui s'imposeront sur le marché mondial dans les vingt ans qui viennent.

 

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