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"En économie, la morale sert parfois à remplir le vide d'un argumentaire"

Par Anne-Sophie Bellaiche - Publié le
Gilles Le Blanc
© Pascal Guittet - L'Usine Nouvelle

  Pour promouvoir la taxe sur les transactions financières, alias la taxe Tobin, Nicolas Sarkozy comme le gouvernement en appelle avant tout à la morale. Gilles Leblanc, professeur d'économie à l'école des Mines, explique le rôle de cette approche et comment elle sert parfois à masquer des mécanismes plus complexes.

L'Usine Nouvelle - Réduction de la dette, taxe sur les transactions financières, la morale est de plus en plus invoquée par les politiques pour "vendre" leur décisions économiques pourquoi ?
Gillles Le Blanc - Ce que j'observe c'est que sur tous les sujets où il est difficile de construire un argumentaire économique, la dette, la crise, le rôle de la finance, sur tout ce qui est compliqué en fait, l'approche morale remplit un vide. Elle permet de simplifier les choses en faisant la part entre le bien et le mal.

Les approches sont sans nuance de Mélenchon à Sarkozy. Le président a ainsi déclaré en 2010 que "le capitalisme financier est amoral", il a traité les traders de "voyous", a qualifié leur comportement de "criminel". Kerviel a été condamné pour "trouble à l'ordre économique mondial".

Du coup, on dit que cet individu est coupable mais pour sa banque, la Société générale, tout va bien. Dans les crises, on cherche des boucs émissaires : Bruxelles, les Chinois, la finance. Cela ne veut pas dire qu'ils n'ont pas de responsabilités. Mais les choses sont plus compliquées car une partie de la finance est vitale pour l'économie. C'est même elle qui permet de lancer les grands projets industriels. On a besoin de banques, de financiers.

Mais la spéculation financière n'apporte rien à l'économie réelle ?
Oui, c'est vrai gagner de l'argent en une heure sur un écart de produit dérivés cela ne la sert pas. Mais si on veut parler de spéculation et de spéculateurs, ils ne sont pas toujours uniquement là où on croit.

Le marché du logement, par exemple est extrêmement spéculatif en France, et il concerne chacun d'entre nous. Les prix ont doublés en dix ans sans rapport avec la qualité des logements. Il y a un pouvoir incroyable de l'offre sur la demande. Les gens achètent en espérant faire 10 % de plus-values à brève échéance. Et cela a un impact sur la vie quotidienne des français. Voilà un marché mal régulé où règne la spéculation.

Pour revenir au sujet, les spéculateurs ce ne sont pas que des investisseurs ou des banquiers, ce sont aussi des grands industriels. Sur certains grands contrats, ils touchent des avances très importantes de l'ordre de 30 à 40 %, et ils les placent sur les marchés. Bien entendu cela concerne moins les entreprises de taille moyenne que les très grandes.

La taxe est-elle la bonne solution contre la spéculation financière ?
Le problème des taxes c'est que c'est difficile d'avoir le beurre et l'argent du beurre. Soit elle est là pour générer une ressource (pour combler la dette par exemple), soit elle est là pour modifier les comportements. Si on veut vraiment modifier les comportements, son produit sera réduit. Si elle ne le fait pas, les ressources seront plus grandes mais on n'aura pas résolu le problème.

Les Etats ont d'autres moyens à leur disposition. Ce sont des autorités règlementaires. Le trading haute fréquence peut être interdit par exemple. Il y a aussi des approches d'économistes pour travailler sur ce que l'on appelle la viscosité des marchés, c'est-à-dire taxer les transactions mais à des taux différent par exemple en fonction des durées de détention des produits.

Propos recueillis par Anne-Sophie Bellaiche

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